2010-01-13

Je sais. Tu savais

« Il sait. »
Dessin de Rié Mochizuki

Au moment où nous traversons le pont, tout en discutant des sushis au menu du lendemain, je lui fais remarquer qu’on peut trouver des crevettes chez le marchand Untel, situé non loin de là.
— Je sais, me fait-elle remarquer.
— Tu savais, lui dis-je.
Il faut préciser qu’elle a prononcé je-sais en baissant la tonalité, comme si elle avait chanté Mi-Do, et que je lui ai répliqué tu-savais sur l’air ascendant de Do-Do-Mi.

On remarquera aussi l’utilisation très naturelle de l’imparfait dans la réponse (tu-savais), alors que l’affirmation était faite au présent (je-sais). Il est clair que le choix de ces temps verbaux n’a rien à voir avec le temps réel : son savoir, à elle, n’est pas soudainement devenu passé en l’espace d’une seconde. Un explication s’impose. Mais revenons d’abord à l’utilisation des tons.

Tout le monde connaît l’existence des tons en chinois, en vietnamien ou dans certaines langues du golfe de Guinée telles que l’éwé ou le yoruba. Mais, qui l’eut cru, on retrouve des tons — de nature légèrement différente — jusque dans le japonais et le français. Ainsi, les deux syllabes du mot japonais hashi peuvent être prononcées de façon ascendante (Do-Mi) ou de façon descendante (Mi-Do). Dans le premier cas, le mot hashi signifie pont, dans le second, il signifie baguettes. Du moins, selon la norme de Tokyo, car les gens du Kansai (partie occidentale de l’île de Honshu) inversent les tons dans ce cas.

Si les erreurs dans la prononciation des tons se révèlent fatales en chinois, elles gênent rarement la compréhension en japonais. On aura vite fait de reconnaître chez son interlocuteur un indigène du Kansai ou un étranger, et de décoder le message en conséquence, de la même façon qu’un Parisien comprend sans effort l’accent du Midi ou l’accent allemand (nous connaissons cependant quelques exceptions notables).

Ce qui est moins évident, c’est que les syntagmes français contiennent aussi une séquence tonale. Cependant, contrairement au japonais, cette séquence tonale n’a pas pour but de distinguer des mots ou des groupes de mots, mais d’ajouter une information supplémentaire au message.

Ainsi, la phrase mélodique Mi-Do (je-sais) indique que l’information livrée était jusque-là théoriquement inconnue de l’interlocuteur. C’est d’ailleurs le rôle que joue aussi le présent dans la phrase (je-sais), alors que l’imparfait sert plutôt à confirmer un fait normalement connu (je-savais).

Le dialogue aurait pu se dérouler de la façon suivante :
— Je savais. (= Je te fais bien remarquer que je sais.)
— Tu savais. (= Ah, en effet, je confirme que tu sais.)
Par contre, la séquence suivante est impossible :
— Je savais.
— Tu sais.

Elle aura aussi pu me dire :
— Mais je savais. (Le mot mais joue ici le même rôle que l’imparfait et que la séquence Mi-Do).

La séquence Do-Mi doit être distinguée de l’ascension tonale dans la phrase interrogative. Le syntagme Tu-sais? se prononce sur un autre air, plus près de Do-La.

Voilà une explication que les grammaires se garderont bien de fournir. (En passant, le mot voilà, par opposition à voici, joue le même rôle que l’imparfait vis-à-vis du présent.)