2008-12-28

Le sapin de Noël

Les bonshommes de neige gonflés à l'hélium sont heureusement passés de mode. Pourquoi planter dans sa cour un bonhomme de neige en plastique, alors que la matière première ne manque guère pour fabriquer un bonhomme de neige authentique? C'est peut-être la main-d'œuvre qui fait défaut : nous manquons d'enfants, et surtout d'enfants qualifiés.

Il existe de nombreux sapins de Noëls, dont la qualité officielle se mesure au poids des décorations. Certains de ces soi-disant arbres de Noël sont même entièrement artificiels. Il ne faut pourtant pas aller bien loin pour apercevoir un beau sapin, tout décoré. Il suffit parfois de regarder par la fenêtre.

2008-12-21

Je vais prendre mon bain

Pourquoi dit-on parfois « je vais prendre mon bain » plutôt que « je vais prendre un bain »?

On nous expliquera que ce mon ajoute une petite touche de familiarité ou d'affection, ce qui n'est pas une explication mais une simple description de la situation. Nous verrons pourtant, dans les deux dialogues suivants, que mon et un ne sont pas interchangeables et qu'un usage inadéquat de l'un ou de l'autre choque immédiatement une oreille française.

Premier dialogue avec une Japonaise:
[1] — Vas-tu prendre ton bain bientôt, chérie?
[2] — Non, je vais prendre ma douche.
[3] — Tu devrais dire : Non, je vais prendre une douche.

Un quart d'heure plus tard, elle annonce:
[4] — Bon, je vais prendre une douche.
[5] — Tu devrais dire : Bon, je vais prendre ma douche.

Quelle est la véritable explication de l'usage du mon et du un? Quel en est le mécanisme linguistique?

Quand je lui demande si elle va prendre son bain, je lui indique que le thème de la discussion porte sur un évènement dont nous avons déjà tous deux connaissance. La formule « ton bain » est un avantageux raccourci pour « le bain que je sais que tu dois prendre ».

On comprend alors pourquoi ma (douche) est impossible dans la phrase 2 : il ne peut être question de « la douche que je sais que tu dois prendre », puisque cette douche était justement imprévue. Par contre, dans la phrase 4, la situation a changé et la douche est maintenant prévue : l'utilisation de une (douche) sonne faux.

Phrase françaiseOrdre de la penséePhrase japonaise
Je vais prendre mon bain. [Le bain prévu] + [moi prendre] Ofuro wa hairu. (お風呂は入る。)
Je vais prendre un bain. [Moi] + [prendre] + [un quelconque bain] Ofuro ni hairu. (お風呂に入る。)

En japonais, la particule wa indique le thème de la phrase, tandis que la particule ni indique le lieu (les particules japonaises suivent toujours le mot qu'elles marquent, un peu à la manière des désinences latines). La phrase en wa pourrait se traduire mot à mot par « en ce qui concerne mon bain, [je vais] rentrer [dedans] », tandis que la phrase en ni correspondrait à « dans le bain [je vais] rentrer ». Cela dit, les signes linguistiques utilisés ici en français (mon/un) et en japonais (wa/ni) pour distinguer un évènement prévu d'un évènement imprévu ont par ailleurs un domaine d'application beaucoup plus large : la correspondance entre les deux langues n'est donc pas entièrement symétrique dans nos exemples.

お風呂 ofuro : bain
FU, kaze : vent
RO : épine dorsale
NYU, hai-, i- : entrer

Le mécanisme que nous venons d'observer est très explicite dans la phrase suivante, puisqu'il y est marqué quatre fois :
Bon, allez, va prendre ton bain, !
Le mot bon signifie : « Si tu es d'accord, arrêtons là ce que nous étions en train de faire. »
Le mot allez signifie : « Maintenant, il est temps de passer à autre chose, n'est-ce pas? »
le mot ton thématise le mot bain (celui qui était prévu).
Le mot thématise l'ensemble de l'expression va prendre ton bain.

2008-12-13

Continuer à et continuer de

Faut-il employer continuer à ou continuer de? Pour les uns, c'est une question d'euphonie (« il continua à arriver », beuh…), pour les autres, c'est une question de niveau de langue (la seconde forme serait plus SouTeNue). Et il y a ceux qui préconisent l'utilisation de la forme qui convient le mieux à l'oreille, ce qui est la meilleure façon de ne rien expliquer.

« Cet homme, tenant son verre, continue à boire; c'est-à-dire il achève ce qu'il avait commencé; mais cet homme est un ivrogne, et, malgré ses promesses, il continue de boire, c'est-à-dire il persiste dans ses habitudes d'ivrognerie. » (Dictionnaire de l'Académie)

L'Académie en fait une question de contexte. Pour elle, la préposition à convient à une action que l'on a commencée et qui continue, tandis que la préposition de marque une action habituelle. Là encore, l'explication n'en est pas une, puisqu'on prend la conséquence pour la cause et que l'on confond la description du monde réel avec un mécanisme linguistique. Il faut cependant reconnaître que l'Académie a du pif, et que ses exemples sont extrêmement bien choisis.

Pour y voir plus clair, regardons comment s'en tirent les autres langues, lorsqu'elles sont confrontées au même problème de communication. Mais pour les besoins de la cause, faisons appel au témoignage des verbes commencer et finir, qui sont les amis intimes du verbe continuer.

  • Je commence à manger.
  • Je finis de manger.
  • He started to eat. (Il a commencé à manger.)
  • He stopped eating. (Il s'est arrêté de manger.)
  • Cominciate a mangiare. (Commencez à manger.)
  • Fermatevi di mangiare. (Arrêtez de manger.)

Le français, l'anglais et l'italien prennent soin de bien marquer la différence entre une action qui commence (tout est encore possible) et une action qui se termine (elle porte nécessairement sur quelque chose de prédéterminé et de sous-entendu). Dans une phrase telle que « j'arrête de manger », le mot « arrêter » ne peut avoir été pensé avant le mot « manger ». Pour indiquer que l'ordre de la phrase va à l'envers de l'ordre de la pensée, le locuteur fait appel à des marqueurs particuliers, lorsque cela est possible dans sa langue. Selon Adamczewski, une forme telle que « he stopped to eat » est agrammaticale : pour indiquer le renversement entre l'ordre de la phrase et l'ordre de la pensée, l'anglais utilise obligatoirement la forme dite progressive (le français utilise de et l'italien di).

Essayons maintenant d'infirmer la thèse d'Adamczewski à l'aide de contre-exemples.

  • 1. Start talking! (Mets-toi à table!)
  • 2. Yesterday he started eating for the first time in two months! (Hier, il s'est remis à manger pour la première fois depuis deux mois!)

Dans les deux exemples que nous venons d'énoncer, la contradiction n'est qu'apparente. Dans la phrase 1, nous savons déjà que le suspect est là pour déballer son sac à l'inspecteur. L'idée de parler précède, dans l'esprit des deux interlocuteurs, l'idée de commencer. Dans la phrase 2, c'est le même principe qui est en jeu, puisqu'on s'intéresse d'emblée à la notion de manger. Quant au français, il n'autorise pas la préposition de dans cette construction, aussi laisse-t-il l'interlocuteur se débrouiller avec le contexte (« remis »). Ces exemples confirment donc la thèse d'Adamczewski, et montrent que la forme dite « progressive » porte mal son nom.

Une page du cahier de japonais

Ce long préambule avait en fait pour objet de préparer le terrain à la description d'étranges tournures japonaises que notre respectée sensei nous a fait découvrir aujourd'hui. Avant de présenter nos deux petits exemples, il est utile de préciser le sens de trois mots japonais très courants et particulièrement faciles à retenir. Tous les adeptes des arts martiaux japonais connaissent bien les consignes hajime! (commencez!) et yame! (arrêtez). Sachons aussi que le mot manger se traduit en japonais par tabe (comme « à table! »).

  • … tabe hajimemasu. (Commencer à manger.)
    食べ始めます。
  • … taberuno o yamemasu. (Arrêter de manger.)
    食べるのを止めます。

À première vue, nous sommes en présence d'une différence de construction que l'on qualifie trop souvent d'idiomatique, surtout lorsqu'on se bat avec une langue exotique (pour qui?). Mais le cerveau japonais ne fonctionne pas différemment de celui des autres Homini sapienses. Pour les Japonais, comme pour nous, l'ordre du message parlé ne peut toujours correspondre à celui de la pensée, et ce phénomène fait partie intégrante du message à transmettre. D'où l'étrange asymétrie entre les paires de construction des verbes commencer/finir (et leur synonymes) dans des langues très diverses.

— Il continue à faire l'idiot.
— Continue de faire l'idiot et tu auras une bonne paire de claques!

En conséquence, et jusqu'à preuve du contraire, je continuerai de faire mes exercices de japonais lorsque mon sensei me l'ordonnera (la préposition de ne marque pas l'habitude mais la confirmation d'un comportement attendu, de part et d'autre).

2008-12-07

Les jeunes en colère (2)

Dans un billet récent, nous évoquions la colère de certains internautes chinois, qui se déchaînent – gratuitement ou non – contre l'ennemi officiel du moment. Puisque la récente rencontre de Sarkozy avec le dalaï lama a réveillé l'indignation de ces jeunes internautes, nous avons eu la curiosité d'examiner le style de leur argumentation. Gardons cependant à l'esprit que les forums politiques sont des lieux privilégiés de défoulement collectif, ce qui excuse bien des excès.

Extraits du forum de China.com

Le sujet du jour est résumé dans un court article intitulé « Première bataille remportée: Une dirigeante des milieux d'affaires français [Laurence Parisot] prévient Sarkozy de ne pas jouer avec le feu. »

Commentaires

  • Par respect pour nos concitoyens, boycottons tout ce qui est français, y compris les Français eux-mêmes, ces chiens.
  • Les bandits resteront des bandits, les chiens mangeront toujours de la merde, et ceux qui s'opposent à la Chine signent leur arrêt de mort. Le minuscule ennemi du peuple chinois nommé Sarkozy a bientôt fini de s'amuser.
  • La Chine n'a pas le pouvoir de limiter la liberté d'autrui, mais la rencontre de Sarkozy avec le dalaï est une provocation à la souveraineté et à l'intégrité de la Chine, une provocation aux 1,3 milliard de Chinois épris de l'unité du territoire national. Sarkozy, espèce d'idiot, tu ignores ce que l'ensemble du monde a bien compris, pas besoin d'être poli avec toi, porc français.
  • À mort les Franchouilles! [Dessins d'épées ensanglantées à l'appui]
  • Sarkozy, cerveau débile…
  • Traiter les Français de fils de putes n'est certainement pas digne d'un gentleman.
  • Le président français est un chien. Il croit que tous les moyens sont bons pour se trouver une femme. C'est vraiment un chien.
  • Je vous méprise, les Franchouillards.
  • Porcs de Français [+ dessin d'une épée]!
  • Je crois que nous devrions rencontrer des dirigeants corses, c'est une affaire interne à la France qui n'est toujours pas réglée, comme ça il arrêtera de gesticuler.
  • Peuple français: nous vous sommons de destituer Sarkozy, pour lui apprendre à ne plus jouer avec le feu!
  • Compatriotes, boutons le feu à Carrefour!
  • Les Françaises peuvent méditer là-dessus, le mieux serait de les violer l'une après l'autre. (Signé: le confucianiste)
  • Pour défendre ses intérêts égoïstes, la France hypothèque l'avenir de l'Europe.
  • Ne les laissons plus exécuter leurs pantomimes, cette fois il faut absolument leur donner une sanglante leçon.
  • Continuons à boycotter les produits français.
  • France, merde de chien. (Signé: Le bienveillant)
  • Je n'achèterai plus de produits français de toute ma vie!!!
  • France de moins que rien, arrête de niaiser ou on sera obligé de te tuer.
  • Les médias et les politiciens européens ne connaissent vraiment rien de la Chine, ou alors ils ne veulent rien connaître. Ils ne respectent pas les sentiments des Chinois. Ils se croient encore à l'époque du sac du Palais d'été. Les Chinois doivent devenir puissants!
  • Compatriotes, unissons-nous, boycottons résolument les produits français! (Signé: Pastèque)
  • Voilà une démonstration éloquente de son habileté à outrager la Chine.
  • Sale-kozy, tu es libre de rencontrer ou de vouloir rencontrer n'importe quel démon! Et nous, les internautes, nous sommes libres de ne pas acheter de produits français! (...) Vous les Français, vous feriez mieux de serrer vos ceintures de pantalon.
  • Laurence Parisot, je vais t'expliquer, puisque tu ne comprends pas. Si un voyou viole toutes les femmes de ta famille, et que moi je l'accueille dans ma demeure, je l'invite à manger et à boire, je le traite en ami et en héros, qu'en penserais-tu?
  • Ne dis pas que tu ne comprends pas. Si un dirigeant spirituel français qui préconise l'indépendance d'une région française était officiellement invité par un chef d'État étranger, est-ce que tu continuerais à ne rien comprendre?

(Pour plus d'information, voir aussi l'article annoté du Quotidien du peuple, qui titrait aujourd'hui Le ministère des Affaires étrangères exhorte la France à corriger ses fautes.)

Un peu de calligraphie

En chinois, internaute se dit wǎngyǒu, littéralement ami du réseau. Le premier caractère représente un filet – et donc un réseau. Le second caractère est constitué de deux mains qui se rencontrent.
1. wǎng filet, réseau, Internet, (clé 122)
2. yǒu ami
3. 网友 wǎngyǒu internaute


2008-12-01

Qu'est-ce qu'une récession officielle?

Sur son site en langue chinoise, Radio France international annonce, le 17 novembre 2008, que « Le Japon connaît deux trimestres consécutifs de croissance négative et entre en récession ».

L'article précise que le PIB japonais a baissé de 0,1 % au troisième trimestre 2008, après avoir déjà chuté au trimestre précédent : le pays peut donc être officiellement proclamé en récession.

Une récession, c'est à la fois un mot et un concept. Logiquement, on devrait partir du concept et lui trouver une étiquette. On constate d'abord que l'économie connaît périodiquement des périodes de « ralentissement prolongé et généralisé de la production » et on se dit ensuite que le terme récession serait approprié pour nommer ce concept. Est-il utile de préciser avec exactitude ce qu'on entend par ralentissement (quel taux de croissance?) et prolongé (pendant combien de temps?). Cela dépend évidemment des circonstances : l'escargot et le guépard ont chacun une conception très subjective de la notion de ralentissement, tandis qu'Einstein a suggéré que le temps est parfois élastique (tout dépend de la personne avec laquelle on le passe).

Or, il semble exister une définition dite « officielle » ou « technique » du mot récession, qui a préséance sur le concept. En effet, selon une idée popularisée par d'habiles politiciens tels que Bill Clinton, la récession serait une « période d'au moins deux trimestres consécutifs de croissance négative (sic) ». Le plus étrange dans cette définition, c'est que les trimestres en question doivent coïncider avec ceux qui font l'objet de publications statistiques. Autrement dit, les trimestres observés doivent débuter en janvier, avril, juillet ou octobre. Une baisse de la production qui s'étalerait de février à août ne pourrait donc être qualifiée de récession, à moins qu'on ne révise notre calendrier, hérité des Romains, et qu'on ne fasse commencer l'année à une autre date que le 1er janvier. Mais, vous dirons les puristes, cela est impossible, puisque le 1er janvier coïncide officiellement et techniquement avec le jour de l'an!

Le Bureau national de recherche économique des États-Unis (NBER : National Bureau of Economic Research) est souvent invoqué par les adeptes de la définition dite « officielle ». Or, selon le NBER, la récession de 2001 s'est traduite par deux trimestres non consécutifs de baisse de la production. Par ailleurs, dans des pays comme la Chine, habitués, dans leur phase de décollage économique, à une croissance annuelle de 10 % et plus, un taux de 5 % peut très bien provoquer une cascade de faillites et de mises à pied qui finit par s'étendre à l'ensemble de l'économie et par faire grimper les taux de chômage.

En définitive, la définition dite « officielle » joue un double rôle. Pour le commun des mortels, elle constitue un fétiche rassurant, une sorte de règle du jeu imprimée, comme celle du Monopoly. Pour les dirigeants au pouvoir, elle permet de gagner du temps. Or, « gouverner, aujourd'hui, ce n'est plus prévoir, mais c'est temporiser » (©).

L'été des Indiens
Parc de la Gatineau - 21 octobre 2007
Photo: Renaud Bouret

Le virus de la définition « officielle » s'étend maintenant à tous les domaines de la vie sociale. Voilà-t-y pas que des journalistes se querellent en ondes sur la notion d'été des Indiens. Pour l'un, il fait beau, il fait doux, il fait soleil, on est en plein mois d'octobre, c'est donc bien l'été des Indiens. « Ah non, rétorque sa collègue, pour qu'on puisse parler officiellement d'été des Indiens, il faut qu'il y ait eu au préalable deux nuits consécutives pendant lesquelles la température est descendue sous zéro » (authentique!).

Le titre original de l'article cité au début de ce billet

日本连续两个季度出现负增长进入经济衰退期
Le Japon connaît deux trimestres consécutifs de croissance négative et entre en récession
1. 日本 Rìběn Japon (にほん)
2. 连续 liánxù continu
3. liǎng deux, les deux, liang (50 g)
4. [spécificatif général]
5. 季度 jìdù trimestre
6. 出现 chūxiàn apparaître, surgir, se produire
7. assumer, perdre, négatif
8. 增长 zēngzhǎng augmenter, s'accroître, croissance
9. 进入 jìnrù entrer, accéder
10. 经济 jīngjì économie
11. 衰退 shuāituì s'affaiblir, tomber en décadence, récession
12. date prévue, échéance, délai, temps, période