2008-12-28

Le sapin de Noël

Les bonshommes de neige gonflés à l'hélium sont heureusement passés de mode. Pourquoi planter dans sa cour un bonhomme de neige en plastique, alors que la matière première ne manque guère pour fabriquer un bonhomme de neige authentique? C'est peut-être la main-d'œuvre qui fait défaut : nous manquons d'enfants, et surtout d'enfants qualifiés.

Il existe de nombreux sapins de Noëls, dont la qualité officielle se mesure au poids des décorations. Certains de ces soi-disant arbres de Noël sont même entièrement artificiels. Il ne faut pourtant pas aller bien loin pour apercevoir un beau sapin, tout décoré. Il suffit parfois de regarder par la fenêtre.

2008-12-21

Je vais prendre mon bain

Pourquoi dit-on parfois « je vais prendre mon bain » plutôt que « je vais prendre un bain »?

On nous expliquera que ce mon ajoute une petite touche de familiarité ou d'affection, ce qui n'est pas une explication mais une simple description de la situation. Nous verrons pourtant, dans les deux dialogues suivants, que mon et un ne sont pas interchangeables et qu'un usage inadéquat de l'un ou de l'autre choque immédiatement une oreille française.

Premier dialogue avec une Japonaise:
[1] — Vas-tu prendre ton bain bientôt, chérie?
[2] — Non, je vais prendre ma douche.
[3] — Tu devrais dire : Non, je vais prendre une douche.

Un quart d'heure plus tard, elle annonce:
[4] — Bon, je vais prendre une douche.
[5] — Tu devrais dire : Bon, je vais prendre ma douche.

Quelle est la véritable explication de l'usage du mon et du un? Quel en est le mécanisme linguistique?

Quand je lui demande si elle va prendre son bain, je lui indique que le thème de la discussion porte sur un évènement dont nous avons déjà tous deux connaissance. La formule « ton bain » est un avantageux raccourci pour « le bain que je sais que tu dois prendre ».

On comprend alors pourquoi ma (douche) est impossible dans la phrase 2 : il ne peut être question de « la douche que je sais que tu dois prendre », puisque cette douche était justement imprévue. Par contre, dans la phrase 4, la situation a changé et la douche est maintenant prévue : l'utilisation de une (douche) sonne faux.

Phrase françaiseOrdre de la penséePhrase japonaise
Je vais prendre mon bain. [Le bain prévu] + [moi prendre] Ofuro wa hairu. (お風呂は入る。)
Je vais prendre un bain. [Moi] + [prendre] + [un quelconque bain] Ofuro ni hairu. (お風呂に入る。)

En japonais, la particule wa indique le thème de la phrase, tandis que la particule ni indique le lieu (les particules japonaises suivent toujours le mot qu'elles marquent, un peu à la manière des désinences latines). La phrase en wa pourrait se traduire mot à mot par « en ce qui concerne mon bain, [je vais] rentrer [dedans] », tandis que la phrase en ni correspondrait à « dans le bain [je vais] rentrer ». Cela dit, les signes linguistiques utilisés ici en français (mon/un) et en japonais (wa/ni) pour distinguer un évènement prévu d'un évènement imprévu ont par ailleurs un domaine d'application beaucoup plus large : la correspondance entre les deux langues n'est donc pas entièrement symétrique dans nos exemples.

お風呂 ofuro : bain
FU, kaze : vent
RO : épine dorsale
NYU, hai-, i- : entrer

Le mécanisme que nous venons d'observer est très explicite dans la phrase suivante, puisqu'il y est marqué quatre fois :
Bon, allez, va prendre ton bain, !
Le mot bon signifie : « Si tu es d'accord, arrêtons là ce que nous étions en train de faire. »
Le mot allez signifie : « Maintenant, il est temps de passer à autre chose, n'est-ce pas? »
le mot ton thématise le mot bain (celui qui était prévu).
Le mot thématise l'ensemble de l'expression va prendre ton bain.

2008-12-13

Continuer à et continuer de

Faut-il employer continuer à ou continuer de? Pour les uns, c'est une question d'euphonie (« il continua à arriver », beuh…), pour les autres, c'est une question de niveau de langue (la seconde forme serait plus SouTeNue). Et il y a ceux qui préconisent l'utilisation de la forme qui convient le mieux à l'oreille, ce qui est la meilleure façon de ne rien expliquer.

« Cet homme, tenant son verre, continue à boire; c'est-à-dire il achève ce qu'il avait commencé; mais cet homme est un ivrogne, et, malgré ses promesses, il continue de boire, c'est-à-dire il persiste dans ses habitudes d'ivrognerie. » (Dictionnaire de l'Académie)

L'Académie en fait une question de contexte. Pour elle, la préposition à convient à une action que l'on a commencée et qui continue, tandis que la préposition de marque une action habituelle. Là encore, l'explication n'en est pas une, puisqu'on prend la conséquence pour la cause et que l'on confond la description du monde réel avec un mécanisme linguistique. Il faut cependant reconnaître que l'Académie a du pif, et que ses exemples sont extrêmement bien choisis.

Pour y voir plus clair, regardons comment s'en tirent les autres langues, lorsqu'elles sont confrontées au même problème de communication. Mais pour les besoins de la cause, faisons appel au témoignage des verbes commencer et finir, qui sont les amis intimes du verbe continuer.

  • Je commence à manger.
  • Je finis de manger.
  • He started to eat. (Il a commencé à manger.)
  • He stopped eating. (Il s'est arrêté de manger.)
  • Cominciate a mangiare. (Commencez à manger.)
  • Fermatevi di mangiare. (Arrêtez de manger.)

Le français, l'anglais et l'italien prennent soin de bien marquer la différence entre une action qui commence (tout est encore possible) et une action qui se termine (elle porte nécessairement sur quelque chose de prédéterminé et de sous-entendu). Dans une phrase telle que « j'arrête de manger », le mot « arrêter » ne peut avoir été pensé avant le mot « manger ». Pour indiquer que l'ordre de la phrase va à l'envers de l'ordre de la pensée, le locuteur fait appel à des marqueurs particuliers, lorsque cela est possible dans sa langue. Selon Adamczewski, une forme telle que « he stopped to eat » est agrammaticale : pour indiquer le renversement entre l'ordre de la phrase et l'ordre de la pensée, l'anglais utilise obligatoirement la forme dite progressive (le français utilise de et l'italien di).

Essayons maintenant d'infirmer la thèse d'Adamczewski à l'aide de contre-exemples.

  • 1. Start talking! (Mets-toi à table!)
  • 2. Yesterday he started eating for the first time in two months! (Hier, il s'est remis à manger pour la première fois depuis deux mois!)

Dans les deux exemples que nous venons d'énoncer, la contradiction n'est qu'apparente. Dans la phrase 1, nous savons déjà que le suspect est là pour déballer son sac à l'inspecteur. L'idée de parler précède, dans l'esprit des deux interlocuteurs, l'idée de commencer. Dans la phrase 2, c'est le même principe qui est en jeu, puisqu'on s'intéresse d'emblée à la notion de manger. Quant au français, il n'autorise pas la préposition de dans cette construction, aussi laisse-t-il l'interlocuteur se débrouiller avec le contexte (« remis »). Ces exemples confirment donc la thèse d'Adamczewski, et montrent que la forme dite « progressive » porte mal son nom.

Une page du cahier de japonais

Ce long préambule avait en fait pour objet de préparer le terrain à la description d'étranges tournures japonaises que notre respectée sensei nous a fait découvrir aujourd'hui. Avant de présenter nos deux petits exemples, il est utile de préciser le sens de trois mots japonais très courants et particulièrement faciles à retenir. Tous les adeptes des arts martiaux japonais connaissent bien les consignes hajime! (commencez!) et yame! (arrêtez). Sachons aussi que le mot manger se traduit en japonais par tabe (comme « à table! »).

  • … tabe hajimemasu. (Commencer à manger.)
    食べ始めます。
  • … taberuno o yamemasu. (Arrêter de manger.)
    食べるのを止めます。

À première vue, nous sommes en présence d'une différence de construction que l'on qualifie trop souvent d'idiomatique, surtout lorsqu'on se bat avec une langue exotique (pour qui?). Mais le cerveau japonais ne fonctionne pas différemment de celui des autres Homini sapienses. Pour les Japonais, comme pour nous, l'ordre du message parlé ne peut toujours correspondre à celui de la pensée, et ce phénomène fait partie intégrante du message à transmettre. D'où l'étrange asymétrie entre les paires de construction des verbes commencer/finir (et leur synonymes) dans des langues très diverses.

— Il continue à faire l'idiot.
— Continue de faire l'idiot et tu auras une bonne paire de claques!

En conséquence, et jusqu'à preuve du contraire, je continuerai de faire mes exercices de japonais lorsque mon sensei me l'ordonnera (la préposition de ne marque pas l'habitude mais la confirmation d'un comportement attendu, de part et d'autre).

2008-12-07

Les jeunes en colère (2)

Dans un billet récent, nous évoquions la colère de certains internautes chinois, qui se déchaînent – gratuitement ou non – contre l'ennemi officiel du moment. Puisque la récente rencontre de Sarkozy avec le dalaï lama a réveillé l'indignation de ces jeunes internautes, nous avons eu la curiosité d'examiner le style de leur argumentation. Gardons cependant à l'esprit que les forums politiques sont des lieux privilégiés de défoulement collectif, ce qui excuse bien des excès.

Extraits du forum de China.com

Le sujet du jour est résumé dans un court article intitulé « Première bataille remportée: Une dirigeante des milieux d'affaires français [Laurence Parisot] prévient Sarkozy de ne pas jouer avec le feu. »

Commentaires

  • Par respect pour nos concitoyens, boycottons tout ce qui est français, y compris les Français eux-mêmes, ces chiens.
  • Les bandits resteront des bandits, les chiens mangeront toujours de la merde, et ceux qui s'opposent à la Chine signent leur arrêt de mort. Le minuscule ennemi du peuple chinois nommé Sarkozy a bientôt fini de s'amuser.
  • La Chine n'a pas le pouvoir de limiter la liberté d'autrui, mais la rencontre de Sarkozy avec le dalaï est une provocation à la souveraineté et à l'intégrité de la Chine, une provocation aux 1,3 milliard de Chinois épris de l'unité du territoire national. Sarkozy, espèce d'idiot, tu ignores ce que l'ensemble du monde a bien compris, pas besoin d'être poli avec toi, porc français.
  • À mort les Franchouilles! [Dessins d'épées ensanglantées à l'appui]
  • Sarkozy, cerveau débile…
  • Traiter les Français de fils de putes n'est certainement pas digne d'un gentleman.
  • Le président français est un chien. Il croit que tous les moyens sont bons pour se trouver une femme. C'est vraiment un chien.
  • Je vous méprise, les Franchouillards.
  • Porcs de Français [+ dessin d'une épée]!
  • Je crois que nous devrions rencontrer des dirigeants corses, c'est une affaire interne à la France qui n'est toujours pas réglée, comme ça il arrêtera de gesticuler.
  • Peuple français: nous vous sommons de destituer Sarkozy, pour lui apprendre à ne plus jouer avec le feu!
  • Compatriotes, boutons le feu à Carrefour!
  • Les Françaises peuvent méditer là-dessus, le mieux serait de les violer l'une après l'autre. (Signé: le confucianiste)
  • Pour défendre ses intérêts égoïstes, la France hypothèque l'avenir de l'Europe.
  • Ne les laissons plus exécuter leurs pantomimes, cette fois il faut absolument leur donner une sanglante leçon.
  • Continuons à boycotter les produits français.
  • France, merde de chien. (Signé: Le bienveillant)
  • Je n'achèterai plus de produits français de toute ma vie!!!
  • France de moins que rien, arrête de niaiser ou on sera obligé de te tuer.
  • Les médias et les politiciens européens ne connaissent vraiment rien de la Chine, ou alors ils ne veulent rien connaître. Ils ne respectent pas les sentiments des Chinois. Ils se croient encore à l'époque du sac du Palais d'été. Les Chinois doivent devenir puissants!
  • Compatriotes, unissons-nous, boycottons résolument les produits français! (Signé: Pastèque)
  • Voilà une démonstration éloquente de son habileté à outrager la Chine.
  • Sale-kozy, tu es libre de rencontrer ou de vouloir rencontrer n'importe quel démon! Et nous, les internautes, nous sommes libres de ne pas acheter de produits français! (...) Vous les Français, vous feriez mieux de serrer vos ceintures de pantalon.
  • Laurence Parisot, je vais t'expliquer, puisque tu ne comprends pas. Si un voyou viole toutes les femmes de ta famille, et que moi je l'accueille dans ma demeure, je l'invite à manger et à boire, je le traite en ami et en héros, qu'en penserais-tu?
  • Ne dis pas que tu ne comprends pas. Si un dirigeant spirituel français qui préconise l'indépendance d'une région française était officiellement invité par un chef d'État étranger, est-ce que tu continuerais à ne rien comprendre?

(Pour plus d'information, voir aussi l'article annoté du Quotidien du peuple, qui titrait aujourd'hui Le ministère des Affaires étrangères exhorte la France à corriger ses fautes.)

Un peu de calligraphie

En chinois, internaute se dit wǎngyǒu, littéralement ami du réseau. Le premier caractère représente un filet – et donc un réseau. Le second caractère est constitué de deux mains qui se rencontrent.
1. wǎng filet, réseau, Internet, (clé 122)
2. yǒu ami
3. 网友 wǎngyǒu internaute


2008-12-01

Qu'est-ce qu'une récession officielle?

Sur son site en langue chinoise, Radio France international annonce, le 17 novembre 2008, que « Le Japon connaît deux trimestres consécutifs de croissance négative et entre en récession ».

L'article précise que le PIB japonais a baissé de 0,1 % au troisième trimestre 2008, après avoir déjà chuté au trimestre précédent : le pays peut donc être officiellement proclamé en récession.

Une récession, c'est à la fois un mot et un concept. Logiquement, on devrait partir du concept et lui trouver une étiquette. On constate d'abord que l'économie connaît périodiquement des périodes de « ralentissement prolongé et généralisé de la production » et on se dit ensuite que le terme récession serait approprié pour nommer ce concept. Est-il utile de préciser avec exactitude ce qu'on entend par ralentissement (quel taux de croissance?) et prolongé (pendant combien de temps?). Cela dépend évidemment des circonstances : l'escargot et le guépard ont chacun une conception très subjective de la notion de ralentissement, tandis qu'Einstein a suggéré que le temps est parfois élastique (tout dépend de la personne avec laquelle on le passe).

Or, il semble exister une définition dite « officielle » ou « technique » du mot récession, qui a préséance sur le concept. En effet, selon une idée popularisée par d'habiles politiciens tels que Bill Clinton, la récession serait une « période d'au moins deux trimestres consécutifs de croissance négative (sic) ». Le plus étrange dans cette définition, c'est que les trimestres en question doivent coïncider avec ceux qui font l'objet de publications statistiques. Autrement dit, les trimestres observés doivent débuter en janvier, avril, juillet ou octobre. Une baisse de la production qui s'étalerait de février à août ne pourrait donc être qualifiée de récession, à moins qu'on ne révise notre calendrier, hérité des Romains, et qu'on ne fasse commencer l'année à une autre date que le 1er janvier. Mais, vous dirons les puristes, cela est impossible, puisque le 1er janvier coïncide officiellement et techniquement avec le jour de l'an!

Le Bureau national de recherche économique des États-Unis (NBER : National Bureau of Economic Research) est souvent invoqué par les adeptes de la définition dite « officielle ». Or, selon le NBER, la récession de 2001 s'est traduite par deux trimestres non consécutifs de baisse de la production. Par ailleurs, dans des pays comme la Chine, habitués, dans leur phase de décollage économique, à une croissance annuelle de 10 % et plus, un taux de 5 % peut très bien provoquer une cascade de faillites et de mises à pied qui finit par s'étendre à l'ensemble de l'économie et par faire grimper les taux de chômage.

En définitive, la définition dite « officielle » joue un double rôle. Pour le commun des mortels, elle constitue un fétiche rassurant, une sorte de règle du jeu imprimée, comme celle du Monopoly. Pour les dirigeants au pouvoir, elle permet de gagner du temps. Or, « gouverner, aujourd'hui, ce n'est plus prévoir, mais c'est temporiser » (©).

L'été des Indiens
Parc de la Gatineau - 21 octobre 2007
Photo: Renaud Bouret

Le virus de la définition « officielle » s'étend maintenant à tous les domaines de la vie sociale. Voilà-t-y pas que des journalistes se querellent en ondes sur la notion d'été des Indiens. Pour l'un, il fait beau, il fait doux, il fait soleil, on est en plein mois d'octobre, c'est donc bien l'été des Indiens. « Ah non, rétorque sa collègue, pour qu'on puisse parler officiellement d'été des Indiens, il faut qu'il y ait eu au préalable deux nuits consécutives pendant lesquelles la température est descendue sous zéro » (authentique!).

Le titre original de l'article cité au début de ce billet

日本连续两个季度出现负增长进入经济衰退期
Le Japon connaît deux trimestres consécutifs de croissance négative et entre en récession
1. 日本 Rìběn Japon (にほん)
2. 连续 liánxù continu
3. liǎng deux, les deux, liang (50 g)
4. [spécificatif général]
5. 季度 jìdù trimestre
6. 出现 chūxiàn apparaître, surgir, se produire
7. assumer, perdre, négatif
8. 增长 zēngzhǎng augmenter, s'accroître, croissance
9. 进入 jìnrù entrer, accéder
10. 经济 jīngjì économie
11. 衰退 shuāituì s'affaiblir, tomber en décadence, récession
12. date prévue, échéance, délai, temps, période

2008-11-29

Les jeunes en colère

Nous avions mis de côté ce petit billet écrit cet été et consacré aux « jeunes en colère » des forums chinois. Mais le sujet pourrait bientôt revenir sur le tapis. En effet, le porte parole du ministère des affaires étrangères de Chine, Monsieur Qin Gang explique que « nous nous opposons fermement aux activités séparatistes du dalaï, quel que soit le pays et à quel niveau que ce soit, et aux contacts entre les dirigeants étrangers avec lui, quelle qu'en soit la forme » (Le Quotidien du peuple - 28 novembre 2008). Et puisque le président français prévoit rencontrer le prix Nobel de la paix lors de sa prochaine visite à Danzig, Monsieur Qin Gang annonce que son pays annule sa participation au sommet UE-Chine qui devait se tenir à Lyon le 1er décembre.

Le nationalisme exacerbé de nombreux jeunes gens chinois a trouvé un moyen d'expression nouveau avec les forums internet. Nourris par des programmes scolaires très nationalistes, ces garçons se méfient des puissances étrangères, rejettent toute forme de « séparatisme » et vénèrent l'armée nationale. Lorsqu'ils se déchaînent contre l'ennemi du moment, Japon, États-Unis, France et même Taiwan, ils utilisent des propos violents, parfois haineux, à l'adresse non pas des seuls gouvernements concernés mais des peuples eux-mêmes et de leur culture. On les appelle les fènqīng (愤青), c'est-à-dire les « jeunes en colère », du nom d'un film tourné en 1973. Certains Chinois écrivent le mot fènqīng en modifiant le premier caractère, ce qui aboutit au surnom de « petits merdeux » (粪青). Car il va de soi que les Chinois, comme tous les peuples, sont constitués de divers groupes aux comportements et aux opinions très diverses, et qu'on y trouve, comme ailleurs, plus de modérés que d'enragés.

Parmi les fènqīng, on compte un certain nombre de mercenaires, qui forment ce qu'on appelle le Parti des cinquante centimes (Wǔmáodǎng 五毛党). Ces soldats du patriotisme reçoivent en effet cinquante centimes (cinq mao) des autorités, chaque fois qu'ils réussissent à exprimer leur colère programmée sur un des grands forums internet. C'est ainsi que de nombreux fènqīng ont accusé José-Luis Duran, le président « français » de Carrefour d'avoir personnellement subventionné la « clique du dalaï », nouvelle qui a été reprise par les médias officiels de Pékin sous le titre « Les internautes d'origine chinoise du monde entier lancent un appel au boycott des produits français ». On peut y lire notamment « La rumeur accusant le groupe LVMH, principal actionnaire de Carrefour, d'avoir financé le Dalaï Lama ainsi que les incidents survenus lors du relais de la Flamme olympique à Paris ont beaucoup indigné les internautes chinois. » (Le Quotidien du peuple, 2008-04-16). La veille, on pouvait lire, sous la signature d'un internaute : « Faudra-t-il que ces maudits Français continuent à diviser notre pays avec leur sale argent et à humilier et à insulter notre peuple? » et le journaliste renchérissait : « Ce qui ajoute à cela, c'est que presque tous les Parisiens étaient restés impassibles et totalement indifférents quand les voyous et les malfaiteurs attaquaient les porteurs de la torche olympique, criaient des insultes à l'égard des étudiants chinois et déchiraient le drapeau de la Chine! » (Le Quotidien du peuple, 2008-04-15). Cette description, qui relève manifestement du fantasme, est sans doute inspirée d'un savant montage concocté alors par la télévision officielle.

Parfois, les fènqīng se retournent contre leur propre gouvernement, qu'ils trouvent trop mou face aux ennemis héréditaires, et qu'ils accusent de brader l'empire. Ainsi, l'accord sino-japonais sur les îles contestées en mer de Chine, qui s'est conclu le 6 juillet 2008 (voir l'article du Quotidien du Peuple), a déplu à bon nombre de jeunes nationalistes, vite muselés sur les forums. La diversion antifrançaise tombait donc à pic, même si la France, plutôt appréciée des Chinois, fait un ennemi peu crédible et peu durable.

Faut-il pour autant s'inquiéter d'un éventuel dérapage de cet hyper nationalisme juvénile? Probablement pas puisque les fènqīng ne constituent pas un mouvement organisé et que leur fièvre est par nature temporaire et quasi hormonale. Il est donc facile d'instrumentaliser les fènqīng, un peu à la façon des gardes rouges de la Révolution dite culturelle, avant de les mettre au rancart, le moment venu.

Plan type d'un message à cinquante centimes sur un forum

  • 1. Je suis une personne raisonnable et réservée (médecin, ingénieur, technicien diplômé, etc.) mais cette fois c'en est trop, il faut que j'exprime mon point de vue personnel.
  • 2. Les Occidentaux ne sont pas des spécialistes de la Chine et ils se permettent pourtant de donner leur avis sur ce qui se passe en Chine.
  • 3. Depuis la Guerre de l'opium (les « traités inégaux », le sac du Palais d'été, etc.), les Chinois ont été maintes fois victimes des Occidentaux.
  • 4. La Chine a beaucoup progressé, ces dernières années, alors il est injuste, voire présomptueux, de la critiquer.
  • 5. Jusqu'ici, les Chinois ont été patients, mais faites bien attention, car ils sont comme l'eau calme qui peut se transformer en mer déchaînée.
  • 6. Les Occidentaux sont mal placés pour donner des leçons aux Chinois, car ils ont commis beaucoup de crimes et ils cachent hypocritement leur racisme.

Exemple d'un message à cinquante centimes sur un forum

(Traduction)
Je suis un ingénieur de Zhengzhou (Henan), âgé de 41 ans, et c'est la première fois que j'écris un message pour exprimer mon point de vue. Je considère que les Occidentaux doivent s'informer correctement de la réalité chinoise et qu'ils devraient nous traiter en amis ou en partenaires plutôt qu'en ennemis. Je trouve que, ces dernières années, la Chine a accompli d'énormes progrès dans tous les domaines, y compris le fait que de simples citoyens comme moi n'aiment pas beaucoup se faire constamment pointer du doigt par autrui. L'Occident est-il d'ailleurs tellement merveilleux qu'il puisse se permettre de donner des leçons aux autres? Parfois, je trouve les Occidentaux hypocrites et vils, peut-être à cause de leurs préjugés et de leur arrogance. (Source)

(Texte original)
我是一名中国工程师,41岁,在河南郑州市,这是我第一次就一篇文章表达看法。我觉得西方应该真正了解中国的现实真相,应该做中国的朋友或伙伴,而不是敌人。我感觉中国这些年来各方面都取得了巨大的进步,包括象我这样普通的中国人是不喜欢别人指手划脚的。西方世界自己真的就很完美,有资格教训别人吗?我有时候觉得西方很虚伪,也很卑鄙,原因是偏见和傲慢。

Plusieurs Occidentaux, avides de repentance, y trouveront leur compte. Mais peut-on concevoir un message inverse, où l'on échangerait les mots Chinois et Occidentaux?

(Lien : Article du journal Le Monde sur les fenqing.)

2008-11-22

Les hommes travaillent-ils plus que les femmes?

Les vingt-quatre heures d'une journée peuvent être découpées en quatre grandes activités bien délimitées: le temps personnel, le temps professionnel, le temps domestique et le temps libre. Le temps personnel correspond aux activités qui ne pourraient être effectuées par autrui: dormir, manger, se laver, etc. Le temps professionnel correspond au travail rémunéré et aux activités connexes, en incluant les études et les déplacements nécessaires à l'accomplissement de toutes ces tâches. Le temps domestique correspond aux activités non rémunérées telles que l'entretien intérieur et extérieur de la maison, les soins apportés aux enfants, les courses et la gestion du budget familial. Ce qui reste est... le temps libre. Grâce à un découpage précis, et à un questionnaire qui donne peu de latitude aux personnes sondées enclines à tricher, l'enquête de Statistique Canada permet de dresser un portrait fidèle de la répartition du temps quotidien des individus.

De prime abord, on pourrait penser que les femmes d'aujourd'hui ont le privilège de cumuler un double emploi, puisqu'elles doivent à la fois gagner leur pain et rentrer s'occuper des soins du ménage, à l'heure où leur conjoint lit le journal en fumant sa pipe. Est-ce bien conforme à la réalité québécoise? L'Institut statistique du Québec vient de traiter les données brutes de l'enquête citée plus haut. Il ne nous reste plus qu'à examiner les résultats.

Temps quotidien moyen consacré à certains activités au Québec en 2005 (heures/jour)

Hommes (15 ans et plus) Femmes (15 ans et plus)
Temps professionnel 5,0 3,1
Temps domestique 3,0 4,7
Total du temps productif 8,0 7,8

Source: Données sociodémographiques, Octobre 2008, Institut de la statistique du Québec.

L'enquête nous apprend aussi que le fardeau du temps productif était déjà réparti de façon égalitaire en 1986, bien que la distribution entre temps professionnel et temps domestique se soit un peu modifiée depuis. En même temps, on constate que les hommes et les femmes actifs consacrent de plus en plus de temps aux activités professionnelles: l'Amérique du Nord est encore loin de la société des loisirs.

Cinq heures de temps professionnel par jour pour un homme, ça peut paraître bien peu. C'est que près de la moitié (46,9%) des hommes de 15 ans et plus ne travaillaient ni n'étudiaient. Les hommes actifs, par contre, consacraient 9,5 heures par jour au travail ou aux études (déplacements inclus). Cette fois, et compte tenu que les «vieux» (65 ans et plus) représentent à peine un tiers de ces «inactifs», on peut dire que la répartition de la charge n'est pas très égalitaire. En fin de compte, la société des loisirs existe réellement, mais pas pour tout le monde.

La revue Données socioéconomiques en bref, publiée trois fois par an, nous livre des informations qui vont souvent à l'encontre des idées reçues. On y apprend notamment que les dix premiers noms de famille utilisés au Québec ne rassemblent que 6,2% de la population, à peine plus qu'aux États-Unis (5,6%), et beaucoup moins qu'en Espagne (18,5%), mais beaucoup plus qu'en France (moins de 2%) (voir le numéro de juin 2006).

Image tirée de: La santé s'affiche au Québec, Lise Renaud, PUQ, 2005, page 171.

Le tableau ci-après est extrait d'un article sur la violence conjugale au Québec. Une des grandes surprises de l'enquête de 1999 fut l'importance de la violence conjugale envers les hommes. Jusque-là, la chose était considérée comme impossible, à tel point qu'elle ne figurait même pas à l'ordre du jour des enquêtes.

Taux de prévalence de la violence conjugale grave sur cinq ans au Canada

(Victimes) 1999 2004
Hommes 3,6% 2,9%
Femmes 3,8% 3,0%

Source: Données sociodémographiques, Février 2007, Institut de la statistique du Québec.

Ici encore, quelques précautions méthodologiques sont nécessaires pour éviter de tirer des conclusions trop hâtives. Tout d'abord, puisqu'environ 3% des personnes ont battu leur conjoint dans les cinq années précédant l'enquête, il faut en conclure que 97% des personnes ne l'ont pas fait. Par ailleurs, les violences graves subies par les femmes et les hommes sont souvent de nature différente. Pour plus de détails, nous vous renvoyons au numéro de février 2007 de Données sociodémographiques.

2008-11-16

Mao = Marx + Qin Shihuang

Toujours debout : La statue de Mao Zedong, à deux pas de la vieille-cité de Lijiang (Yunnan)
Photos : Renaud Bouret - 2007

Le 23 septembre 1973, Mao déclarait au vice-président égyptien en visite à Pékin : « Qin Shihuang fut le premier grand empereur de la société chinoise féodale. Moi aussi, je suis un Qin Shihuang. D'ailleurs, Lin Biao m'a traité de Qin Shihuang. Il y a toujours eu deux sortes de Chinois : ceux qui approuvent Qin Shihuang, et ceux qui le désapprouvent. Moi, je suis pour Qin Shihuang et je suis contre Confucius. Car Qin Shihuang fut le premier à unifier la Chine, à harmoniser l'écriture, à construire un vaste réseau routier. (…) » (source : China.com).

« Une théorie n'est scientifique que si elle est réfutable. » (Karl Popper)
« Contrairement au socialisme utopique, le socialisme scientifique est irréfutable. » (Karl Frédérich Tixier-Bélisaire)

Pendant les dernières années de sa vie, Mao aimait à se qualifier de Marx + Qin Shihuang. Qin Shihuang (le premier empereur) était certes un despote féodal, mais il créa la nation chinoise grâce à ses méthodes centralisatrices et autoritaires. Si on combine aux qualités pragmatiques de Qin Shihuang les vertus du socialisme dit scientifique, on obtient le leader parfait, celui qui ne peut jamais être dans l'erreur. On obtient le président Mao et le maoïsme, une doctrine inattaquable puisque cautionnée par la science.

L'équation peut en fin de compte se résumer à : Marx + Qin Shihuang = Dieu.

Ce vieillard vénère le père de la démaoïsation, Deng Xiaoping, qui l'a délivré en 1978 de 10 ans d'humiliations et de mauvais traitements. Son plus grand trésor est la carte en relief du sud-est asiatique (à droite de la photo), qui lui rappelle ses années de jeunesse, alors qu'il participait à la construction de la route de Birmanie, sous les ordres du colonel Leo Dawson, en 1943.

« Il est assez curieux de noter que c'est précisément le socialisme ainsi dérivé d'idées mystiques, dont l'origine se perd dans la nuit des temps, qui se qualifie lui-même de socialisme scientifique, tandis qu'il cherche à discréditer en lui donnant le nom d'utopique le socialisme enfanté par les considérations rationnelles des philosophes. »
(Ludwig von Mises - 1881-1973)

Le socialisme scientifique : qui eut cru qu'un petit qualificatif aussi innocent causerait la mort de dizaines de millions de braves citoyens, et la misère de tant d'autres.

L'inscription au pied de la statue de Mao se lit :
参与禁毒人民战争。构建和谐平安古城
(Participons à la guerre populaire contre la drogue. Bâtissons une vieille-cité harmonieuse et paisible).

Traduction du vocabulaire

毛泽东 Máo Zédōng (homme d'État, 1893-1976)
马克思 Mǎkèsī Marx
jiā additionner, plus
秦始皇 Qín Shǐhuáng (empereur, ~259-210)

参与 cānyù participer, prendre part
jìn défendre, interdire
poison, drogue
人民 rénmín peuple
战争 zhànzhēng guerre
构建 gòujiàn construire, créer, bâtir
和谐 héxié harmonieux
平安 píng'ān sain et sauf, paisible
ancien
chéng muraille, ville, cité

2008-11-08

Mens sana in corpore sano

Aujourd'hui, au cours de japonais, il est question du meilleur remède contre la déprime :
1. Faire un exercice physique (exécuter un kata de karaté).
2. Accomplir quelque chose d'utile (exécuter un kata sur sa pelouse avec un râteau pour ramasser les feuilles mortes).
3. Rendre service à autrui (exécuter un kata avec un râteau pour ramasser les feuilles de la voisine).

« Au fait, professeur, comment dit-on un esprit sain dans un corps sain en japonais? »

健全な 肉体 健全な 精神 宿る
kenzen na nikutai ni kenzen na seishin ga yadoru
sain corps [dans] sain esprit [sujet] loger
« Un esprit sain loge dans un corps sain. »


Cette expression proverbiale est tirée de la dixième Satire de Juvénal, publiée au début du IIe siècle.

Ut tamen et poscas aliquid voveasque sacellis
exta et candiduli divina tomacula porci,
orandum est ut sit mens sana in corpore sano.
(Juvénal, Satires, X, 354)

Si pourtant vous tenez à demander quelque chose, à offrir dans les temples les entrailles et les saucisses sacrées d'un blanc cochon de lait, que vos prières sollicitent un esprit sain dans un corps sain.
(Traduction de Pierre de Labriolle et François Villeneuve, « Les Belles Lettres », Paris, 1921-1962)

L'italien reste très près du latin :
Mente sana in corpo sano.

La version chinoise ressemble beaucoup à la version japonaise en ce qui concerne la transcription, mais sa prononciation est totalement différente :
健全之精神寓于健康之身体

1. 健全 jiànquán sain, complet, parfait
2. zhī de, [liaison, appartenance]
3. 精神 jīngshén conscience, esprit, âme, moral, mental, psychique
4. résider, résidence
5. à, de, en
6. 健康 jiànkāng santé, en bonne santé
7. 身体 shēntǐ corps, santé

Après avoir péniblement écrit ces modestes lignes, je dois quand même reconnaître que je me sens mieux.


Sain


Esprit


Corps

2008-11-02

Les uniformes (3)

Dans un billet précédent, nous parlions de la disparition de l'uniforme en Occident et de sa propagation en Chine. Nous prétendions notamment qu'il est difficile de distinguer un portier de danwei d'un gardien de grand magasin, voire d'un policier de quartier. Le temps est venu d'apporter quelques preuves illustrées à cette affirmation.

Un agent de police? Non, plutôt le planton de l'hôtel.

Ces deux-là ressemblent à de vrais policiers, mais pourquoi sont-ils habillés de façon si différente?

Celui-ci se donne des airs de parachutiste. La pancarte indique tout bonnement : Attention aux véhicules qui viennent à votre rencontre.

小心对头车
xiǎoxīn duìtou chē

Ceux-ci ont un air presque officiel. On jurerait qu'il s'agit de vrais policiers si l'enseigne n'annonçait : Société anonyme de télécommunications de la région autonome Zhuang - Branche de Guilin.

壮族自治区电信有限公司桂林市分公司
Zhuàngzú zìzhìqū diànxìn yǒuxiàn gōngsī Guìlínshì fèn gōngsī

Ces deux derniers pourraient faire illusion, s'ils n'étaient chaussés de façon assez peu réglementaire.

Traduction du vocabulaire

1. 小心 xiǎoxīn attention
2. 对头 duìtóu / duìtou correct, normal / adversaire, opposant
3. chē véhicule, voiture
4. 壮族 Zhuàngzú nation Zhuang
5. 自治 zìzhì autonomie, autonome
6. région, quartier, zone
7. 电信 diànxìn télécommunication
8. 有限公司 yǒuxiàn gōngsī société à responsabilité limitée
9. 桂林 Guìlín (ville du Guangxi)
10. shì marché, ville
11. fēn / fèn diviser, séparer / composant, part
12. 公司 gōngsī société, compagnie


Les uniformes (2)

2008-10-27

La chaîne de trottoir

« Irwin conduit en se tenant le plus près possible de la chaîne de trottoir. » (Marie-Josée L'Hérault, Tokyo express, Éditions Vents d'Ouest, 1998).

L'expression chaîne de trottoir, largement répandue au Québec, paraît suspecte. Cette précision technique est-elle bien utile en français? Pourquoi ne pas se contenter de « Irwin conduit en se tenant le plus près possible du trottoir »? On se doute bien qu'il s'agit de la bordure du trottoir, puisque Irwin roule manifestement sur la chaussée. Y aurait-il quelque anglicisme sous roche?

Chaîne de trottoir pourrait bien être le calque de l'expression anglaise (imaginaire) sidewalk curb. En anglais, curb se suffit généralement à lui-même, mais le mot est suffisamment étrange pour que des non anglophones jugent utile de le surdéterminer. D'autant plus que, si le mot curb évoque immédiatement une bordure de trottoir (pour une oreille anglophone), il en va autrement pour l'équivalent français chaîne. D'où le besoin de préciser chaîne de trottoir.

Ces deux passantes se tiennent loin de la « chaîne » de trottoir.

Malgré ses apparences exotiques, curb (ou kerb) vient du français courber, et signifie également margelle (d'un puits) et gourmette (d'un cheval). Par extension, curb a pris le sens de contraindre, ou brider.

Se pourrait-il que curb (gourmette) ait été traduit dans les campagnes du Bas-Canada par chaîne? Si c'était le cas, et si cette traduction était attestée avant l'apparition de l'expression chaîne de trottoir, nous tiendrions notre anglicisme. Le fait que la variante chaîne de rue, calque évident de street curb, soit également employée au Canada, tend à accréditer cette thèse.

2008-10-20

Chemins forestiers

Parc de la Gatineau
Photos : Renaud Bouret
Octobre 2008

Les chemins forestiers sont toujours remplis d'ombre et de lumière.
On les croit déserts, mais des millions de pas les ont foulés depuis des générations.
Ils forment un dessin sur la terre, invisible aux yeux des hommes.


Parfois, le chemin est le seul vestige marquant les fermes d'un autre siècle.

Souvent, le chemin suit les pistes millénaires tracées par les chevreuils.

Ce chemin fut carrément créé par un ingénieur.

2008-10-15

Au bord de la baie

Rivière des Outaouais - 12 octobre 2008
Photos : Renaud Bouret

2008-10-11

Combien font 6 fois 14?

À deux pas du pont qui enjambe la rivière des Outaouais, et qui sépare Gatineau du Canada anglais, la Société des alcools du Québec a installé un vaste magasin-entrepos.

Vendredi soir. Un Ontarien, dans la trentaine, arrête de pousser son petit chariot et prie sa compagne de lui venir en aide :
— Tu sais combien ça fait, toi, six bouteilles à 14 dollars?
— Non, je n'ai pas apporté ma calculatrice, répond-elle tout en se creusant timidement les méninges.
— C'est parce que si on prend six bouteilles, on a une réduction de 10 %. J'aimerais bien savoir si c'est un bon prix.
Ce mot de pourcentage, tombant juste après l'estoc de la multiplication, c'est le coup de grâce. La jeune femme, déjà déboussolée, capitule. Elle désigne alors le sommelier, au fond de la boutique.
— Pourquoi ne demandes-tu pas à cet employé?

Une Japonaise, témoin de la scène, souligne le contraste entre son pays et le nôtre. Chez elle, il aurait été impoli pour un client de faire une telle demande à un employé. L'employé peut renseigner le client sur un prix, indiquer le chemin de la caisse, voire grimper sur un escabeau pour chercher un article. Cela fait partie de son métier. En revanche, il serait saugrenu de lui faire effectuer une multiplication à notre place. Ce serait le traiter en serviteur et donc le considérer comme inférieur. Or, un employé n'est pas moins égal au client à l'intérieur de son magasin qu'il ne l'est dans la rue.

« Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà. »

Puisque nous sommes situés à l'épicentre du choc des cultures, observons à présent le caissier. Le client tend son billet. Le caissier rend la monnaie. Le client remercie le caissier. Ce dernier marmonne « de rien », et passe au prochain client.

Que de choses à voir, dans un verre de vin!
Des lampes, des visages, et même des bouteilles.
On y découvre, superposé, ce qui est devant nous et derrière nous.
On y lit l'avenir et le passé.

Un tel renversement des rôles serait incroyable au Japon. Non pas que les coutumes japonaises soient supérieures à celles de l'Amérique du Nord. Mais pour un Japonais, voir le client remercier le magasin… c'est vraiment le monde à l'envers. Au Japon, le caissier n'est pas un quelconque individu payé pour sourire avant qu'on n'achète et rendre la monnaie après. Il est plutôt le membre à part entière d'un organisme, qu'il sert avec loyauté. C'est le caissier qui remercie le client, au nom du magasin, en lui rendant sa monnaie.

2008-10-10

Après-midi d'automne

Le parc de la Gatineau, vu du Cégep de l'Outaouais
Photos : Renaud Bouret
10 octobre 2008 vers 14h30 (heure du soleil)

Matin d'automne

2008-10-03

Matin d'automne

Le parc de la Gatineau, vu du Cégep de l'Outaouais
Photos : Renaud Bouret
3 octobre 2008 vers 6h30 (heure du soleil)

Après-midi d'automne

2008-09-27

Le visage des Québécoises

Dessin : Renaud Bouret - 20 septembre 2008

Dans un billet précédent, nous expliquions que les Québécois ont peut-être un air de famille, du moins pour ceux qui ne leur sont pas familiers. Voici aujourd'hui trois Québécoises parfaitement anonymes des années 1970. Pourtant, plus on les regarde, plus on est persuadé de les connaître.

Autres visages : précédent et suivant.

2008-09-20

Le visage des Québécois

Les Québécois des années 1970
Dessin : Renaud Bouret - 20 septembre 2008

Un jour que je me promenais dans les jardins des sœurs de Sion, à Tunis, un prêtre qui passait par là s'arrêta devant moi : « Toi, tu es le fils de Monsieur Untel, c'est indiscutable ». Ainsi, un pur inconnu pouvait découvrir mon identité, et dans un lieu que je visitais pour la première fois par dessus le marché. Cet homme m'était étranger et je lui étais familier. Révélation inattendue, et un peu décevante, pour un jeune garçon.

Une douzaine d'années plus tard, je me présentais au consulat du Canada à Marseille. Ce printemps-là, nous avions passé des nuits blanches, avec mon cousin, à observer les bombyx de ver à soie sortir de leurs cocons. Pour tuer le temps, nous faisions quelques parties de tarot, puis nous écoutions le film qui passait alors à la télévision peu avant l'aube. C'était le mois du film québécois, et mon cousin avait fini par remarquer que les acteurs avaient un accent particulier, qu'il imitait avec talent. Un soir, on passa « Les Mâles », de Gilles Carle, et l'histoire, le décor, l'atmosphère, les personnages nous fascinèrent à un point tel que nos parties de cartes furent désormais ponctuées de répliques de ce film culte. Ces Québécois avaient un accent, certes, mais ils possédaient surtout une allure particulière, une démarche assurée, un certain chic, et surtout des visages immédiatement reconnaissables.

En pénétrant dans les locaux du consulat du Canada à Marseille, je ne croisai d'abord que des visages anonymes, probablement de simples Phocéens, puis on m'introduit dans le bureau d'un dénommé Bibeau… À coup sûr un Québécois, comme dans les films. Je trouvais un peu étrange que le nom d'un individu soit gravé sur une plaque de porte, plutôt que la mention Réception, Direction ou Réfectoire. Dans le bureau se trouvait un Monsieur en costume coloré, qui se mit d'emblée à me tutoyer, sans même se lever de son fauteuil. Une vraie tête de Québécois, comme dans nos films préférés, je l'aurais reconnus entre mille, en plein milieu de la Canebière.

Monsieur Bibeau m'accompagna ensuite dans les couloirs du Consulat, et je n'eus aucun mal à reconnaître tous les Québécois que je croisais. Ils avaient, sans exception, un air de famille qui ne trompe pas.

Ce n'est qu'après quelques semaines passées au Québec que je dus me rendre à l'évidence : les Québécois ne se ressemblent pas tous. Mais, après tout, et à force de regarder ces petits croquis, n'est-il pas vrai qu'ils ont un je ne sais quoi de distinct, qui mérite d'être reconnu?

Prochain épisode : Le visage des Québécoises

2008-09-17

Chantons en chœur

Une petite station de villégiature à la mode, au bord de la rivière Lí. Chaque boutique y va de sa musique, locale et mondialisée : Astrud Gilberto, Mòlìhuā (Le jasmin) et Vivaldi. L'équivalent de la musique de supermarché pour routards de tendance « centre-gauche ». Dans la rue, des vendeurs de flûtes, qui ne sont ni artisans ni musiciens, répètent tous, à longueur de journée, les deux mêmes airs : La marche des pionniers et… Red river Valley. Qu'est-ce que la musique aujourd'hui? La musique est un bruit à la fois confus et familier. Un bruit qui sert à masquer l'ennui et à neutraliser l'esprit. La musique est un bruit de fond. Un bruit de fond mondialisé. Un bruit de fond qui couvre tout le spectre politique, de la gauche (le rap) à la droite (le disco), sans oublier nos touristes semi-écolo et nos pousse-caddy.

Ce restaurant se nomme Le Vôtre. Une petite touche d'humour dans cette ville agréable et insipide. Il occupe les locaux de l'ancien théâtre municipal ou du yámen préfectoral. On imagine bien les plaignants de jadis, venus se prosterner aux pieds des marches pour réclamer réparation, et s'en retourner parfois avec quelques dizaines de coups de bâtons.

La semaine dernière, toute la rue a été immergée sous un mètre d'eau. Seul le yámen a échappé à l'inondation historique, de celles qu'on ne voit qu'une ou deux fois par siècle. Mais un siècle, c'est bien court pour quelqu'un qui voit loin. Aussi, les riverains de la rivière Lí, du moins les personnes éclairées et fortunées, avaient l'habitude de ne construire que sur les hauteurs. Mais dans notre univers mondialisé, et rempli d'une musique de fond, le temps présent est notre seul horizon. Comme les pauvres bougres d'antan, les riches investisseurs bâtissent dans la plaine. Et la rivière Lí a beau jeu de se moquer d'eux, à chaque déluge.

La nuit tombe sur la terrasse du yámen. Une demi-douzaine d'amis viennent d'achever leur repas. Quelques chaises s'entrechoquent. Le bruit de fond s'estompe au loin, dans les ruelles. L'un des convives enfile les bretelles de son accordéon et, soudain, une riche harmonie s'élève, entre les murs de pierre. Les premiers accords d'un air datant d'avant la mondialisation : Tóngyī shǒu gē (Chantons en chœur). Un guitariste se joint subtilement au concert, et bientôt, il entonne les premières phrases de cette chanson mélancolique.
Un songe parfumé ne peut jamais mentir
Car voici enfin venu le jour des retrouvailles.
Et toute la compagnie de reprendre le refrain en harmonie. Le cœur de l'homme, gavé de bruits de fond, ne peut s'empêcher de tressaillir au son de la musique, dont il avait oublié jusqu'à l'existence.

C'est une chanson dont les paroles peuvent sembler banales, lorsqu'elles sont lues, toutes nues. Mais lorsqu'on les chante, en chœur, avec les amis retrouvés, l'espace d'une fraction de vie, ces paroles prennent tout leur sens et nous relient à nos souvenirs chéris et à nos espoirs charmants. La musique, c'est un instant de joie qui s'inscrit dans la durée. Rien à voir avec le bruit de fond mondialisé.

Les Chinois ont une curieuse façon de noter la musique. Le procédé est pourtant simple. Les notes sont numérotées selon leur position dans la gamme, ce qui permet de transposer les partitions instantanément. Ici, puisque la chanson est chantée en Fa, la première note de la mélodie (5) correspond à Do, qui est la quinte de la gamme de Fa. La seconde note (1) représente la tonique de la gamme, soit Fa. Quelques symboles complémentaires pour changer d'octave et pour marquer la durée des notes, et le tour est joué. Nous donnons ci-dessous la transcription des huit premières mesures de la chanson (en Fa) ainsi que la grille d'accords de guitare (en Ré). Cette chanson, très connue en Chine, gagne bien sûr à être écoutée, puis à être chantée en chœur et en harmonie, avec des amis chers. On la trouvera facilement sur Internet sous le titre 同一首歌 (cf ce lien temporaire ou celui-ci) . Quand ils prennent la peine de se mettre à chanter, les peuples se ressemblent étrangement.

水千条山万座我们曾走过
每一次相逢和笑脸都彼此铭刻
在阳光灿烂欢乐的日子里
我们手拉手啊想说的太多。

Ces fleurs coupées m’ont raconté comment tu es parti
Car la terre connaît tous les coins secrets de ton cœur.
Un songe parfumé ne peut jamais mentir
Et voici enfin venu le jour des retrouvailles.

Ensemble nous avons franchi cent rivières et mille montagnes
Toutes nos rencontres, tous ces sourires échangés restent gravés en nous
Ces jours heureux inondés de clarté
On ne se lasse plus de les évoquer, main dans la main.

Pendant que les orages s’abattaient sur le monde
Un ciel rempli d’étoiles éclairait notre enfance
Animés par les mêmes sentiments, nous brûlions des mêmes désirs
Nos joies communes nous ont inspiré ce même chant.

Paroles : 陈哲
Musique : 孟卫东
Traduction : Renaud Bouret

La nuit est tombée sur la petite station de villégiature à la mode. Les berges de la rivière Lí sont calmes et désertes, car les touristes ne s'éloignent jamais de leurs quartiers remplis de bruits de fond. Dans le silence, et pendant que la lune se lève derrière les sommets, sur l'autre rive, on entend encore résonner en soi la voix des vieux amis qui chantent en chœur.

2008-09-11

Les uniformes (2)

Dans un billet précédent qui traitait de la disparition de l'uniforme chez les civils, sauf pour les pilotes d'avion et les grands cuisiniers, nous avions évoqué la possibilité que le complet veston soit en réalité le pire des uniformes. Les émissions en chinois de la Voix de l'Amérique nous donnent aujourd'hui raison. Parmi tous les protagonistes et figurants des divers reportages télévisés présentés, pas un seul qui soit habillé en civil : tous portent le costume-cravate rituel.

Le chef donne sa conférence de presse, constituée uniquement de poncifs.

Dessins : Renaud Bouret - 11 Septembre 2008
Couleur : Rié Mochizuki

Celui-ci est assis à la droite du chef, légèrement en retrait.
« Quand je n'aurai plus du tout de cheveux, ce sera peut-être à mon tour de débiter des lieux communs. »

Celui-là est assis à sa gauche.
« Je me demande s'il y aura des langues de canard au banquet qui suivra cette conférence de presse. »

« Moi, je n'ai pas besoin d'écouter, ni de faire semblant, je fais partie des spectateurs. »


Les uniformes (3)