2009-12-06

Leçon de conduite

Un des sports favoris de l'homo sapiens a toujours été la chasse aux sorcières. Mais qu'est-ce qu'une sorcière, me direz-vous. La définition varie selon les époques. Car les chevaliers de la vertu se fient plus à la mode qu'à des critères moraux bien réfléchis. De nos jours, les trois sortes de sorcières — ou de sorciers — les plus en vogue sont probablement les batteurs de femmes, les pédophiles et les intégristes, qui remplacent avantageusement le relaps, l'inverti et le Juif errant d'autrefois. Le monde est toujours rempli de ces dangereux personnages, qui se cachent perfidement sous les traits de Monsieur Tout-le-monde. Le sorcier, en effet, ça peut être un inconnu, un voisin, un parent… et même vous ou moi. Heureusement, il existe de braves justiciers constamment à l'affût.

La scène, rigoureusement authentique, qui va suivre, se déroule cet automne, à une date que la prudence nous incite à garder secrète. J’ai amené ma femme dans un vaste stationnement, à peu près vide les jours de congé, pour une leçon de conduite à transmission manuelle. La semaine dernière, nous avons essayé la marche arrière. Cette expérience fut une véritable révélation pour ma patiente élève, qui comprit enfin comment relâcher progressivement la kurochi (mot signifiant embrayage en japonais et en joual), sans faire caler le moteur.

« Avance! Freine! À gauche… non à droite. Dis, tu as vu le poteau là-bas? »
NB : Avez-vous remarqué la couleur de cette automobile?
Dessin : Rié Mochizuki

Ce soir, peu avant le coucher du soleil, les lieux étaient complètement déserts. Sauf que, pendant nos savantes manœuvres à reculons, et parfois en zigzag, un véhicule noir, aux vitres teintées et à l’allure quasi militaire, est soudain venu faire le tour de notre petit stationnement. À l’intérieur de cette boîte de conserve bruyante sur quatre roues motrices, deux paires d’yeux qui ne cessent de nous fixer. Peut-être des curieux en mal d’exotisme. Ou alors un beauf qui fait de la vitesse dans un stationnement pour impressionner sa compagne, ou pour se pavaner devant le seul public disponible, c’est à dire nous.

La Jeep noire a déjà disparu. Ma gracieuse élève continue tranquillement ses exercices de conduite, pendant une quinzaine de minutes. Puis nous reprenons la route qui nous ramène en ville.

Dernier arrêt avant d’aborder la bretelle nous reliant au boulevard. Nous échangeons nos places et je me remets au volant. Mon élève est réjouie de ses rapides progrès. Je suis réjoui de la voir réjouie, et de rentrer au bercail sans incident. Au moment où je m’apprête à démarrer, une automobile de police arrive vers nous, après avoir brûlé son stop. Je me prépare à repartir lorsqu’elle s’arrête à ma hauteur. La vitre s’abaisse et le visage d’une jeune, fraîche et solide policière apparaît.
— Vous n’avez pas aperçu une voiture verte avec un homme et une femme qui se chicanent?
— Non… D’ailleurs, il n’y a personne par là-bas, fais-je en pointant vers la montagne.
Le visage de ma passagère s’éclaire d’un large sourire, car elle vient de comprendre, bien avant moi, que la voiture verte en question, c’est la nôtre. La policière, rassurée, nous remercie et va, court, vole à la rescousse de la victime présumée.

Nous n’avons pas fait cinquante mètres qu’une autre automobile de police s’engage à toute allure dans la bretelle. Et comme nous roulons bien tranquillement, elle nous croise sans nous accorder la moindre attention.
— Cette fois ce n’est plus un couple qui se chicane, mais plutôt un couple qui se tapoche, fais-je remarquer à mon élève, qui rit doucement.
Et pourtant, le stationnement que nous venons à peine de quitter était effectivement désert. Deux promeneurs à l’air gaillard, avec leur chien. Trois voitures vides à l’arrêt devant l’entrée du sentier forestier, probablement des excursionnistes. Aucune des voitures n’était verte… à part la nôtre. Au fait, il semble qu’il ne s’en fasse plus de nos jours, des voitures vertes.

Au moment où nous atteignons le boulevard, une troisième automobile de police arrive sur les chapeaux des roues et s’engage dans la bretelle, après un dérapage contrôlé.
— C’est plus grave que je ne croyais, m’exclamé-je. Les suspects sont peut-être en train de se chicaner à coups de carabines.
Mais cette cascade de chasses à l’homme, cette précipitation à retardement, cette escalade tragi-comique, ces scapinades suréalistes, c’en est trop pour mon élève, qui éclate de rire, comme au théâtre.

Il faut se rendre à l’évidence, cette escouade de policiers armés et alarmés est en réalité à notre poursuite. Et seule leur lenteur à réagir nous vaut d’avoir échappé à une difficile explication, à la pointe d’un fusil. Apparemment, ils ne connaissent pas notre numéro d’immatriculation. Mieux vaut ne pas moisir ici.

À nous de faire enquête. Essayons de reconstituer les faits. Une jeune femme, vêtue d’un élégant manteau de cachemire, recule son auto verte tout en zigzaguant, puis elle freine brusquement, en montant légèrement sur le trottoir, pendant que son passager, un homme à l’allure quelconque, gesticule en montrant tantôt le volant, tantôt le levier de vitesse, tantôt le lampadaire qui s’approche un peu trop rapidement. À ce moment même, un beauf pas rasé, en Jeep et accompagné de sa blonde maquillée, passe à proximité des lieux, un stationnement bien connu des apprentis conducteurs du quartier. Le beauf alerté par un comportement qu’il juge suspect ne fait ni une ni deux. Il fonce à toute blinde et parcourt un vaste demi-cercle autour de l’auto verte, tout en gardant une distance prudente. Le beauf enjoint alors sa blonde d’alerter les autorités au plus vite, ce qu’elle fait en mitraillant immédiatement le clavier de son téléphone portable. Allô 9-1-1, ya un homme et une femme dans une voiture verte qui se chicanent. Le beauf lui arrache le téléphone des mains pour renchérir : Vite, c’est grave, elle est peut-être en danger. Ce couple de justiciers est victime du biais de confirmation, qui veut que l’on voie volontiers ce qu’on s’attendait à voir. « Les batteurs de femmes sont tous des hommes. Donc tous les hommes peuvent être des batteurs de femmes. Donc un homme surpris dans une attitude suspecte avec une femme ne peut qu’être un batteur de femmes. Je vois ce que je crois et non ce que me disent mes yeux. Mon chat se sauve, c’est sûrement lui qui a volé mes sardines. Ma hache a disparu, je trouve que mon voisin a une tête de voleur de hache. » Et, par mesure de sûreté, mieux vaut ne pas louer son appartement à un chat, à un voleur de hache, voire à un immigré. Mais s’il est devenu honteux d’avoir l’air d’un raciste, il est encore glorieux de jouer au justicier. Et vive le lynchage!

Dans sa panique mêlée d’exaltation, le beauf omet de relever le numéro de notre plaque minéralogique. Lorsque la maréchaussée arrive sur place, un bon quart d’heure plus tard malgré la proximité du poste de police, nous avons déjà quitté les lieux du prétendu crime. La policière voit bien que notre voiture est verte, mais notre mine joviale lui laisse plutôt penser que nous sommes de paisibles promeneurs du weekend. Nous ressemblons plus à de braves témoins qu’à d’odieux criminels. D’autant plus que ma passagère ne porte aucune marque de violence, pas de cheveux ébouriffés, pas la moindre ecchymose, pas de sang encore humide. La policière ne peut prendre le risque psychologique de s’intéresser à nous pendant qu’une vraie victime est peut-être en train de se faire étriper en lisière du bois. Quant aux autres policiers arrivés en renfort, ils auraient pu bloquer toutes les issues. Mais leur esprit se trouvait déjà, par anticipation, sur la scène du prétendu crime, et ils restaient aveugles à tout ce qui ne se conformait pas à leur imagination.

Par ailleurs, était-il vraiment nécessaire de mobiliser une flotte de trois véhicules policiers pour maîtriser un suspect en train d’engueuler sa femme (ou vice-versa)? Une nouvelle enquête s’impose.

L'esquisse originale

2009-11-24

Pas de treizième étage

(Blague classique)
Après avoir bâti son écurie, un bonhomme se lamente.
— J’ai fait la porte trop petite, et mon cheval est tellement grand qu’il ne pourra pas passer. Je vais être obligé de démolir le mur au-dessus de la porte.
— Pourquoi ne creuses-tu pas plutôt un trou au bas de la porte?
— C’est parce que ce ne sont pas les pattes du cheval qui sont trop grandes mais ses oreilles.

Gégé nous assure que la 7e année a été abolie (et voilà pour lui la source de tous les maux de l’école québécoise actuelle). Je lui fais remarquer que la 7e année existe toujours, et qu’elle se trouve justement entre la 6e et la 8e. Il prétend que non, que l’on passe, désormais, directement de la 6e à la 8e.

Il n’y a pas de 13e étage dans les hôtels de Las Vegas. On m’affirme que cette astuce innocente ne coûte pas grand chose… et si ça peut faire plaisir aux superstitieux, pourquoi pas, après tout? Je fais remarquer aux clients potentiels que l’étage qu’on appelle le 14e est alors en réalité le 13e, ce qui le rend aussi dangereux que s’il avait conservé son véritable numéro. Ah… Je vois que j’ai semé l’inquiétude parmi mes interlocuteurs. Les superstitieux ont besoin d’un semblant de vérité pour croire à leurs sornettes, et cette vérité peut parfois déranger. Le réalisme n’est-il pas le fondement de tout récit de fiction réussi?

Vu de l'extérieur, cet hôtel appartenant à un casino, possède bel et bien un treizième étage (situé juste au-dessus du douzième).

Mon frère adoptif de l’Iowa, Jon, prétend manquer de sommeil depuis qu’il se couche une heure plus tard tous les soirs, à cause de son nouvel emploi chez Rubino Mobile Home. Je lui fais la suggestion suivante :
— Pourquoi ne pas te lever une heure plus tard tous les matins, comme ça tu seras quitte.
— Ah non, rétorque-t-il, ça ne marcherait pas. Tout le monde sait que la première heure de sommeil est plus réparatrice que la dernière. J’y perds au change.

Après avoir bâti son écurie,un bonhomme se lamente…

2009-11-15

Les ombres sur le mur

Où sont passés ces vieux murs décrépis
Qui se peuplaient de figures étranges
D'Èves, de Déjanires, de Pompadours
Et de fauves au regard inquiétant
Lorsque le soir punique remplissait l'air de nostalgie
Et que l'aube salvatrice tardait à venir?
(Kikite de Brédenarde)

Aujourd'hui, les peintures inusables et bon marché remplissent les centres de bricolage, qui poussent comme des champignons, et des légions de ravaleurs de façade non patentés recouvrent les fresques antiques de multiples couches sans âme, avec le zèle des convertis.

Heureusement, il existe encore les carrelages de marbre et de faux-marbre, qui se remplissent de visages, pourvu qu'on les caresse des yeux. Les prunelles brillantes ou les sourcils touffus apparaissent les premiers, puis le contour d'un nez ou d'un groin, les commissures des lèvres, une rivière de diamants ou une cloche de vache. Et le lendemain, on cherche en vain ces personnages familiers. Mais quand on croit les avoir perdus à jamais, ils apparaissent soudain, nous fixant avec malice et murmurant dans leur langue silencieuse : « Je suis là, je suis toujours là, je serai toujours là ».

Cliquez sur les images ci-dessous pour percer leur secret :

2009-11-03

Politiques budgétaire et monétaire en économie ouverte

Les tableaux noirs voient défiler bien des choses, dont il ne reste rien.

En régime de change fixe, c'est la politique budgétaire qui est généralement la plus appropriée pour stimuler ou freiner l'économie. En régime de change flottant, c'est la politique monétaire… Comme toujours, la vie est faite de diagonales.

2009-10-27

Une tragique erreur de calcul

Nota : La scène suivante est purement imaginaire.

Partant du principe néobureaucratique qui veut que la fonction fasse la compétence, et non l’inverse, on a confié à un petit boss la responsabilité d’un vaste réaménagement de locaux. Quelques dizaines de boîtes d’archives, bien solides, sont empilées les unes sur les autres, formant un cube d’environ un mètre d’arête. Il est huit heures du matin, et le petit boss prodigue ses conseils aux étudiants que l’auguste institution a embauchés pour les vacances, afin de reclasser l’ensemble des documents.

Un bureaucrate productif a peu de chance de survivre dans son milieu naturel. (Charles Robert Lamarck de Coulaincourt)

Depuis Lamarck, on sait que les organismes vivants, qu’ils soient plantes, animaux ou bureaucraties, finissent par évoluer, et depuis Darwin, on connaît même le mécanisme de cette évolution. La seule différence entre ces trois règnes du vivant est que, dans la bureaucratie, système plombé par une entropie excessive, l’évolution se déroule à l’envers : la lutte pour la survie fait en sorte que le singe descend de l’homme, et non le contraire. Le propre des bureaucraties, c’est en effet d’évoluer vers l’improductivité. Tout d’abord, un bureaucrate n’osera jamais embaucher un subalterne plus compétent que lui. D’où le principe, dûment confirmé par l’expérience, que chaque génération de petit boss fait montre d’une productivité de niveau inférieur ou égal à celui de la précédente. Et si, par accident, le sous-fifre était plus intelligent que le fifre, le premier serait vite conditionné à s'aligner sur le plus petit commun dénominateur (PPCD), sous peine de disparaître. On peut regretter cette décadence inexorable, mais il est impossible de l’éviter. C’est ce que Darwin appelle la sélection naturelle.


Un petit boss qui vient de rencontrer le grand boss.

Avant d’aller plus loin dans notre démarche scientifique, il est indispensable de bien définir l’improductivité. Puisque nous étudions la bureaucratie, le raisonnement par l’absurde nous paraît en effet approprié pour cerner correctement le concept. Être productif, c’est produire plus avec autant de ressources, ou c’est produire autant avec moins de ressources. Et l’improductivité, c’est l’inverse. Il y a donc deux sortes de bureaucrates improductifs. D’une part, il y a ceux qui entrecoupent leurs activités de nombreuses pauses, et qui saisissent la moindre occasion pour arriver tard et partir tôt : c’est ainsi qu’ils parviennent à diminuer leur production quotidienne (petit boss de type I). D’autre part, il y a les bureaucrates qui s’agitent dès l’aurore et ne quittent le chantier qu’à la nuit tombée (petit boss de type II). Ceux-là comptent sur leur totale incompétence pour atteindre une improductivité systémique. Étant donné qu’ils ne produisent jamais rien, et qu’ils nuisent plutôt au travail des autres, leur productivité, soit le produit divisé par le travail, ne peut qu’être nulle ou négative, quel que soit le nombre d’heures qu’ils consacrent à leurs responsabilités. Quand le numérateur est égal à zéro, il est clair que le résultat d’une fraction est aussi égal à zéro, peu importe la valeur du dénominateur.

Le petit boss que nous avons croisé ce matin appartient à cette seconde catégorie. Il est matinal, agité, il fait penser au pigeon de la fable se plaignant de la résistance de l’air, qui freine sa course. Le petit boss de type II prend son envol virtuel en tourbillonnant dans le vide.

Cinq heures ont sonné. Les jeunes manœuvres viennent justement de classer le dernier dossier. Le petit boss en déduit qu’il faut une journée de travail pour ranger une pile de boîtes ayant la taille d’un cube d’un mètre de côté.


Un autre petit boss qui vient de rencontrer le grand boss.

Le lendemain, les déménageurs ont laissé dans le local les dernières boîtes à classer. Cette fois, le cube est plus volumineux. Il fait environ deux mètres d’arête au lieu d'un. Alors que les étudiants, encore ensommeillés, entreprennent leur classement, le petit boss, pimpant, vient les apostropher. « Qu’est-ce que vous fabriquez? C’est inutile. J’ai d’autres tâches pour vous. Il nous reste encore une autre semaine pour tout terminer avant la rentrée. Vous classerez ça la semaine prochaine, on aura bien le temps. » Les étudiants s’arrêtent, sans mot dire, et se dirigent, en troupeau, vers le nouveau lieu de travail qui vient de leur être assigné. « Comme tu voudras, c’est toi le petit boss », se disent-ils tout bas.

Le soir, je croise un des étudiants sur la terrasse d’un café, qu’il ne quittera que fort tard. Après tout, c’est l’été. Au fil de la conversation, il me confie ses doutes sur la tâche qu’il devra accomplir la semaine prochaine. « Nous avons rangé le premier cube de documents en une journée. Le boss pense que ça prendra deux jours pour ranger le second cube, qui est deux fois plus gros. Il nous fera faire ça jeudi et vendredi prochain. Mais moi, j’ai peur que ce soit trop juste. Je ne sais pas pourquoi, mais il me semble que ça prendra au moins trois jours sinon quatre pour tout faire. » Belle intuition, mais j’irais encore plus loin : « D’après moi, lui fais-je remarquer, ça vous prendra huit jours, et vous n’aurez jamais fini à temps à moins de vous mettre à l’ouvrage dès demain matin. Ton cube n’est pas deux fois plus gros, il est huit fois plus gros. »

Il nous faut maintenant toucher deux mots d’un certain Reichelt, dont l’audace n’avait d’égale que son ignorance des lois élémentaires de la géométrie, et qui en est mort, un jour de 1912. S’il eut survécu, il aurait fait un petit boss postmoderne tout à fait convenable.

Reichtel s’était construit des ailes qui le faisaient ressembler à la fois à un corbeau, à une chauve-souris et à un polatouche, et il comptait, à l’aide de cette machine, atterrir dans le Champ de Mars, après avoir plongé depuis la Tour Eiffel. La légende veut que cet homme oiseau fût victime d’un arrêt cardiaque au cours de son vol, mais ce qui est certain, c’est qu’il s’écrasa au sol.

Et la raison en est évidente. Supposons que Reichtel soit dix fois plus grand qu’un polatouche. Cela signifie que ses ailes, qui se mesurent au carré comme toute surface, couvrent un espace cent fois plus grand que les ailes du polatouche. Mais cela implique également que Reichtel ait un volume mille fois plus grand que celui du polatouche, soit dix au cube, et qu’il pèse donc mille fois plus lourd que celui-ci. Une surface d’ailes cent fois plus grande pour supporter un corps mille fois plus lourd? Comment peut-on espérer défier les lois de la gravité avec une telle disproportion? Monsieur Reichtel est mort d’une erreur de calcul.

Mais les petits boss ne meurent jamais de leurs erreurs. Au pire, ils restent petits boss. Au mieux, ils sont promus au grade de moyen boss.

Jeudi. Il reste deux jours avant la rentrée. Les étudiants commencent le classement du cube de deux mètres d’arête et de huit mètres cubes de volume. Peu avant dix-sept heures, le petit boss s’amène, tout imbu de sa fatuité. Mais son sourire se crispe soudain quand il aperçoit la pile de boîtes à peine entamée. Le petit boss apostrophe les pauvres petits ouvriers. « On n’aura jamais fini à temps! Demain, vous ferez mieux de vous appliquer un peu! »

Mais le lendemain, le travail ne sera pas fini. Ni le lundi suivant, ni même une semaine plus tard. Selon le petit boss, on n’a plus les ouvriers qu’on avait. Le moyen boss et le grand boss (qui sont, d'après la loi de l'évolution des espèces, d’anciens petits boss) abondent dans le même sens. On n’embauchera plus ces étudiants, qui profitent honteusement du système.

2009-10-19

Le lac Renaud

Sur la route du lac Renaud (Sainte-Cécile de Masham)
18 octobre 2009
Photos : Renaud Bouret



2009-10-12

Le caractère chanson en chinois

Nouvelle question d'un autre visiteur de ramou.net.

Question :

Existe-t-il un caractère chinois signifiant chanson? Sur quel dessin original a-t-il été basé?

En voilà une question intéressante! Il se trouve que ce caractère existe bel et bien (voir ci-dessous) et représente justement un homme en train d'émettre deux sons « A » avec la bouche. La partie droite du caractère original (sur fond rouge) représente notre bonhomme, debout sur ses deux pattes, avec la gueule ouverte vue de profil. La partie gauche représente les deux A superposés (ajoutez cinq autres « A » et vous entendrez Gilda, dans Rigoletto). Mais avant d'arriver jusqu'à nous, le caractère chanson a connu bien des aventures.


Y a-t-il un rapport entre le dessin de la partie gauche et le son « A », dira-t-on? Oui et non. Le dessin (reproduit ci-dessous) représente la silhouette d'une hache. Or, ce caractère se prononçait autrefois « A ».

Dans sa première version, le caractère chanson s'écrivait simplement sous la forme du double « A » (dessin ci-dessous). Or ce caractère a la même prononciation que celui signifiant grand-frère (gē en chinois moderne). Il n'en fallait pas plus pour que le caractère original soit kidnappé, c'est pourquoi il s'est mis à désigner aussi le grand-frère (c'est d'ailleurs le seul sens qui lui reste aujourd'hui).

On se retrouve ainsi avec un caractère désignant deux homophones. Comment les différencier? C'est là qu'intervient le processus le plus courant dans la formation des caractères chinois, qui consiste à ajouter une clé sémantique au tracé initial. Cette clé représente, comme on l'a déjà vu, le dessin d'un homme avec la bouche ouverte (voir ci-dessous). On aboutit ainsi au caractère figurant au début de ce billet : quelque chose qui se prononce gē et qui sort de la bouche d'un homme.

2009-10-04

Le mot suicide en chinois

Un visiteur de ramou.net me pose la question suivante.

Question :

Je me permets encore une fois de faire appel à vos lumières. Je travaille en ce moment sur le suicide des Asiatiques, mais dans les dictionnaires en ligne, notamment la Chine nouvelle, il n'y a pas d'idéogramme traduisant le suicide. À votre avis s'agit-il d'un oubli ou cet idéogramme n'existe pas en chinois?

En est il de même au Japon?

Réponse :

La plupart des mots chinois modernes sont composés de deux caractères, de la même façon que les mots scientifiques français sont souvent composés de deux racines grecques ou latines. Le mot suicide ne fait pas exception: 自杀 (zìshā), littéralement soi-tuer (ou sui-caedere).

Idem pour le Japon. Les mots japonais, dans ce cas, sont souvent issus du chinois, à moins qu’ils n’aient eux-mêmes été créés au Japon, au début de l’ère moderne, avant d’être empruntés par les Chinois.

Le mot japonais pour suicide est 自殺 (jisatsu), le même qu’en chinois. Il s'agit peut-être d’un calque du latin, créé par des Japonais à la fin du XIXe siècle.

Question :

Pourriez vous me décomposer les idéogrammes : à droite c'est le soi, à gauche est-ce une arme qui signifie tuer? En japonais on a la même chose sauf le 3ème à droite.

Réponse :

(zì) signifie soi. Ce caractère représente le nez, vu de face. Alors qu’un Français,un Québécois ou un Gaulois s’exclameront « c’est moi ! » en pointant leur index sur la poitrine, le Chinois ou le Japonais montreront leur nez (faites l’expérience!). Selon une petite enquête maison, le nez est en effet situé au centre du visage, qui est lui-même la façade de la conscience. Par ailleurs, lorsque vous parlez à quelqu’un les yeux dans les yeux, votre nez est en plein dans sa ligne de mire, alors qu’il devrait loucher pour regarder votre poitrine. (Interprétation sous toute réserve)

(shā) est le caractère chinois (traditionnel) signifiant tuer. Il a été fabriqué, il y a des millénaires, par l’adjonction de deux éléments :

représente un animal à queue longue, dont la prononciation était la même que celle du mot tuer : c'est l'élément phonétique.

représente une main (partie inférieure) tenant une massue à tête de pierre ou de bronze (partie supérieure) : c'est la clé sémantique.

La combinaison des deux éléments peut ainsi se lire comme suit : un mot qui se prononce comme l’animal en question et qui rappelle un coup de marteau sur le crâne.

Dans la graphie antique, on reconnaît plus facilement la main [à trois doigts] (partie inférieure droite) surmontée d'une espèce de hache (partie supérieure droite). L'animal (partie gauche), que nous n'avons pu identifier, semble posséder une crête (en haut) et une belle queue divisée en trois parties (en bas). Dans le caractère moderne simplifié, il ne reste plus que la crête et la queue.

Plusieurs caractères chinois modernes ont été simplifiés par l’abandon de la clé sémantique. C’est le cas de qui est devenu dans les années 1960. Le plus étrange, c'est que la partie restante fait nettement penser à deux épées qui s'embrochent.

Le caractère traditionnel est toujours utilisé en japonais (il se prononce satsu, adaptation de la prononciation chinoise ancienne).

2009-09-27

Papyrus

Champollion - Principes généraux de l'écriture sacrée égyptienne

Quelle est cette plante, cachée au fond d'une pépinière de l'Outaouais, dont tout le monde ignore le nom et qui n'a pas de prix?

Désespérant de pouvoir l'identifier, le patron me l'a cédée pour une bouchée de pain. Il ne me reste plus qu'à reconstituer les berges du Nil, sous ma gouttière.

Les papyrus ont passé un excellent été sous le ciel du Québec.

Champollion - Principes généraux de l'écriture sacrée égyptienne

2009-09-20

Les Nord-Américains ont-ils du sang de raton-laveur?

Un des bonheurs de la vie en Iowa est de pouvoir goûter aux spécialités du terroir. Après tout, l’ingrédient principal de la bonne cuisine, c’est… ses ingrédients.

La rue sur laquelle nous demeurions, baptisée Deuxième-rue-sud-ouest, était séparée de la Première-rue par un vaste terrain divisé en lots et servant de cour arrière aux maisons attenantes. Bien que le quartier fût habité depuis une bonne vingtaine d’années, ce terrain n’était garni d’aucune marque de propriété : pas de clôture, pas de barrière, pas de piquet, pas de borne, pas même un arbre planté par la main de l’homme. C’était un terrain vague. Il ne faisait pourtant aucun doute que chacune de ses parcelles aux délimitations invisibles possédait un maître légitime et dûment enregistré au cadastre.

La façade de la demeure familiale, sur la Deuxième-rue-sud-ouest d'Oelwein. Le fameux terrain vague se trouve à l'arrière de la maison. Le long du trottoir, on aperçoit l'automobile que Jon acheta pour 100 piastres le jour de ses 16 ans.

Lorsqu’il était pressé, mon frère adoptif, Jon, n’hésitait pas à traverser, sans vergogne, ce terrain vague qu’il considérait comme un no man’s land, se souciant fort peu des propriétaires respectifs. Et un jour que je l’accompagnais pour la première fois, étant encore peu familier avec la petite ville d'Oelwein, je fus bien contraint de le suivre, de peur de m’égarer. En tant que Méditerranéen, habitué aux jardins soigneusement délimités par des murs de pierre ornés de jolis tessons de bouteille et par des grillages surmontés d’une rangée de barbelés, j’eus quelque appréhension à fouler le sol de ces propriétés privées. Je m’attendais à tout moment à voir un voisin jaillir de sa porte à moustiquaire pour nous abreuver d’un flot d’injures et de menaces, et, pourquoi pas, lâcher ses chiens sur nous. Et quand j’apercevais, derrière une maison, la bannière étoilée flottant sur un mât, mes craintes redoublaient, et je croyais déjà entendre le déclic du calibre 22 d’un Américain patriote.

L'incomparable maïs de l'Iowa
Dessin : Renaud Bouret

À vrai dire, ce terrain vague n’était pas entièrement laissé en friche. La parcelle qui s’étendait derrière chez nous servait de potager à la famille. On y trouvait tous les légumes connus en Iowa, soit les tomates, les concombres et les oignons verts, puis un long champ de maïs qui rejoignait la cour arrière de notre vis-à-vis de la Première-rue. Et le maïs de l’Iowa, que les indigènes de cet État nomment Indian corn (probablement un calque linguistique du québécois blé d’Inde), est de loin le meilleur au monde. Sa riche saveur se diffuse lentement dans la bouche, d’abord boisée, puis ambrée, puis fruitée, avant de se répandre jusqu’au cerveau, plongeant le gourmet dans un état de béatitude. Sachant que le maïs doit être consommé aussitôt qu’il est cueilli, sous peine de voir son subtil amidon se dégrader en vulgaire glucose, il est facile de comprendre que celui qui n’a pas vécu en Iowa ne peut se targuer d’avoir vraiment vécu.

Le blé d’Inde en épi est, encore aujourd’hui, fort prisé des Québécois. Personnellement, je trouve la variété locale particulièrement fade, son goût me rappelant à la fois le pissenlit haché par la tondeuse et l’eau de vaisselle tiédasse. Est-ce la décadence inexorable qui frappe tout produit de masse vendu dans les grandes surfaces? Est-ce une conséquence de la dégradation de mes papilles gustatives? Est-ce l’effet de la mauvaise foi ou d’un Iowisme exacerbé? Il va sans dire que j’accorde au blé d’Inde québécois les circonstances atténuantes, et j’espère que cela me sera suffisant pour obtenir le pardon des nombreux Québécois authentiques que je compte parmi mes amis, et même parmi mes descendants.

Ce qui nous amène à une étrange coutume québécoise, qui est le véritable sujet de la rubrique d’aujourd’hui. Il s’agit du saccage des épis de maïs dans les supermarchés, rituel collectif de caractère hystérique se produisant vers la fin de l’été et correspondant à peu près aux cérémonies sacrées des moissons que l’on retrouve chez bon nombre de peuplades primitives.

Voici un attroupement, autour d’un étal du rayon des fruits et légumes. Le commis vient d’y déverser une cargaison de maïs, et aussitôt, les clients, par l’odeur alléchée, se sont précipités. Ces braves gens, ces rois de la consommation, s’attaquent frénétiquement à la marchandise fraîche à peine livrée entre leurs griffes. On ne voit que les dos et les culs qui s’agitent, et quelques barbes dorées qui voltigent gracieusement au-dessus de l’essaim. Même les plus timides se mettent de la partie, en se faufilant dans la moindre brèche. C’est une des rares occasions où toutes les inhibitions disparaissent soudainement, phénomène auquel les psychologues locaux se sont bien gardés de s’intéresser.

Un moment d’accalmie nous permet d’approcher le champ de bataille. Devant nous, une montagne de maïs déplumé. Pas un épi n'a réchappé au massacre. Tous ont été rageusement ouverts par ces ratons laveurs à deux pattes, qui en ont arraché les feuilles et qui sont allés jusqu’à graver leurs ongles sur les grains. Des centaines d'épis parfaitement sains sont maintenant couronnés de noir, preuve que l’amidon mis à nu ne fait pas bon ménage avec l’air ambiant des supermarchés. Pour sauver les quelques rescapés, il faudra se résigner à couper, vivement, la partie gangrénée.

Devant le spectacle d’un tel désastre, l’homme a naturellement tendance à lever les yeux vers le ciel. Et qu’aperçoit-il alors? Une pancarte bigarrée annonçant la douzaine d’épis de maïs pour la somme modique d’un dollar.

Y aurait-il des ratons laveurs dans le quartier? Trois des six épis de maïs, achetés au prix total de 50 sous et oubliés dans un sac de toile sur la galerie, ont été dérobés pendant la nuit. Voici ce qu'il en reste.

Une question cruciale se pose à nous. Le phénomène est-il de nature génétique ou culturelle? Les Canadiens anglais et les Américains manifestent-ils le même comportement que les Québécois à cet égard? La rage de l’épi serait-elle commune à l’ensemble des habitants de l’Amérique du Nord? Pour le savoir, nous avons amorcé une enquête de l’autre côté de la frontière, en pleine banlieue commerciale d’Ottawa. Mais plutôt que des épis en vrac, nous y avons découvert des sacs de maïs soigneusement cousus, aux mailles indéchirables et totalement à l’épreuve des ratons-laveurs, contenant chacun une douzaine d’épis. Ce qui nous laisse croire que le farouche rituel de la profanation du maïs touche aussi nos voisins anglophones, et que, avec leur sens pratique proverbial, les Anglais ont déjà trouvé la parade. Nous faisons appel à nos lecteurs pour compléter cette enquête.

D’après les toutes dernières recherches sur le génome humain, il ressort que la distance génétique séparant l’Homo quebecensis (et le reste de l’humanité) du Procyon lotor n’est que de 3 %, ce qui signifie que les deux espèces partagent 97 % de leur ADN. Ceci pourrait expliquer cela.

Alors, inné ou acquis? Dans l’état actuel de la science, il est bien difficile de trancher. Mais il est clair que, grâce à nos savants, la question sera un jour résolue.

2009-09-14

La théorie du consommateur (revue et corrigée)

« L’économiste ne s’intéresse pas aux raisons psychologiques ou autres qui motivent les choix individuels. Il suffit de poser que l’individu a des préférences, quelle que soit leur source, et fait face à des contraintes (son revenu et les prix des produits, par exemple) qui limitent la satisfaction de ses préférences, pour être en mesure d’analyser ses choix. » (Pierre Lemieux, Comprendre l’économie, Les Belles Lettres, Paris, 2008, p. 12)

En posant que son revenu et le prix des produits forment les contraintes de base de l’individu, les théories économiques populaires négligent peut-être la contrainte essentielle de l’homme moderne : le désagrément causé par la possession des biens. Tant que les biens possédés par l’individu étaient rares, la place qu’ils occupaient dans la maison ou le garage, et le temps qu’il fallait consacrer à leur achat et à leur entretien paraissaient négligeables. L’espace et le temps disponibles pouvaient alors être considérés comme illimités.

Un certain gérant de banque originaire du Lac-Saint-Jean, qui se vantait de ne rien connaître à l’économie (il était diplômé en sociologie) fut tout heureux de tuer le temps avec moi, dans son vaste bureau. « Voilà deux mois, dit-il au détour de la conversation, que notre nouveau système audio traîne dans un couloir de mon domicile. Je n’ai pas encore trouvé le temps, ni la motivation, d’ouvrir la boîte. »

Ma cousine veut me faire cadeau d’une luxueuse machine à café espresso, héritée d’un parent. Il n’est ici question ni de contrainte de revenu, ni de contrainte de prix. Je me demande simplement si je souhaite encombrer davantage mon comptoir de cuisine. À moins de ranger l’imposante machine dans un coin de placard? Mais plus on a d’objets, plus on doit accorder du soin à leur rangement et plus il est laborieux de les extraire de leur cachette. La meilleure cafetière n’est-elle pas la cafetière à filtre, qu’on repose sur le rond du poêle, après y avoir puisé sa deuxième ou sa troisième tasse, et qu’on rince en un tournemain? À moins de faire de la cérémonie du café un évènement majeur de la vie domestique, la légère différence entre un espresso et un café filtre vaut-elle tous les ennuis occasionnés par la coûteuse machine à espresso, même quand celle-ci ne coûte pas un sou?

La cave n'était-elle pas plus fonctionnelle quand elle ne contenait que des patates en vrac, des bouteilles de vin et du charbon?

L’accumulation de ces petites machines finit par envahir la maison et la vie du propriétaire. Un bel ordinateur, bien plus rapide que celui qu'on possède, vient de sortir en magasin et nous tend les bras. Mais, si on veut rendre la nouvelle machine aussi fonctionnelle que la précédente combien d’heures et de jours faudra-t-il consacrer à y installer tous les programmes indispensables? Et faut-il garder le vieil ordinateur ou encombrer la cave? Faut-il plutôt s’en débarrasser dans un dépôt spécialisé, situé au diable vauvert et fermé quand on est libre? Et si on conserve trois ou quatre ordinateurs actifs dans la maison, combien de fois par an risque-t-on d’être frustré par une panne, un caprice, un virus, un désastre total?

Le consommateur Bái Lìdé est bien embêté. Il répugne à se débarrasser de ces paires de chaussures démodées qui commencent à encombrer sérieusement son garde-robe. Voilà un nouveau dilemme du consommateur sur lequel les économistes restent plutôt discrets.

Même lorsque les produits convoités sont chers, et que la contrainte du prix et du revenu réapparaît, la question fondamentale n’est pas « Est-ce que ça vaut la peine de dépenser tant d’argent? », mais  « Est-ce que j’en aurai pour mon argent ou suis-je en train de me faire flouer? ». L’acquisition des biens vient encore me causer du tracas. Il me faut vérifier les prix, comparer des produits que les fabricants s'acharnent à rendre incomparables, attendre le moment propice, ou me précipiter avant qu’il ne soit trop tard. Que de souffrances! Et la théorie du consommateur se garde bien de les comptabiliser.

Acheter une auto neuve? Je voudrais bien, et depuis le temps que je remets la chose à demain, j’ai fini par accumuler un pécule plus que suffisant. Mais je n’ai ni le courage, ni l’énergie d’étudier les modèles, afin de trouver celui qui me convient. Il faudra ensuite choisir le meilleur concessionnaire de la région et affronter les charlatans qui y disent la messe. Puis se débarrasser du vieux véhicule, enregistrer le nouveau, faire la queue, prendre un taxi, synchroniser toutes ces opérations. Que de jours de fatigue en perspective! Et le charme sera bien vite rompu par un petit pépin, un vice de fabrication, une éraflure inopinée, un reflet inattendu qui gêne la conduite, une visite dans un nid de poule, une hausse imprévue des assurances. Combien de déceptions nous attendent! Plus on est riche en biens, plus on est pauvre en heures d’insouciance.

À la longue, certains individus finissent par aimer la servitude, les heures perdues à se procurer de vulgaires grille-pains et autres paires de chaussettes. Ils adorent flâner dans les magasins. Ils sacrifient, avec joie, les meilleures années de leur vie, qu’ils mettent au service du commerce et des inconvénients de l’après-vente.

Ne serait-il pas plus simple de partir en voyage et de tout flamber en quelques semaines? On pourrait rentrer les mains vides, le cœur léger et sans souci.

2009-09-07

Je-suis-là

Depuis que le commun des mortels est devenu l’esclave de l’automobile, la relation entre le commerçant et le client s’est inversée. C’est aujourd’hui au client de se porter à la rencontre du commerçant, dans un lointain centre commercial, comme c’est également au malade de courir après le docteur. En somme, le fardeau repose désormais sur celui qui passe à la caisse. Par contre, à l’époque où la plupart des déplacements se faisaient encore sur deux pattes, les paysans et les pêcheurs n’hésitaient pas à trimbaler leurs marchandises jusqu’aux marchés des centres-villes, les épiciers tenaient boutique à chaque coin de rue et les colporteurs pullulaient. Les vitriers, les aiguiseurs de couteau et les diseuses de bonne aventure défilaient devant les maisons en lançant leur cri de guerre, et, surtout, les marchands de bonbons et de casse-croûte sillonnaient les lieux de rassemblement. On retrouvait ces précieux ravitailleurs à la sortie de l’école, de la messe ou du cinéma, et, bien évidemment, sur les plages. Car les baigneurs possèdent deux caractéristiques que les manuels modernes de marketing semblent curieusement ignorer : non seulement ils sont doués d’un solide appétit, mais leur tenue légère les rend captifs de la plage.

On pouvait donc se procurer sur la plage un éventail plus ou moins complet des délices suivants : des briks à l’œuf, des pommes de terre frittes à l’huile d’olive, des petits pains blancs — longs ou ronds — qui respiraient le bonheur, des beignets bombolonis encore chauds, des maqrouds aux dattes et des frigolos glacés, les plages situées près des quartiers populaires offrant naturellement la gamme de produits la plus exhaustive. Mais le roi des vendeurs ambulants était sans conteste le marchand de cacahuètes, avec son panier tressé juché sur le sommet du crâne.

Dès qu’un client potentiel se présentait, le marchand de cacahuètes débarquait le panier de son perchoir et dévoilait aux regards gourmands l’ensemble de son inventaire, soigneusement rangé. Au milieu du panier, des sachets de pralines et de pistaches, et parfois quelques « chouime-gommes ». Sur le pourtour, des cornets confectionnés avec les pages de la Dépêche tunisienne : les plus gros cornets contenaient des cacahuètes, les plus petits, des glibettes. Les tarifs étaient universellement connus, le marché possédant toutes les caractéristiques de la concurrence pure et parfaite, et le marchandage n’était pas de mise.

Neuf fois sur dix, le client se contentait de convoiter toutes ces douceurs, plus par modestie que par avarice, et quand il osait mettre la main au porte-monnaie, c’était alors jour de fête.

S’il fallait que ce soit dimanche tous les jours, ce ne serait plus dimanche.

On voyait parfois le marchand de cacahuètes s’agenouiller quelques instants devant un parasol et commencer à palabrer avec des baigneurs à demi invisibles, et leur conversation, presque inaudible, se noyait dans la rumeur du flux et du reflux des vagues. Un tintement de millimes, apporté par la brise, signalait le terme de la transaction, et le marchand se redressait en dépliant ses pattes, l’une après l’autre, tel un dromadaire, après avoir replacé son attirail sur la tête. Les gamins alentour ne pouvaient alors s’empêcher de craindre pour le panier, qui se mettait à tanguer dans un équilibre précaire, avant de se stabiliser, quelques pas plus loin. « Et si la précieuse cargaison venait à dégringoler de son perchoir, quel désastre! » Le métier paraissait rempli de risque, ce qui était déjà un excellent argument de mise en marché. Et ce risque était d’autant plus fascinant que la chute du panier semblait toujours imminente et qu’elle ne se produisait pour ainsi dire jamais.

Comme bien des corps de métiers, les marchands de cacahuètes tunisiens possédaient un maître, qui fut leur Napoléon, leur Lavoisier, leur Adam Smith, leur Dario Moreno. Un de ces fondateurs d’un nouvel ordre, qui révolutionne la profession de fond en comble. Cet homme d’exception, qui s’était donné le nom de Je-suis-là, était si célèbre que sa carrière fut couronnée par le cinéma, où il joua son propre rôle. Qui sait si, un jour, en parlant de Bill Gates ou d’Obama, on ne dira pas plutôt le « Je-suis-là de l’informatique » ou le « Je-suis-là de la politique américaine ».

On a du mal à l’imaginer, mais Je-suis-là avait fait ses débuts, comme le commun des mortels, avec le modeste panier tressé traditionnel, posé sur sa chéchia rouge. Il avait la trentaine bien sonnée lorsqu’il se mit à apporter quelques innovations audacieuses, dont la combinaison fut la clé de son ascension fulgurante.

Premièrement, où se trouvent les clients? Les baigneurs, c’est bien beau mais nombre d’entre eux sont distraits par une partie de jokari ou une balade en pédalo, alors que d’autres ont les mains pleines de sable, et que les nageurs catholiques sont persuadés qu’on ne peut entrer dans l’eau moins de trois heures après avoir mangé — le même principe que pour la communion, en somme. Non, ami colporteur, éloignons-nous des plages et filons à la sortie de l’école, sur le chemin de la gare. Les élèves ont alors l’esprit libre et joyeux, et jouissent de quelques minutes d’oisiveté, avant l’arrivée du train. On ne peut trouver clients mieux disposés.

Deuxièmement, la marchandise. Pourquoi se contenter de la gamme habituelle cacahuètes-glibettes-pistaches-pralines? Il faut introduire des produits modernes, gais et adaptés à la clientèle, et lancer quelques modes passagères. Je-suis-là fut, par exemple, le premier à commercialiser les chewing-gums Cinq-erreurs, qui recelaient un captivant casse-tête en images, véritable objet de collection. Je-suis-là fut également le promoteur des tablettes de réglisse Zan, parfumées à la menthe, à la rose ou à la violette et présentées sous un emballage coloré judicieusement assorti.

Troisièmement, le matériel. Le panier d’osier ne peut contenir qu’une gamme limitée de produits. Il ne permet pas de se démarquer des concurrents. Il offre une image bêtement conventionnelle. Je-suis-là opta pour une large et mince mallette en bois, qu’il pouvait transformer en plateau à bretelle ou poser sur un trépied. Investissement guère coûteux et à l’allure on ne peut plus moderne.

Quatrièmement, les coûts de production. Certains marchands de cacahuètes fabriquaient eux-mêmes leurs propres pralines, afin d’accroître leurs marges bénéficiaires. On pouvait les voir remuer la pralinette dans leur marmite de cuivre fumante, entre deux transactions commerciales. Pour Je-suis-là, ce type d’intégration verticale était synonyme de dispersion des forces productives. Un homme d’affaires avisé ne peut efficacement prendre en charge toute la chaîne de production. Mieux vaut se concentrer sur un créneau précis et sous-traiter les autres activités.

Cinquièmement, l’image de marque. Qu’est-ce qui différencie Coca Cola, IBM, Michelin et Lacoste de leurs imitateurs? C’est que les clients paient non seulement pour le produit, mais aussi pour le nom. Je-suis-là s’est donc fait un nom, une image de marque, grâce à des slogans habilement choisis, qui avaient le mérite d’être simples, clairs et facilement reconnaissables. Dès que les enfants sortaient de l’école, Je-suis-là s’écriait « Je-suis-là (d’où son nom)! J’ai besoin d’argent! Jeune homme de la bonne famille, Mademoiselle de la belle figure (il savait flatter les deux segments du marché)! My fri-end (il parlait même l'anglais!) ». Je-suis-là avait également recours aux rengaines : « Pralinette, jolie pralinette (sur l'air d'Alouette); Il était un petit navire, etc. ». Les publicitaires d’aujourd’hui, malgré des décennies de recherche, ne font guère mieux que Je-suis-là, et adaptent toujours leurs messages à un âge mental correspondant à celui des gamins de l’école primaire.

Quel grand maître que Je-suis-là! Mais ce n’est pas tout. Sixièmement, le crédit. Tout le monde sait que le crédit excessif est à la base de la surconsommation, et qu’on lui doit quelques fameuses crises économiques postmodernes. On objectera qu’un marchand ambulant, qui voit défiler des centaines de clients parfaitement anonymes et au domicile imprécis, ne peut se permettre de faire crédit sans y laisser une partie de sa recette, d’autant plus qu’il est facile pour les débiteurs de changer de route à volonté. Mais c’est mal connaître la nature humaine. Si les resquilleurs n’ont aucun scrupule à voler un inconnu ou une obscure administration, ils répugnent par contre à trahir un bonhomme qui leur a fait confiance. Un de mes camarades de classe avait d’ailleurs une théorie sur la mémoire phénoménale de Je-suis-là : « Si je me souviens que je lui dois de l’argent, j’estime qu’il s’en souvient aussi. Alors de deux choses l’une : ou bien j’ai sur moi de quoi le rembourser et je passe devant lui, ou bien je suis fauché et je prends un autre chemin. » Mais un client ne peut fuir éternellement devant Je-suis-là. L’œil de Je-suis-là, tel celui de la conscience, suivait toujours les petits Caïns. Tôt ou tard, les débiteurs venaient remettre leurs ardoises à zéro… pour s’empresser illico de solliciter un nouveau crédit.

Tataouine ou un de ses frères, vers 1978
(Cette photo est tirée du merveilleux site de Bertrand Bouret sur le TGM.)

Septièmement, la montée en gamme. Confronté à l’accroissement de son chiffre d’affaires, Je-suis-là avait fini par troquer le plateau pour une petite table roulante de son cru, étrange croisement entre le guéridon et la poussette de bébé. Voyant que son confrère, le dénommé Tataouine, avait adopté le chapeau de paille à large bord et le sarrau blanc, Je-suis-là décida de le battre sur son propre terrain : il abandonna carrément la chéchia et commença à se promener tête nue, comble de la modernité.

Reste en effet, le problème le plus aigu de la mise en marché : la concurrence. Le succès stimulant les vocations, les innovations de Je-suis-là furent bientôt copiées, et quelques faux Je-suis-là apparurent dans le décor. Ne parlons pas des colporteurs de plage, ni même de l’honorable Tataouine, car ceux-ci ne chassaient pas sur les mêmes terres. Non, il est question ici des vendeurs postés, comme Je-suis-là, à la sortie du lycée, avec des chariots étrangement semblables à celui inventé par le grand maître.

Car quand il est question de marchand de cacahuètes, tout le monde parle de Je-suis-là, que ce soit dans les récits nostalgiques de la vie carthaginoise ou au détour d’une thèse d’anthropologie. Férid Boughedir le fait même figurer dans son film fétiche, à côté de Claudia Cardinale.

C’est vrai, tout le monde parle de Je-suis-là, mais qui se souvient encore de son principal concurrent, La-Jalousie? Cet homme venu de nulle part, financé par d’obscurs capitaux villageois, s’était équipé d’une imposante cantine ambulante, la Rolls-Royce des poussettes à friandises, avec ses multiples compartiments, ses couvercles vitrés et ses cadres en bois, vernis de bleu, vert ou jaune, comme les barques qui dansent dans le port de La Goulette. Tout un barda à traîner, dans la côte poussiéreuse qui monte au lycée Maurice-Cailloux. Devant un tel étalage de luxe, Je-suis-là se devait de trouver la parade, sous peine de disparaître à jamais dans les poubelles de l’économie de marché.

Et la parade, il la trouva. Après une éclipse de quelques jours, due probablement à une courte dépression nerveuse, Je-suis-là avait repris son poste à la sortie de l’école, avec un slogan supplémentaire, qu’il accrocha à son chapelet habituel : « N’achetez pas chez La-Jalousie! ». Ce fut bientôt suffisant pour ramener au bercail la majeure partie de la clientèle. Seuls quelques écoliers, fascinés par l’achalandage de La-Jalousie, osèrent continuer de trahir leur pourvoyeur régulier, la gourmandise étant la plus forte. Pauvre La-Jalousie, tant de capitaux engloutis pour un chiffre d’affaires si misérable! Quelle catastrophe commerciale! Il faisait pitié, silencieux, n’ayant pas l’audace de répliquer à la propagande de Je-suis-là. Mais la pitié est une vertu que les enfants dispensent avec parcimonie, et les malheurs de La-Jalousie furent vite oubliés, avant que lui-même ne retourne au néant d’où il était apparu. Ainsi vont les lois du capitalisme.

Dire qu’on a aboli les cours de latin pour construire des myriades d’écoles de commerce, des HEC et des soi-disant MBA, alors qu’il aurait suffi d’étudier la vie de Je-suis-là.

Au fait, que pensaient les parents de ces marchands de cacahuètes? D’abord, les parents n’en connaissaient aucun personnellement : Je-suis-là, Tataouine, La-Jalousie, autant de noms parfaitement inconnus à leurs oreilles. C’est curieux comme les adultes ignorent tant de choses importantes : on se demande comment le Savoir peut bien se transmettre d’une génération à l’autre. Pour déconsidérer nos fournisseurs favoris, nos aînés avaient souvent recours à l’argument de l’hygiène. Selon ma grand-mère, les bâtons servant à touiller la praline dans la marmite chaude provenaient invariablement d’un tas d’ordures, après avoir servi à Dieu sait quoi dans une vie antérieure. Mon grand-père, en tant qu’ingénieur, concentrait ses foudres sur le vert-de-gris qui contaminait le cuivre des marmites. Mais ce mot exotique, que quelques écoliers orthographiaient « verre de gris », évoquait plutôt une gemme précieuse, aux propriétés magiques (d’après un collègue sicilien, le « verdegri » avait le pouvoir de refléter simultanément deux couleurs différentes). Quant à mon père, natif de La Marsa et donc plus près des réalités de la vie du peuple, il me demanda un jour si je savais comment les marchands parvenaient à ouvrir ou à décoller les sachets de cellophane, avant d’y introduire les pralines. Comme j’avais une totale confiance dans l’immense expérience de ce grand homme, et que la technique me paraissait relativement ardue, je me gardais bien de répondre, et j’attendis que mon père me confie le secret. « Eh bien, mon garçon, ils portent le sachet à la bouche et ils soufflent dedans pour le faire gonfler. » Je considérai d’emblée cette accusation comme une pieuse calomnie, mais très vite je pus prendre les marchands de cacahuètes en flagrant délit de soufflage en douce. Mon vénéré père ne mentait jamais.

Je-suis-là et sa chéchia, une quarantaine d'années après ses débuts en affaires, apparaît dans le film de Férid Boughedir : Un été à La Goulette

À chaque rentrée, les écoliers se demandaient s’ils reverraient la figure familière de Je-suis-là. Mais cette année 1963, il resta invisible. Selon la rumeur populaire, Je-suis-là avait quitté le commerce de cacahuètes pour devenir représentant officiel de Bic, le summum de la carrière pour un marchand ambulant. Cela semblait trop beau pour être vrai. On aurait voulu vérifier la chose, aller au-devant de lui, mais où le trouver? Cet homme public, connu de tout le pays, pouvait-il avoir une vie privée et posséder un banal domicile? Où donc Je-suis-là habitait-il? Cela, personne n’en avait la moindre idée.

Personne? Voire. Car, en tant que témoin direct, nous sommes en mesure, après plusieurs décennies, d’éclaircir enfin le mystère. Ce que nous ferons dans notre prochain récit.

2009-08-29

Traduction automatique

L'équipe de CslPod fournit quotidiennement, et gratuitement, des leçons de chinois de différents niveaux. Il suffit de s'abonner au balado pour apprendre le chinois dans le confort du métro ou dans la salle d'attente fleurie de la clinique.

La traduction automatique est souvent décriée, mais, dans certains contextes, elle donne des résultats relativement honnêtes. Voyons voir…

为人民服务
wèi rénmín fúwù :
Au service du peuple

Pour étoffer le site de CslPod, je propose aux sympathiques webmestres quelques traductions françaises des leçons. Quelle sera leur réaction? Ce serait mal connaître la Chine que de croire qu'il vont se vexer. Un des animateurs du site me qualifie d'emblée de bienfaiteur du peuple, reprenant ainsi la célèbre devise du Parti, que de mauvaises langues traduisent aujourd'hui par au service de soi-même. Un second animateur surenchérit en me donnant le titre de bienfaiteur de l'humanité, mondialisation oblige. Un troisième, par contre, après les compliments d'usage, n'hésite pas à proposer une traduction automatique obtenue auprès d'une puissante multinationale, que nous ne nommerons pas, mais qui est adulée par le peuple internaute.

Traduction originale de Bái Lìdé :
Han Sheng : Lin Qing, veux-tu un jus de fruit?
Lin Qing : Oui. Le jaune, c’est un jus de quoi?
Han Sheng : Le jaune, c’est un jus d’orange.
Lin Qing : Et le vert, c’est quoi?
Han Sheng : Le vert, c’est un jus de kiwi.
Lin Qing : Et le violet, à quoi est-il?
Han Sheng : Le violet, il est au raisin.
Lin Qing : Je boirais un jus de raisin.

Traduction automatique de la multinationale G… :
Hanson: Lin Qing, ne vous buvez du jus de fruit?
Lin Qing: je bois. Ce qui est jaune?
Hanson: le jaune est le jus d'orange.
Lin Qing: Green Quoi?
Hanson: Le vert est le jus de kiwi.
Lin Qing: violet Qu'est ce que c'est?
Hanson: pourpre est le jus de raisin.
Lin Qing: Je préfère boire du jus de raisin.

Ce qu'il advient du texte français après un aller-retour automatisé en chinois :
High: Lin Ah désolé, tu veux du jus?
Long: Oui. Qu'est-ce que le jus jaune?
High: le jaune est le jus d'orange.
Longueur: et le vert Qu'est ce que c'est?
High: Le vert est le jus de fruit de kiwi.
Longueur: La pourpre, ce qui s'est passé?
High: raisins rouges.
Long: Je prends un jus de raisin.

Malgré quelques incongruités, on commence à s'y retrouver. La traduction automatisée ne cesse de faire des progrès. Sera-t-il encore utile d'apprendre des langues étrangères dans 10 ou 20 ans? Les gens avisés pourront-ils se contenter d'étudier les langues inutiles? Si oui, l'avenir promet d'être passionnant.

Post scriptum

Les devises des partis politiques sont comme les slogans publicitaires. Moins une qualité paraît évidente aux yeux de la clientèle, plus elle doit faire l'objet d'un matraquage suivi.

 wéi : wèi  agir, en qualité de, comme, devenir / pour
人民  rénmín : peuple
服务  fúwù : servir, service

2009-08-23

La Loire et ses plans d'eau

Photos : Renaud Bouret - Juin-Juillet 2009

La Loire au Bois de Plante, en face de Villandry

L'Indre à Azay-le-Rideau

La Vienne à l'Île-Bouchard

Sully-sur-Loire

Sully-sur-Loire

2009-08-12

Les Poilus

À l'entrée du cimetière de Sourdun, où repose le valeureux et bien nommé Hector Placide Giat, la stèle habituelle dédiée aux soldats morts pendant les deux guerres mondiales. On peut y lire le nom d'un proche parent de notre arrière-grand-père. Qui sait combien de cousins le pauvre Édouard Giat, fauché en pleine jeunesse, aurait pu nous donner?

Le moindre petit village compte des dizaines de victimes de la Grande guerre. Peu de familles ont été épargnées par la boucherie.

« À nos enfants morts pour la France - La commune reconnaissante », peut-on lire à Marçon, non loin de la patrie de Ronsard.

Le village de La Roche-Clermault, bien connu de Rabelais possède lui aussi son poilu éternel et sa liste interminable.

Ils gisent là, ces braves garçons, au milieu d'une armée de tournesols, en attendant de sombrer dans l'oubli.

2009-08-06

Vers le nord

Kita e


Na monai minato ni momo no hana wa sakedo
Tabi no machi ni wa yasuragi wa naisa
Omae to wakareta munashisa daite
Ore wa asu mo mata kita e nagareru.

Dans un port inconnu, les pêchers ont fleuri
Mais dans le quartier des voyageurs, un esprit ne trouve pas la paix.
Depuis que je t’ai quittée, mes bras ne serrent plus que le vide.
Et demain, je reprends mon errance vers le nord.

Le souvenir de ta gentillesse flotte à la surface de mon verre.
Les sirènes de bateau résonnent au loin. Où sont ces nuits passées ensemble?
Ma froideur, le sais-tu, cachait un grand amour pour toi.
Et ton doux sourire palpite toujours dans mon cœur.

L’homme a tourné son regard vers le ciel nocturne.
En allumant une cigarette, il songe à son pays.
Il enterre ses blessures sur cette plage hivernale.
Adieu mon rêve, je reprends mon errance vers le nord.

*3/4
|G  |G  |G  |G  |C  |C  |D7 |D7 |
|G  |G  |G  |G  |Am |D7 |G  |G  |
|D7 |D7 |G  |G  |Am |D7 |D7 |D7 |
|G  |G  |Em |Em |C  |D7 |G  |G  |

Paroles de Ishizaka Masao, musique de Kanō Gendai (vers 1980)
Interprétation de Kobayashi Akira
Traduction et transcription des accords : Renaud Bouret

2009-07-27

Gentil coquelicot?

Vallée de la Loire - Juin 2009
Photos : Renaud Bouret

« Il est des lieux où il est si commun, que de loin les blés paroissent être recouverts d'un tapis écarlate ; l'éclat qu'ils réfléchissent, lorsque le soleil brille, ne peut se décrire.
Lorsque le coquelicot ne se montre qu'en petite quantité dans les champs, il n'est pas nuisible, parcequ'il est desséché avant la moisson, et que sa graine ne reste jamais dans le blé qui a été vanné et criblé ; mais lorsqu'il s'y trouve avec l'abondance citée plus haut, il s'oppose nécessairement à la croissance du blé et autres céréales. »
(Abbé François Rozier, Nouveau cours complet d'agriculture théorique et pratique, Déterville Éditeur, Paris, 1809)

Ce que les uns considèrent comme une mauvaise herbe peut devenir une plante exotique voire un objet poétique pour les autres.

À Carthage, on repliait les pétales du coquelicot vers le bas et on les liait à l'aide d'un morceau de tige, de façon à former la silhouette d'une danseuse en tutu rouge. Les coquelicots devenaient alors des demoiselles.

Les boutons du coquelicot servaient également à un jeu de société très prisé jusqu'à la malencontreuse invention du Game boy. Le jeu consistait à deviner la couleur des pétales enfermés dans le bouton floral. L'arbitre du jeu présentait un bouton de coquelicot à l'assistance et posait la question rituelle : « Coq, poulou, poulet? ». Lorsque les joueurs avaient indiqué leur choix, l'arbitre déchirait la gaine du bouton et les pétales se déployaient, comme par magie, tantôt rouges (coq), tantôt roses (poulou) et tantôt blancs (poulet).

On s'est posé beaucoup de questions sur la nature de la fameuse poulou, dont la sonorité s'accordait si bien avec la symbolique de sa couleur. De savantes recherches linguistiques nous ont permis de retracer l'étymologie de ce mot, résultat du glissement de l'accent tonique (phénomène courant dans certains syntagmes du français parlé à Carthage). L'expression originale, qui se perd dans la nuit des temps, était en réalité : « Coq, poule ou poulet? ».

Le coquelicot prospère dans les champs labourés, comme quoi ce protégé de l'homo poeticus ne serait pas grand chose sans le labeur de l'homo agricolus (comme on dit en latin de cuisine).