2015-05-25

Résolution de problème, motivation et réforme scolaire

Avis : Le but de ce présent billet n'est pas de faire étalage d’un don quelconque (et inexistant), mais d'illustrer un des principaux mécanismes de la mémorisation.

Lorsque je suis devenu professeur, au début de ma carrière, on m’a envoyé suivre dix cours en « sciences » de l’éducation, soit l’équivalent d’une année de scolarité universitaire. Une véritable sinécure, puisqu’on pouvait réussir ces cours avec une excellente note sans étudier, ni même apprendre quoi que ce soit. L’histoire qui suit se passe dans un de ces cours entièrement ineptes. L’ambiance, à la faculté d’éducation, était cependant agréable. Certains profs se montraient fort drôles, tandis que d’autres, plus nombreux, s’avéraient être de piètres pédagogues. En somme, si le contenu de leurs cours n’avait pas le moindre intérêt, la fréquentation de ces sympathiques professeurs, qui servaient d’exemple à suivre, et surtout à ne pas suivre, ne fut pas entièrement inutile.

Le prof de la faculté des sciences de l’éducation :
— Je vais vous donner trois minutes pour rédiger une liste de tous les noms d’oiseau que vous connaissez. Combien pensez-vous en trouver?
— Au moins 30 ou 40, Monsieur, s’accordent à dire les étudiants interrogés.
— Eh bien moi, affirme le prof, je vous gage que vous n’en trouverez pas plus que dix… Attention, départ!

Dans un cas comme celui-là, l’homo sapiens ordinaire se laisse immanquablement prendre au jeu. Comme dans tout jeu, il est disposé à faire de son mieux, et il souhaite, autant que possible, surclasser ses adversaires. Que les pseudo-pédagagogues ne viennent pas dire le contraire!

Et moi, je suis justement un homo sapiens! Il me revient aussitôt en mémoire la classification, purement didactique, enseignée par ma chère maîtresse du cours moyen au Lycée de Carthage, quand j’avais 8 ou 9 ans. Vous aviez : les coureurs (autruche, nandou, casoar, kiwi, etc.), les échassiers (échasse, héron, aigrette, etc.), les palmipèdes (canard, oie, sarcelle, cygne, mouette, goéland, etc.), les gallinacés (poule, coq de bruyère, paon, etc.), les colombins (pigeon, colombe, tourterelle), les rapaces diurnes (aigle, épervier, vautour, etc.) et nocturnes (hibou, chat-huant, grand-duc, engoulevent, etc.), les grimpeurs (pic épeiche, pivert), les passereaux (moineau, fauvette, mésange, pinson, sittelle, bruant, cardinal, gros-bec, corbeau, corneille, etc.).

Tic tac! Tic tac! Une bonne minute s’est déjà écoulée. Il m’a été facile de trouver, en moyenne, une demi-douzaine de représentants pour chacun de ces groupes. Personnellement, je n’ai pas grand mérite. J’ai simplement profité d’un enseignement de qualité, tel qu’il était prodigué autrefois dans les lycées français de métropole et d’outremer.

Voyons voir… Il y a, également, les oiseaux qui fréquentent les hommes, de gré ou de force : en cage (canari, perruche, chardonneret, inséparables), au jardin (merle, rouge-gorge), dans la basse-cour (dindon, pintade), dans l'assiette (grive, caille), à la chasse (perdrix, faisan, faucon), dans le plumard (l’eider de l’édredon), à la pêche (cormoran), sur les toits et les cheminées (cigogne). N’oublions pas ceux qui parlent (perroquet, mainate), et ceux qui ont un drôle de nom (marabout, râle, chouette). Voilà de quoi étoffer notre liste précédente.

On peut aussi classer les oiseaux par continent ou région. Voyons si nous n'avons pas oublié dans notre liste, quelques oiseaux d'Afrique (grue couronnée, pique-bœuf), d'Amérique du Sud (lori, ara, toucan, urubu), des eaux glaciales (manchot, pingouin, macareux-moine, huard), des îles (cacatoès), etc. N'oublions pas les oiseaux que nous avons vus nous-mêmes en voyage ou en excursion (buse, bernache, loriot, harfang, sterne, fou de Bassan).

Il y a aussi les oiseaux évoqués dans les arts et la littérature, le rossignol des contes chinois, la pie voleuse de l'opéra, l’alouette et le coucou de la chanson, le pélican et l’albatros de Musset et Baudelaire, le roitelet de La Fontaine, la bécasse du timbre tunisien à un demi-millime et la huppe du timbre de Saint-Marin à quatre lires, le canard mandarin et le faisan doré des images échangées à la récréation, le flamant rose de Jean Jacques Audubon, l’ibis sacré des hiéroglyphes, le quetzal de la coiffure du grand Moctezuma, la mésange bleue peinte pendant le cours de dessin (qui m’a valu une maigre note de 10/20).

Il y a aussi les gros et les petits (colibri), les discrets et les tape-à-l'oeil (oiseau-lyre), les solitaires et les grégaires (étourneaux), les migrateurs et les sédentaires (geai bleu), les silencieux et les chanteurs (serin), les monochromes et les multicolores (guêpier, martin-pêcheur), les faux frères (le martinet et l’hirondelle), les doux et les cruels (pie grièche). Il y a ceux qui privilégient le ras de l’eau (poule d’eau, butor) ou l’ivresse des grands sommets (condor, choucas).

Il va de soi que chaque nouvelle façon de retourner le problème est de moins en moins productive. Cependant, après trois petites minutes, la récolte semble encore inépuisable.

« Posez vos crayons! »
Les trois minutes sont passées. À vrai dire, la plupart des étudiants, à court d’inspiration, n’ont rien écrit depuis un bon moment. Ils auront simplement ressassé dans leur tête le mot « oiseau, oiseau, oiseau », en vain, sans trouver l’inspiration. Il faut préciser que notre cours, qui porte sur la résolution de problème, vise justement à remplacer ce type de recherche par litanie, que l’on pourrait qualifier de procédé de la bécasse (à un demi-millime), par une véritable méthodologie.

Notre prof, qui manque malheureusement d’autorité, se laisse souvent malmener par les deux mégères du premier rang, plus âgées que lui. Elles l’interrompent à tout bout de champ, prétendant même lui donner des conseils pédagogiques, du haut de leur longue expérience et de leur profonde ignorance, et le benêt se laisse faire. Aujourd’hui, toutefois, il est clair que la plupart des étudiants de notre groupe ont séché sur le problème, car on n’a pas tellement vu les crayons s’activer. Le prof bonasse aura sa revanche. Le voilà qui, d’un air triomphant, interroge ses étudiants. Combien, Monsieur? Huit seulement? Et vous? Sept? Ah, ici, nous avons un douze, félicitations! Mesdames, en avant (les deux fatigantes)? À peine quatre (si ça se trouve, elles ont même copié)? Bravo, je dis « vive le prof! », pour une fois qu’il rabaisse le caquet de ces deux vieilles picouilles. Si j’ai payé cinquante piastres de frais scolaires, c’est pour entendre l’argumentation du prof, et non pas le caquetage de deux emmerdeuses qui lui manquent de respect (précisons que toutes ces méchancetés restent cachées dans mon for intérieur).

Le prof continue sa tournée… Il m’a regardé. Mon cœur bat. À moi aussi, le prof va me demander mon score, et je pourrai épater la galerie. En principe, je devrais me taire, mais, manquant naturellement de modestie, j’annonce « au moins quatre-vingts ». Les deux matantes du premier rang me foudroient du regard. D’autres étudiants, en entendant mon accent légèrement étranger, accent associé à tort ou à raison aux cordons bleus et aux péteux de broue, optent pour cette seconde option. Quatre-vingts, c’est impossible, ça ne peut être qu’un mensonge, qui ne sera pas inclus dans la moyenne du groupe.

Cette aventure ne me guérit malheureusement pas de ma vanité. D’abord, ma performance était loin, selon moi, de constituer un exploit. Le premier apprenti pédagogue venu, avec un peu de méthode, de curiosité et d’expérience de vie, aurait pu en faire autant, sans parler des experts véritables qui m’auraient carrément enterré. De toute façon, j’étais dernier en latin et avant dernier en gymnastique, j’ai bien le droit d’être le meilleur en énumération de noms d’oiseaux, non mais sans blague! Voilà de belles justifications à mon arrogante conduite, car l’homme préfère normalement se justifier plutôt que de procéder à une véritable autocritique.

Par ailleurs, l’activité d’apprendre étant souvent rébarbative, la fierté de briller auprès de ses camarades et du professeur constitue alors le juste salaire de cette peine. Nous nous trouvons ici devant un des principaux ressorts de la motivation, messieurs les soi-disant pédagogues! En général, l’élève qui a fait l’effort d’apprendre ne se dit pas « je suis meilleur que les autres : je vais épater les camarades pour les humilier », il se dit « je suis meilleur que si je n’avais pas fait d’effort, et tout le monde sera témoin de cette vérité. »

Autrefois, l’élève qui se forçait dans ses études était généralement admiré par son entourage, y compris par ses pairs, à moins de posséder par ailleurs quelque défaut détestable. Quand un de mes camarades brillait particulièrement en classe, je ne me vexais pas. Au contraire, j’en étais fier, car, moi qui ne me classais jamais au premier rang, je pouvais me vanter auprès des élèves des autres classes : « Hé! Les amis, vous connaissez le génie Untel? Eh bien, c’est un collègue à moi, presque un copain! »

En arrivant dans le Midwest, à l’âge de 17 ans, j’ai constaté, à ma grande surprise, que dans les milieux populaires américains, il était plus cool pour un élève d’être “con” que d’être “bon”. Même si, une fois les études terminées, “c’était toujours les cons qui finissaient par balayer les chiottes des bons”. Cette mentalité étrange (et masochiste), qui a fini par déborder sur l’Europe dans les décennies suivantes, était encore plus répandue dans les ghettos : un élève noir qui connaissait ses capitales et ses formules de géométrie était traité par ses pairs de “pédé”, ou, ce qui était pire, d’“Oncle Tom” ou de “Blanc”. Aujourd’hui, ledit “pédé” est probablement devenu un médecin riche et respecté, tandis l’élève qui l’insultait se retrouve à faire le ménage de la clinique (au salaire minimum), à moins qu’il ne soit carrément pensionnaire d’un des nombreux goulags surpeuplés de la grande Amérique.

Malgré des résultats désastreux, les soi-disant experts en pédagogie se sont empressés d’encourager cette paradoxale course à la nullité, et de la justifier par des principes psychologiques vaseux. Si seulement ces dangereux pédagogues visaient un simple nivellement par le bas, ce serait encore trop beau! Mais non, le bas n’est jamais assez bas pour eux, et chaque réforme de l’éducation, sous prétexte de venir au secours des plus faibles, s’applique à faire descendre davantage le “seuil minimal de nullité” (SMDN).

Les mêmes causes produisant toujours les mêmes effets, le résultat est toujours le même. Plus on diminue le niveau de l’instruction publique, plus on favorise les disparités sociales. Les uns, ceux qui viennent de milieux privilégiés s’instruiront malgré le système scolaire; les autres se retrouveront, à l’école, devant le même vide culturel que chez eux, en lieu et place de l’ascenseur social que constituait un enseignement de qualité. Plus que jamais, les premiers deviendront plus tard les maîtres, et les derniers, leurs serviteurs.

Les spécialistes du marketing prennent bien soin de cacher les défauts de leurs produits. Le producteur de fraises à OGM vendra ses mutantes géantes sous la bannière « La ferme Nature Tradition », le marchand de légumes défraichis nommera son magasin « Le Marché frais ». Le nom décrivant le produit ayant pour but de cacher la réalité, il permet du même coup de découvrir le pot au rose. Il suffit d’inverser ce nom : Hollande est tout sauf socialiste, Obama est tout sauf démocrate, la presse dite libre appartient à des oligarques, et le pape n’est pas toujours très catholique.

Le même principe de marketing s’applique aux réformes scolaires. Puisque ces réformes bidon creusent les écarts entre classes sociales, il est essentiel de les camoufler en les présentant comme des « réformes visant à réduire les inégalités de départ ». Les dindons et les dindes n’y verront que du feu, et glousseront de plaisir.

2015-05-18

Peut-on rire de tout?

Je suis victime d’un complot. Ma femme arbore une mine faussement innocente. Le bébé reste collé devant la fenêtre, probablement à l’instigation de sa mère, les yeux fixés sur le potager. Que manigancent-ils, ces deux-là? J’y suis! Mon ennemi juré doit être en train de croquer mes pousses de laitue! Un horrible lapin, tout gras, qui a survécu à l’hiver, et que mes menaces répétées n’ont pas réussi à intimider. Je chausse mes souliers en catastrophe, sans les lacer, je bondis hors de la maison, sournoisement, par la porte de côté, je saisis les plus proches munitions disponibles, à savoir un morceau de solive en épinette de la taille d’une brique, et un fragment de brique véritable en argile de bon aloi. Le lapin, surpris de ma visite inattendue, me considère d’abord avec un certain flegme, avant de prendre la fuite, en décrivant son demi-cercle habituel. Tactique bien aléatoire de l’animal borné face à la stratégie de l’homme intelligent, surtout lorsque cette homme est carthaginois (et donc le digne héritier d’Hannibal Barca). Cependant, le hasard, justement, se porte au secours de la bête immonde. Alors que je fonce sur l’odieux détrousseur d’honnêtes potagers, en m’écriant intérieurement « toi, tu vas décrisser de d’là, mon gros tabarnaque de lapin! », ma chaussure droite s’éjecte littéralement de mon pied, selon une trajectoire oblique, tandis que ma chaussure gauche se prend simultanément les pinceaux dans le funeste tuyau d’arrosage qui gisait en travers de la pelouse. Tel un homme qui, lors d’un accident, revit instantanément les épisodes marquants de sa vie, je visualise d’avance l’ensemble de mon vol plané inéluctable : accélération suffisante pour m’arracher temporairement à l’attraction terrestre, décollage, vol parcourant une courbe parabolique peu éloignée du sol, et atterrissage sur un terrain miné. Par bonheur, ma tête rejoint le plancher des vaches entre la bêche du jardin et le fragment de brique, fragment préalablement lancé sur le lapin et tombé à quelques mètres à peine de sa cible. Ma femme, qui n’a rien manqué du spectacle depuis la fenêtre de la cuisine, éclate de rire, après avoir toutefois été rassurée sur mon état de santé par les jurons que je viens de proférer en me relevant.

Cette mésaventure, aussi récente qu’authentique, illustre avec éloquence le mécanisme du rire chez l’homo sapiens. Pour mieux en convaincre le lecteur, nous relaterons deux évènements désopilants de même nature.

L’automne dernier, je pose une solive au-dessus de l’entrée du couloir, fermement appuyée sur les deux robustes bibliothèques encadrant ladite entrée. Je peux ainsi me livrer à une de mes activités préférées, qui consiste à avoir l’intention de faire une vingtaine de tractions tous les matins. Au beau milieu de l’hiver, le facteur sonne à la porte pour livrer un colis. Ce facteur, fort civil au demeurant, a pour politique d’attendre un maximum de trois secondes sur le seuil, avant de repartir avec le colis. Trois secondes, c’est justement le temps qu’il me faut pour parcourir, au pas de course, la distance séparant mon bureau du facteur. Or, au moment même où je passe dans l’entrée du couloir, voilà-t-y pas que cette maudite solive, insensiblement décalée par le chat de ma femme au fil des jours, déboule de sa paisible niche pour tomber sur mon crâne, mon nez et ma joue, avec tout le fracas dont les solives de bois dur sont capables. Ne sachant plus où je me trouve, ayant même oublié qui je suis, je continue néanmoins à marcher, d’un pas légèrement ralenti, jusqu’au but que je m’étais initialement fixé. Le facteur me dévisage d’un air soupçonneux, et me remet le précieux colis, destiné à ma femme (probablement des vêtements pour le bébé). Quelques minutes plus tard, après avoir retrouvé la mémoire et compté toutes mes dents, je ne peux m’empêcher de ricaner, non sans lancinement, de cette mésaventure. Plus les circonstances du désastre sont improbables, plus l’incident prête à rire. Le soir même, d’ailleurs, rebelote. Le bébé, confortablement assis sur mes genoux, et ignorant même ce que sont une solive, un facteur et un nez fendu, s’escrime après sa chaussette, dont il veut se débarrasser avant d’aller prendre son bain. Lorsque la saprée chaussette cède enfin, je reçois le poing du bébé en plein sur mon museau meurtri. Tordant! Le bébé, guidé par un instinct infaillible, se marre encore plus que moi. Comme le faisait remarquer Rabelais, le rire est le propre de l’homme!

Il y a quelques années, nous projetions, un collègue et moi, le mythique film Johnny Guitar (Nicholas Ray, 1954) devant une classe d’étudiants en sciences sociales. Lorsque l’humble et fidèle serviteur de l’héroïne se fait souffleter à l’improviste par un des fiers-à-bras du parti adverse, la plupart de nos jeunes spectateurs, notamment les garçons, éclatent d’un rire franc et spontané. Mon collègue les sermonne vertement, en riant lui-même sous cape.

Conclusion temporaire : l’homo sapiens est doté d’une capacité innée à rire de tout autre homo sapiens qui se casse la figure. Le rire est fondamentalement moqueur. Le rire le plus sain consiste sans doute à se moquer de soi-même, quand, par exemple, on vient de se cogner contre un réverbère, tandis qu’on regardait une jolie fille sur le trottoir d’en face (il s’agit d’ailleurs d’une méthode de drague quelque peu dangereuse, mais parfois efficace).

Sujet classique de rédaction au collège : « Le rire est le propre de l’homme », disait Rabelais. Commentez en proposant des arguments (3-4 pages).

NB. Le sujet précédent sera remplacé, suite à la réforme scolaire “visant à réduire les inégalités sociales” (principe anciennement appelé “nivellement par le bas”) par le sujet suivant : J’invite des amis à mon anniversaire, je reçois plein de cadeaux et on s’amuse beaucoup. Dites tout ce qui vous passe par la tête (10-15 lignes).

Comme Henri Bergson l’a si bien démontré (Le rire, 1900), l’homme n’est pas tant le sujet que l’objet du rire. Ceux qui se posent des questions sur les limites de l’humour (faut-il fermer le caquet de Charlie Hebdo, Dieudonné, et autres blasphémateurs?) feraient bien de relire ce génial classique au lieu de s’évertuer à réinventer la roue. L’homme est le seul animal apte à rire, Rabelais a raison sur ce point, mais, ce qui est encore plus fondamental, c’est qu’on ne peut rire que de l’homme, de sa gaucherie, de sa bêtise et de ses mésaventures, comme nous le démontre Bergson. Même lorsqu’on rit des grimaces d’un singe ou des jappements d’un caniche, c’est encore parce qu’ils nous rappellent le prof de math ou le pion de la cantine.

Bergson explique également que le rire est un pur phénomène de l’intelligence. Lorsque l’émotion prend le dessus sur la raison, on ne rit plus. C’est pourquoi les fanatiques ne rient guère. Cependant, pour les gens normaux, l’émotion est une faiblesse évanescente, c’est pourquoi, avec un peu de recul, rares sont les quidams qui ne finissent pas par rire de leurs malheurs passés. Avec le temps, telle ou telle circonstance dramatique d’un voyage (manquer un avion, perdre une valise, se faire boucler par un douanier, etc.), par exemple, deviendra immanquablement un sujet d’hilarité pour les intéressés et leurs compagnons.

Faut-il imposer des limites au rire? À première vue, cela peut sembler absurde, de la même façon qu’on ne peut imposer des limites à l’abolition de la peine de mort. Quelqu’un qui se définit comme étant opposé à la peine de mort, sauf dans des cas particuliers (pédophile/tueur à gages/traitre/évadé fiscal/voleur de pain dur/etc. — rayer les mentions inutiles) est, dans les faits, favorable à la peine de mort. Car celle-ci ne peut justement s’appliquer, en toute logique, qu’à des cas particuliers, et non à tous les criminels.

Ce qui est drôle, ou susceptible de l’être, dépend uniquement de la nature humaine et non des caprices du législateur. On ne rit pas de tout, on rit seulement de ce qui est drôle. Ce qui est drôle, comme nous l’avons déjà vu, c’est soit le bonhomme qui glisse sur une peau de banane, soit le prétentieux qui se fait filouter par un Scapin. Et ce qui neutralise le rire, c’est uniquement l’émotion. Or l’émotion est non seulement variable d’un individu à l’autre, mais elle est trop changeante et capricieuse pour constituer une norme sociale.

Alors, peut-on rire des malheurs des hommes (ou de soi-même), de leurs croyances, de leurs superstitions, de leur naïveté? Rien ne nous y oblige, mais pourquoi en priver le reste de la société? De quoi voulez-vous que les hommes rient si ce n’est des autres hommes?

Toutefois, ce n’est pas parce que le rire constitue un mécanisme inné de la nature humaine qu’il ne doit en aucun cas être encadré. Car, tout comme l’homme rit d’un personnage de dessin animé déboulant d’une falaise, grâce à la distanciation que lui permet son intelligence, il pourrait user de cette même distanciation envers un véritable animal, ou envers un homme en chair et en os. Ainsi, il nous est arrivé de voir un enfant s’amusant à battre un vieux canasson, sous les encouragements de ses camarades hilares. Faire un croche-pied à un vieillard pouilleux peut même susciter le rire des spectateurs lorsque ceux-ci ont établi une distanciation suffisante. Il suffit en somme de considérer la victime comme un pur étranger à son propre univers (comme un homme “non-humain”) pour que l’émotion, ce gâte-sauce du rire, soit neutralisée. La plèbe romaine devait sûrement se bidonner lorsqu’un chrétien se faisait bouffer par un lion (certains de nos coupables lecteurs sont peut-être même en train de sourire à cette évocation!).

Devant le genre de situations pour le moins navrantes que nous venons d’évoquer, la solution n’est certainement pas d’encadrer socialement le droit de rire, selon des règles qui seront de toute façon arbitraires. La solution consiste à humaniser le persécuteur plutôt qu’à le contraindre. Il s’agit d’ailleurs d’un des buts de l’éducation, qui transforme l’enfant, parfois cruel, en adulte plus sensible à son entourage. Il est rare de voir des adultes s’amuser à attacher des casseroles après la queue d’un chien, et ceux qui le feraient seraient aussitôt considérés comme des arriérés mentaux par les autres adultes.

Alors, peut-on rire de tout? Certes, car le rire est humain, et ceux qui ne trouvent pas ça drôle n’ont qu’à aller voir ailleurs. Cependant, la bonté fait aussi partie des qualités humaines, et elle seule peut, de son propre chef, encadrer le rire. Contrairement au rire, qui est essentiellement inné, la bonté a toutefois besoin d’être cultivée. Voilà, pour nos censeurs pisse-froid, une plus noble mission que la chasse au blasphème.

2015-05-06

Deux modèles de la jeunesse d’aujourd’hui

À l’approche des commémorations de la chute du nazisme, une chanson patriotique de l’Armée rouge a été remise au goût du jour, en Russie comme en Ukraine. C’est l’histoire d’une jeune fille qui cueillait des grappes de raisin, au petit matin, dans une vigne aux feuilles dentelées. Un jeune homme l’aperçoit, qui blêmit et rougit. Il voudrait l’inviter à contempler l’aube estivale sur le fleuve. Cependant, la jeune fille, une brunette moldave, informe le garçon de la réunion imminente d’un groupe de partisans, qui ont quitté leur foyer ancestral pour libérer la patrie. « Allez, garçon, la route t’attend, rejoins les partisans au plus profond de la forêt. » Le jeune homme, sans doute poussé par l’amour autant que par le devoir, s’enfonce alors dans la forêt, et constate, à sa grande déception, que la brunette ne l’a pas suivi. Au cours de ses pérégrinations, il ne cessera de penser à elle, à la nuit tombée. Soudain, à la fin du troisième et dernier couplet de la chanson, le jeune homme aperçoit la brunette moldave au milieu de la troupe des partisans. « Te souviens-tu, garçon, de ces grappes de raisins au milieu des feuilles découpées, au petit matin d’été? »

Deux différents modèles, presque stéréotypés, de la jeunesse d’aujourd’hui.

Le contraste entre les toutes récentes versions russe et ukrainienne de la chanson est frappant. Dans ces vidéoclips, ce sont bien des modèles que l’on propose, et non une description documentaire et objective de la jeunesse. Nous laissons les lecteurs juger par eux-mêmes (de préférence, après avoir visionné les clips!). Nous présenterons notre propre commentaire (objectif) dans la suite de ce billet. On nous pardonnera de forcer un peu la note afin de mieux accentuer le contraste entre ces deux visions du monde.

 

Version ukrainienne

Le modèle proposé dans le vidéoclip ukrainien est celui d’une certaine jeunesse occidentale postmoderniste, sans mémoire, avide de gratification instantanée, ne voyant pas plus loin que le bout de son nombril. Dédaignant la culture au profit du divertissement, elle méconnaît la nature humaine, si bien décrite par Boccace, Molière et Gogol. Elle ignore les leçons de l’histoire, car elle ne conçoit la vie que dans le moment présent. Comme si les Grecs n’avaient jamais existé, elle se laisse manipuler par les passions plutôt que de dominer son univers par la raison. Par son mépris du passé, elle se condamne à tout réinventer, péniblement, manquant à la fois des outils et de la volonté nécessaires à cette lourde tâche. Elle se prétend mondialiste, mais son monde et sa solidarité se limitent au cercle immédiat de l’individu, constitué de parents et d’amis, ces derniers étant parfois aussi interchangeables que les indispensables gadgets électroniques. En principe, on nous offre ici le modèle officiel de la jeunesse européenne, qui est en réalité, depuis qu’UE rime avec OTAN, une pâle et triste copie du modèle américain. C’est à ce modèle qu’est sommée de s’identifier la jeunesse ukrainienne, présumée avide de modernité occidentale. Cette invitation à l’américanisation, et donc au reniement de ses propres racines, s’accompagne nécessairement de symboles pseudo-nationalistes. La « chanteuse » en transe se fait asperger de litres de sperme symbolique aux couleurs du blé doré et du ciel azur de la glorieuse Ukraine. C’est ce qu’on appelle, là-bas, la lustration.

 

Version russe

Le vidéoclip russe constitue aussi une construction, et non un documentaire. Cependant, la mise en scène mêle aux acteurs des spectateurs criants de vérité. Ici, les chanteurs n’ont plus besoin de vêtements moulants, ni d’effets spéciaux, ni de batteries électroniques pour couvrir un vide musical. Car il y a deux sortes de mélomanes : d’une part, ceux qui ont horreur du silence, qui fait cruellement écho à leur vide intérieur; d’autre part, ceux qui considèrent que les silences de Mozart sont aussi de Mozart… et indispensables à la musique. Dans ce second clip, les chanteurs dévoilent plutôt leur conception personnelle de l’élégance, teintée de naturel. L’un est un peu dépeigné, l’autre possède une longue mèche qui trahit une coquetterie naïve et sympathique; une jeune fille s’est noué un foulard de soie autour du cou, l’autre a conservé son manteau d’hiver. Le spectateur se laisse progressivement envouter par la musique, qui va crescendo, sans artifice, par la simple beauté des voix, des harmonies, et des paroles qui mêlent le romantisme et la poésie au souvenir des héros d'autrefois. Cette jeunesse, plantée dans un cadre on ne peut plus moderne, n’a pas oublié le sacrifice de ses grands-parents, qui ont lutté courageusement contre l’oppresseur. Il se dégage alors, entre les chanteurs et les spectateurs, que l’on confond parfois, un sentiment de fraternité, comme en écho à cette fraternité qui réunit les hommes simples dans les grandes épreuves. Le spectateur ne contemple plus des vedettes du show-business, il se trouve en présence d’êtres humains qu’il souhaiterait peut-être compter au nombre de ses amis.

L’humanité a le choix entre deux avenirs. Reste à savoir lequel des deux l'emportera.

 

PS. Version patriotique traditionnelle

PS. La chanson de la brunette (СМУГЛЯНКA - Smuglianka) avait été reprise dans un film soviétique classique, où bravoure rimait parfois avec amour et accordéon.