2007-09-30

Le rouge et le vert

Gatineau le 30 septembre 2007
Photos: Renaud Bouret

Au Québec, on met les points sur les i et les accents sur les majuscules.

Ce pommetier abandonné fut un jour planté par un inconnu qui ne lui a pas survécu.

Cette borne d'incendie, aux formes incompréhensibles, craint les avalanches.

2007-09-26

Les secrétaires généraux du Parti

Dessin de Renaud Bouret - 2007-09-24

Les secrétaires du Parti sont heureux d'être secrétaires.

Qui étaient-ils avant de porter l'uniforme?

Tirés par eux-mêmes ou poussés par leurs parents,

Batailleurs ou tacticiens, guerriers ou eunuques,

Fils d'ouvriers ou d'intellectuels

Tout est écrit sur leur peau.

2007-09-22

Adieu à l'été

Parc de la Gatineau - 21 septembre 2007 - Photos : Renaud Bouret
(Cliquez sur les photos pour les agrandir)

Les outardes quittent le pays, en direction du soleil couchant.

Elles aperçoivent cet érable, qui a passé l'été incognito.

C'est un lac artificiel, que des castors, morts depuis des décennies, ont créé dans leur jeunesse.

Et ça dure depuis 399 ans,
Et plus.
Depuis que l'homme s'est mis à regarder le ciel.

2007-09-19

Le guitariste

Bái Lìdé joue dans l'orchestre Korak en 1975, sous le nom de Rajko. C'est même lui qui a choisi les uniformes.

Ma grand-mère m'écrivait, dans une de ses lettres, que la musique demande un enchaînement particulier de neurones. Bref, il fallait être pourvu d'un talent minimal… et ce n'était pas mon cas.

Mais le destin nous joue parfois des tours. Parti un beau matin de Marseille, je me retrouvai bientôt à Ottawa, par le plus grand des hasards, avec une valise défoncée, ma vieille guitare, et 300 dollars en poche. Peu après mon arrivée, je fus miraculeusement recruté comme guitariste par un as de l'accordéon, né à Niagara de parents serbes. J'obtins ainsi mon premier métier d'immigrant.

Vingt ans plus tard, dans un bistrot cubain, Bái Lìdé se fait appeler Rei. Le charmant jeune homme, qui laissait tant de filles indifférentes, est devenu un quelconque monsieur bronzé à moustache.

Grand-mère avait raison. J'ai donc délaissé la guitare après la dissolution de l'orchestre balkanique. À cette époque de ma vie, je gratouille de plus en plus mal, mais les femmes semblent m'apprécier de plus en plus. La vie est un troublant mystère.

2007-09-16

Le féminin existe-t-il?

Un petit chat est venu habiter chez nous. En réalité, il s'agit d'une petite chatte, mais comme le mot « chat » est masculin, nous disons, sans réfléchir : « le chat est monté sur le divan, il m'a griffé, il prend mon doigt pour une souris ». Bref, nous employons instinctivement ce que les grammairiens appellent « le masculin ». Et si ces appellations de masculin et de féminin n'étaient que de simples sobriquets, pratiques et facétieux, de la même façon qu'on parle d'une prise mâle ou femelle? Peut-être sommes-nous en présence de deux classes de mots qui n'ont, a-priori, rien à voir avec le sexe.

Beaucoup de langues possèdent des classes de mots. Le swahili en a huit. Le chinois possède quelques dizaines de classificateurs. Le latin, ancêtre du français possède cinq déclinaisons. Toutes ces soi-disant complications, dont se plaignent les locuteurs étrangers, se révèlent bien commodes pour les locuteurs indigènes. Elles parsèment le discours de balises et de signaux qui permettent de comprendre les phrases avec plus de certitude et à moindre frais : « La brosse et le peigne font peine à voir : elle a perdu son manche, il a perdu ses dents. » Aucun rapport avec le sexe, c'est sûr.

Il se trouve que la première déclinaison latine, celle qui a donné les noms qui se terminent en français par un « e », abritait, entre autres, les mots reliés à la femme, la fille, la maîtresse, la servante, etc. Quoi de plus naturel que de qualifier tous les noms et adjectifs bâtis sur son modèle de « féminin ».

Quand on dit aujourd'hui que « le chat regrette d'avoir tué la souris, car ils s'aimaient bien », il n'est peut-être pas exact d'affirmer que le masculin l'emporte sur le féminin. D'ailleurs, qui se soucie du sexe de ces deux animaux? Nous sommes en face d'un choix entre classes grammaticales qui n'a rien à voir avec une prétendue supériorité des hommes sur les femmes.

2007-09-13

Cliquez sur la photo pour l'agrandir...

Le sieur Gascon, artiste émérite bien connu dans notre communauté, me fait parvenir une curieuse photo, tirée de ses archives secrètes. Nous en profitons pour inaugurer une nouvelle catégorie de ce blog, que nous intitulerons gasconnade (après avoir aussi envisagé l'appellation gasconnerie).

Certains Québécois ont le privilège de possèder une tête que l'on peut qualifier de mondialisée. Cela tient peut-être au fait qu'ils descendent d'un bandit de grand chemin originaire de Normandie et d'une princesse indienne (ou l'inverse). En France, ces Québécois passe-partout ont l'air français, en Turquie on les prend pour des Turcs. Ils peuvent aussi passer pour des Ouighours, des Berbères, des Argentins et même des Tchétchènes, pourvu qu'ils soient habillés à la mode du pays et qu'ils se taisent. Le sieur Gascon possède encore mieux : une tête de colonel presque universelle. Regardez-le bien… Mettez-lui l'uniforme approprié et il deviendra aussitôt un cadre dirigeant du contre-espionnage égyptien (sur la photo), du Mossad, de la Securitate, des FARC, de la CIA ou du Guépéou.

Dire que nous faisons partie d'une génération d'antimilitaristes, alors que l'uniforme nous va si bien!

Certains ont proposé de baptiser une salle à manger du nom de Gascon. Broutilles. Nous prétendons que le Cégep de l'Outaouais devrait carrément commander une statue du plus grand de ses fils, et la placer devant la porte principale pour servir d'exemple aux générations futures. Nous faisons appel à nos lecteurs pour pondre ce qui deviendra un jour une glorieuse épitaphe.

2007-09-09

Le ciel de fin d'été

Parc de la Gatineau - Août 2007 - Photos: Renaud Bouret
(Cliquez sur les photos pour les agrandir)

Sur la fin de l'été, les nuages blancs, en fleur de lis, glissent en silence, sur un ciel saturé de bleu.

Ils filent par dessus la terre laurentienne, poussés par un vent familier.

Au bord du ruisseau, la massette et le nymphéa, figés, sont plus verts que jamais.

Une odeur d'éternité flotte dans l'air, l'instant d'un éclair.

2007-09-05

Le « char de mesure de li à tambour »

Voir le billet précédent sur l'exposition Trésors de la Chine du Musée des Civilisations du Canada.

Le char d'étalonnage ou 记里鼓车 (jìlǐgǔchē) était utilisé sous la dynastie des Han (-206 à 220) pour mesurer la distance des routes. Construit sur le même principe qu'une horloge, il comprenait une série d'engrenages et un tambour qui sonnait à chaque li.

Le li des Qin (-221 à -207) mesurait 300 pas de 6 pieds : 1 li = 576 m. Sous les Han, le li ne compte plus que 300 pas de 5 pieds : 1 li = 416 m. Le li des Song (960 à 1279) vaut 360 pas de 5 pieds, ce qui le ramène à 1800 pieds. Le li des Qing (1644 à 1911) demeure à 1800 pieds : 1 li = 645 m. Pendant tout ce temps, le pied change plusieurs fois de longueur. Vivement le système métrique!

Le li métrique de 500 m n'est définitivement adopté qu'en 1984, après une première tentative de réforme dans les années 1920. La légende figurant dans l'exposition Trésors de la Chine (voir la photo ci-dessus), et dans laquelle le mot « li » est traduit par « 500 m », est donc pour le moins anachronique.

Le li actuel compte 1500 pieds, comme sous les Han, mais il s'agit de « pieds métriques » de 33,3 cm (1 li = 500 m). Le kilomètre, nommé 公里 gōnglǐ (« li universel ») équivaut à 2 li actuels. Le même principe s'applique à la livre et au kilogramme. La livre actuelle (jīn) vaut 500 grammes et le kilogramme se nomme gōngjīn (« livre universelle »).

1. garder en mémoire, se souvenir, noter
2. village, dans, dedans, li, (clé 166)
3. tambour, battre, souffler, relever, (clé 207)
4. chē véhicule, voiture, façonner au tour, (clé 159)
5. 公里 gōnglǐ kilomètre
6. gōng public, collectif, ensemble, métrique, duc, vénérable
7. jīn livre (500 g), (clé 69 hache, poids)
8. 公斤 gōngjīn kilogramme

2007-09-02

L’exposition Trésors de la Chine

Le Musée des Civilisations du Canada organise des expositions temporaires, qui vont du sublime (l'émouvant quotidien des habitants de la Nouvelle-France, comme si on y était) au médiocre (Pompéi en contreplaqué et carton-pâte). Cet été, les trésors de la Chine sont à l’honneur, de la préhistoire à la République. Si les objets exposés ne manquent pas d’intérêt, les panneaux explicatifs traduits et produits sur place laissent parfois perplexe. Il est question d’un « char de mesure de li à tambour », qui fait tinter sa sonnette tous les 500 mètres exactement, deux millénaires avant l’invention du système métrique. On retrouve également une carte de la Mésopotamie de l’époque hellénistique, qui épouse, avec 2000 ans d’avance, les contours du golfe Persique actuel. Nous y reviendrons, car aujourd’hui nous examinerons un curieux panneau qui place la destruction de Pompéi en 79 avant Jésus Christ.

(Cliquez sur l'image pour l'agrandir.)

Les dynasties chinoises, c’est bien compliqué pour les Occidentaux. Aussi les responsables de l’exposition Trésors de la Chine nous proposent-ils des panneaux explicatifs afin de situer ces dynasties par rapport à certains faits historiques connus de la plupart des gens cultivés. Ainsi, pour nous montrer que la dynastie des Han (-206 à -9) correspond aux derniers siècles de la république romaine, on nous propose trois événements historiques majeurs : la traversée des Alpes par notre compatriote Hannibal (-218), la destruction de Pompéi (-79), et le « règne » de César (-45).

Il y a une génération à peine, il n’était pas nécessaire d’être muséologue pour savoir que Pompéi avait été détruite sous l’empire et que Jules César avait, en pratique, fondé cet empire un bon siècle auparavant. D’ailleurs, Pompéi n’évoque-t-elle pas la vie du haut-empire romain, telle que décrite par Pétrone dans le Satiricon? Bulwer-Lytton, dans son fameux roman Les derniers jours de Pompéi (1834), ne met-il pas en scène des chrétiens qui échappent à la catastrophe? Or, des chrétiens vivant 79 ans avant Jésus-Christ, est-ce vraiment plausible?

Avant que ce panneau de carton n'aboutisse sur les murs du Musée, son contenu a dû passer entre de nombreuses mains : rédacteur, réviseur, traducteur, graphiste, imprimeur, etc. Personne n’a rien remarqué. Bien sûr, de nombreux visiteurs du Musée n’ont pas manqué de signaler l’erreur, mais, plus de trois mois après l’ouverture de l’exposition, les autorités n’ont pas daigné corriger ce léger anachronisme.

« Ne me parlez plus de Rome », dit-il à Claudius, « le plaisir est imposant et pesant dans ses sublimes murailles; même dans l’enceinte de la cour, même dans la maison dorée de Néron, même au milieu des splendeurs nouvelles du palais de notre Titus (…) »
(p. 14)

Olynthus dominait cette foule, les bras étendus et le front ceint de flammes, semblable à celui d’un prophète. La foule reconnaissait celui qu’elle avait condamné à être dévoré par les bêtes, alors sa victime, maintenant son prophète. Sa voix fatale répéta à travers le silence :
« L’heure est arrivée. »
Les chrétiens répétèrent ce cri.
(p. 431)

(Les derniers jours de Pompéi, Bulwer-Lytton, traduction de Hippolyte Lucas, Presses Pocket, 1984)