2015-01-13

Chasse aux sorcières

Mardi matin, le chanteur [Michel Sardou] diffusait un communiqué de presse succint (sic) pour dénoncer « une lettre ordurière et xénophobe », se déclarant « indigné » qu’on ait pu lui attribuer ces « propos infamants ». Il y précise qu’il « tient à exprimer son total désaccord sur les idées que contient ce brûlot ». Pierre Cordier, son attaché de presse, affirme qu’une plainte a été déposée auprès de la préfecture de police de Paris pour tenter de remonter à la source de ce « hoax » (canular).
Source : Le Monde, 06 janvier 2015

Un lecteur du journal ose critiquer l’utilisation d’un anglicisme, qu’il juge superflu, dans cet article du prestigieux journal Le Monde.

Lecteur Lambda : Lu dans l'article: "...à la source de ce "hoax" (canular)". Merci au Monde de traduire le mot du jour - hoax - dans une langue mourante, anciennement nommée langue française. Merci au Monde d'illustrer une forme de "servitude volontaire" (La Boétie,1570) de plus en plus présente chez nos "élites". Merci au Monde de savoir qu'il n'est pas lu par d'éventuels citoyens tentés par le vote FN, et que donc l'emploi de ce charabia ne présente aucun risque. Ecrire: "canular (hoax) serait trop banal?

Bien que le style ironique et subtil de l’intervention du lecteur fasse honneur à la langue française, il ne manque pas d’esprits chagrins pour le clouer au pilori.

Réponse 1. La langue française s'est toujours enrichie d'apports étrangers de tous horizons (allemands, arabes, italiens, anglais, etc). Hoax a un sens plus précis que supercherie ou canular. Il est à finalité négative, voire destiné à nuire et utilise un support numérique. Bien qu'amoureux de ma langue natale qui me semble bien loin de mourir et devrait même devenir la 1ère langue parlée dans le monde d'ici 2050 grâce aux Africains, j'ai adopté ces néologismes hautement signifiants qui l'enrichissent.

Réponse 2. Canular ne désigne pas la même chose que hoax. La langue française sera morte quand votre camp poussiéreux aura gagné et qu'elle cessera d'emprunter à l'étranger pour s'enrichir ce qui, heureusement, n'est pas pour demain !

Réponse 3. C’est en vain que nos Josué littéraires crient à la langue de s’arrêter ; les langues ni le soleil ne s’arrêtent plus. Le jour où elles se fixent, c’est qu’elles meurent. Victor HUGO, préface de Cromwell

S’il avait eu la chance d’être abonné au journal Le Monde (version oligarques), Victor Hugo n’aurait sûrement pas hésité à utiliser le mot hoax dans une tirade de Ruy Blas!

Or, ces trois réponses au lecteur Lambda sont fondées sur un sophisme bien connu, qui consiste à généraliser à tout un ensemble les caractéristiques de certains des éléments de cet ensemble. « L’art est parfois provocateur, donc tout ce qui est provocateur est de l’art ». « Toute langue accueille des mots d’origine étrangère, donc tout mot d’origine étrangère mérite d’être accueilli dans une langue. »

Une langue vivante n’est pas synonyme de langue poubelle. En définitive, peu de mots étrangers parviennent à s’acclimater au cours du temps. En français, on en compte tout au plus quelques dizaines ou quelques centaines par siècle, sur un vocabulaire courant de 30 000 mots.

Un autre argument bien répandu consiste à prétendre que le mot étranger possède une connotation qui manque au mot français. C’est ce qu’on appelle enfoncer une porte ouverte, car, en dehors des termes purement techniques, il n’existe jamais de concordance totale entre deux mots de deux langues différentes. Ce qui fait justement la richesse des mots d’usage courant, c’est qu’ils possèdent plusieurs sens, d’où la délicate et délicieuse ambiguïté du langage humain. Il serait fort improbable que ces panoplies de sens coïncident d’une langue à l’autre.

— Monsieur, comment qu’on dit “prendre” en chinois? me demandait, dans un campus de Suzhou, un étudiant bien intentionné.
— Prendre quoi? Prendre la clé des champs? Prendre le temps de réfléchir? Prendre des vessies pour des lanternes? Prendre le taureau par les cornes? Prendre le train? Prendre sa retraite?
— Non, “prendre” tout court. Quel est le mot chinois pour ça?
— Dans chacun de ces cas, il y a un mot chinois différent. Et chacun de ces mots chinois peut se traduire par plusieurs mots français.
Étonnement de cet étudiant devant la complexité de l’esprit humain. Tant pis, se dit-il courageusement, on essaiera de se débrouiller avec le monde tel qu’il est.

Lorsqu’un nouveau concept apparaît, la règle est d’y associer un mot déjà existant, et l’emprunt étranger constitue l’exception. La voiture d’aujourd’hui ne ressemble pas tellement à la voiture de Madame de Sévigné, et pourtant, personne n’hésite à se servir du même mot dans les deux cas. Un fichier informatique est loin de ressembler à un fichier papier, et ça ne gêne personne (sauf les Italiens qui ont adopté le mot file, prononcé à l’anglaise : les gondoliers chanteront peut-être un jour « O faïle mio », pour la plus grande joie des romantiques et des amoureux).

Dans un premier temps, cette extension du sens d’un mot existant peut choquer les puristes (qui sont ici, en réalité, les auteurs des trois réponses au lecteur Lambda), avant de devenir naturelle à l’oreille, ou d’être, parfois, rejetée.

Un autre argument souvent invoqué par ces « nouveaux croisés de la tolérance » consiste à bombarder le « rétrograde » à coup de statistiques totalement fantaisistes. Ici, l’auteur de la réponse 1 prétend que le français « devrait même devenir la 1ère langue parlée dans le monde d'ici 2050 grâce aux Africains ». Il va de soi que cette soi-disant statistique, qui est souvent reprise dans les médias et devant les zincs de café du commerce, n’a pas plus de fondement que celle voulant que les femmes constituent 52 % de la population du Québec et 53 % de la population française (hors Mayotte). Une simple visite du site de l’Institut statistique du Québec confirmera que cette proportion n’est que de 50,3 % en 2013, et n’a jamais dépassé 50,8 %. Pour la France, la proportion réelle est de 51,5 % (Insee 2013). Ce qui est éloquent, ce n’est pas tant que le chiffre mythique s’écarte du chiffre réel, mais plutôt que l’écart entre hommes et femmes soit ici considérablement surestimé.

En ce qui concerne la population de l’Afrique francophone, rien n’empêche de consulter les Indicateurs de développement dans le monde de la Banque mondiale ou, à défaut, la section Noms propres du Petit Larousse. On y verra d’emblée que la population du seul Nigéria anglophone (174 millions en 2013) dépasse largement celle des neuf pays francophones de l’Afrique occidentale (117 millions). Actuellement, en Afrique subsaharienne le total est de 444 millions pour les pays dits anglophones, contre 279 millions pour les pays dits francophones. Même en additionnant l’Afrique du Nord, on demeure loin du compte. Si on met dans l’équation les 300 et quelques millions d’Américains, les 1,5 milliard d’habitants du sous-continent indien et la population de tous les autres pays anglophones, on se demande comment les francophones pourraient bien devenir majoritaires un jour. Cela tient tout simplement du délire statistique.

Les Anciens et les Modernes
Suzhou, automne 2012
(Photo : Renaud Bouret)

On retrouve dans ce débat entre lecteurs deux des mécanismes du préjugé, processus si cher — et parfois si utile — à l’esprit humain : l’inversion logique et la statistique invraisemblable brandie comme un gri-gri. Il s’agit d’une nouvelle lutte entre les Anciens et les Modernes, dans laquelle les Modernes sont paradoxalement constitués de grenouilles de bénitier (de gauche (néolibérale)). La boucle est bouclée : de même que tout ce qui est provocateur constitue de l’art, tous ceux qui crachent sur les idoles deviennent automatiquement les députés du progrès.

2014-10-21

Qu’est-ce qu’une œuvre d’art?

La vertu et la tolérance ne peuvent être fondées sur les émotions, qui sont changeantes, ni sur l’intuition, qui est trompeuse. Seule la raison peut combattre efficacement les préjugés.

Avis : Ce machin exposé au marché By d’Ottawa est bel et bien une œuvre d’art (au cas où on l’aurait pris pour un accoudoir)!

Les bien-pensants d’aujourd’hui, qui ne sont en somme que des individualistes à tout crin déguisés en tartufes de gauche, se plaisent à user, au grand jour, de l’erreur classique de raisonnement suivante : puisque l’art est souvent provocateur, tout ce qui est provocateur relève de l’art. Par conséquent, le sex-toy géant installé par l’artiste américain Paul McCarthy place Vendôme, à Paris, constituait une œuvre d’art.

Si on pousse plus loin ce type de sophisme, on peut facilement aboutir aux conclusions suivantes :
• La majorité des employés de ménage sont des femmes, donc la majorité des femmes sont des employées de ménage.
• La presque totalité des assassins sont des hommes, donc la presque totalité des hommes sont des assassins.
• La plupart des immigrants clandestins arrivant en Europe sont nés en Afrique, donc la plupart des résidents européens nés en Afrique sont des immigrants clandestins.
• Bon nombre de pédophiles sont des homosexuels, donc bon nombre d’homosexuels sont des pédophiles.

Or, toutes ces affirmations sont condamnables, non pas parce qu’elle sont scandaleuses et contraires à la doxa, mais parce qu’elle sont fondées sur une erreur logique et, par là, mensongères.

C’est ainsi que l’intuition humaine s’acharne parfois à contredire la vérité. Heureusement, Euclide, Aristote, Descartes et Pascal sont passés par là, en nous léguant l’arme suprême contre l’obscurantisme et les préjugés, à savoir la raison.

Curieusement, les ministres français actuels, héritiers d’une des cultures les plus prestigieuse de l’histoire, se précipitent au créneau, pour dénoncer le vandalisme des ennemis de l’art, qui ont osé dégonfler un sex-toy géant : c’est à qui étalera avec le plus de vigueur et à la face du monde, sa propre inculture officielle.

Si tout ce qui est provocateur ou banal constitue une œuvre d’art, depuis l’urinoir de Marcel Duchamp, pourquoi pas un immense étron rose devant l’Élysée, la guillotine de Louis XVI à la Bastille, et, atlantisme socialiste oblige, une copie de la bombe d’Hiroshima à côté de la flamme du soldat inconnu?

L’auteur chinois de l’article présenté aujourd’hui sur ramou.net ne s’y trompe pas. Il traite de la question avec une subtile ironie qui tranche avec les protestations de vierge offensée émanant d’une « ministre française de la culture » apparemment moins lettrée que ses illustres prédécesseurs. Ceux qui ne comprennent pas un mot de chinois pourront aisément juger, à la lecture de la liste de vocabulaire traduit, de la hauteur du débat artistique dont il est question.

« Après avoir observé les Américains en Europe, j'estime plus que jamais que le sexe est devenu une de nos maladies nationales. (…) L'ensemble de notre peinture, de nos romans, de notre musique y est relié de près ou de loin, que ce soit par des œillades détournées, des signes de connivences ou du frotti-frotta. Par contre, les peuples latins accordent au sexe la place qui lui revient, c'est-à-dire une place accessoire. Leur peinture, leur musique et leur littérature n'ont rien à voir avec le sexe. Voilà une conception bien plus saine que la nôtre. »
William Faulkner, Correspondance, 1925.

2013-03-11

Qui sont ces malheureux indigènes?

Lambaréné, PQ,
11 mars 1913 2013,
8 h 05, heure de la brousse.

Ils sont venus des quatre coins de la brousse, à pied, en charrette, en pirogue, en motoneige, voire à dos d’éléphant blanc. Ils attendent, dans la bourrasque et les giboulées, l’ouverture du dispensaire. Certains se sont présentés dès les premières lueurs de l’aube, de peur se voir refuser l’accès au lazaret. Car les grands sorciers guérisseurs ne sont autorisés à recevoir qu’un certain nombre de malades par jour. Une fois le quota atteint, les bien nommés patients seront impitoyablement refoulés, la porte du dispensaire sera de nouveau cadenassée, et les rendez-vous « en souffrance » seront reportés. Les malheureux indigènes laissés sur le pavé en seront quittes pour tenter à nouveau leur chance le lendemain.

2013-01-27

Les pêcheurs

Les valeureux pêcheurs sont en route dès l’aurore, avec leur encombrant attirail, qu’ils vénèrent comme autant d’objets de culte. Ils ne craignent ni les brumes, ni les ronces, ni les aiguillons ennemis, ni le temps qui tourne à vide. Car ils ne s’ennuient jamais — l’homme passionné est un homme comblé. Ils peuvent rester des heures à guetter la proie, invisible de l’autre côté du miroir mais toujours prête à succomber aux appâts trompeurs. Quelle jouissance quand la victime franchit la frontière entre le monde de l’eau et le monde de l’éther, qu’elle s’abandonne enfin, de gré ou de force, à son maître! Éros et Thanatos.

On a souvent associé la passion de la chasse à la passion amoureuse. Après une course folle sous les sombres ramures, la biche affolée, essoufflée, se résigne enfin à se donner à son vainqueur. Celui-ci, le cœur battant, s’approche. Son esprit s’enflamme, sa peau brûlante garde encore le souvenir de la caresse du vent, il va bientôt donner le coup de grâce, comme on sacrifie une vierge. D’ailleurs, la forêt est de tout temps et de tout lieu. Le chasseur qui s’y enfonce côtoie, à son insu, les nymphes de la Grèce et les princesses médiévales, et marche sur les traces d’Héraclès et de Lancelot.

On a beaucoup glorifié la chasse, sensuelle et virile, et on a, du même coup, méprisé la pêche. D’un côté, la fourrure, le souffle court et le sang chaud de la biche, de l’autre, les écailles, le silence et la froideur de la truite. Et pourtant, la truite frétillera dans l’épuisette, comme des cuisses lisses et légères. En attendant, le poisson continue à tourner autour du dard, que sa bouche finit par engloutir, avec volupté, après mille coquetteries. Le chasseur est un chien qui s’élance impétueusement sur tout ce qui s’enfuit, le pêcheur est un chat qui attire patiemment son butin dans ses filets. Il n’y a pas à dire, le pêcheur, bien plus que le chasseur, est un Don Juan qui s’ignore.

D’où il ressort que la nation des hommes se divise en trois classes. Il y a d’abord ceux dont l’énergie vitale est médiocre. Ceux-là se contentent de traire leurs vaches ou de faire griller leur viande hachée sur le barbecue du balcon. Et parmi les autres, il y a ceux qui ont le bonheur de posséder une douce et jolie maîtresse. Ceux-là passent la journée à se passionner pour la belle, et la nuit à satisfaire leur passion. Enfin, il y a ceux dont la libido est tout aussi forte, mais qui ne lui trouvent pas un exutoire suffisant pour s’épancher. Lorsqu’ils ne créent pas des symphonies, qu’ils ne déchiffrent pas les hiéroglyphes, qu’ils n’escaladent pas les plus hautes falaises ou qu’ils ne découvrent l’Amérique, on voit ces hommes poursuivre fougueusement la biche ou, mieux encore, taquiner la truite.

2012-10-08

S’obstiner sur les fins et non sur les moyens

L’histoire se passe à l’époque des derniers téléphones fixes. Il fallait alors se lever à tout bout de champ pour répondre aux casse-pieds qui prennent un malin plaisir à importuner les honnêtes citoyens, quand ceux-ci sont tranquillement écrasés dans leur fauteuil à lire le journal en mangeant des cacahuètes.

Depuis quelques temps, je reçois des appels étranges :
— Allô? Êtes-vous Monsieur Untel? Avez-vous reçu mes documents sur le placement X?
— Vous avez dû faire un faux numéro.
— Ah bon, excusez-moi.

Le lendemain, nouvel appel.
— Allô! Bonjour Monsieur Untel. Ça s’est bien passé avec les Américains, à Toronto, pour les obligations à long terme?
Ça finit par devenir agaçant.
— Mais qui appelez-vous, au juste? Qui est ce Monsieur Untel?
— Ben j’appelle Monsieur Untel, à la banque Ontario Dominion. C’est pas vous?

Et ça recommence, tous les jeudis, et parfois le lundi ou le vendredi, et même le mardi et le mercredi. Sans compter les messages qui s’accumulent dans ma boîte téléphonique, et auxquels je ne réponds jamais.

Je finis par prévenir la banque. De standardiste en secrétaire, je tombe finalement sur une gestionnaire, qui nie d’emblée l’existence du problème :
— C’est impossible, vous devez faire erreur.
J’ai beau lui jurer que tous ces appels sont bien réels, que je n’ai pas rêvé, et que le nom de la banque a été clairement prononcé, elle refuse catégoriquement de me croire.
Il est évident qu’elle me prend pour un gâteux, c’est pour elle la seule explication plausible.
Naturellement, elle refuse de procéder à la moindre vérification.

Nouveaux appels intempestifs, deux ou trois fois par semaine. Je réponds d’un ton toujours plus bourru :
— Allô Monsieur Untel?
— Méchant numéro!
Mais après m’être énervé en vain pendant un bon bout de temps, je laisse mon intelligence reprendre le dessus. La prochaine fois, je demanderai à mon interlocuteur où il a obtenu mes coordonnées. Quelle bonne idée, il suffisait d’y penser. J’attends désormais avec impatience la sonnerie du téléphone.

Enfin, après une période d’accalmie qui me paraît relativement longue :
— Allô? Je pourrais parler à Monsieur Untel? C’est de la part de « Djo ».
— Excusez-moi, mais est-ce que vous le connaissez personnellement, ce Monsieur Untel?
— Non mais j’ai une question à lui poser sur les fonds de placement à croissance progressive.
— Dites-moi… Où avez-vous obtenu ce numéro de téléphone?
— Ben, comme tout le monde, dans l’annuaire de la banque.

Me voilà mieux armé pour rappeler la banque Ontario Dominion. Après une valse de transferts, on me passe une autre gestionnaire, qui me reçoit sèchement. Officiellement, elle considère mon appel comme une plaisanterie de mauvais goût, mais je sens bien que si j’insiste, elle me prendra carrément pour un fou dangereux. Comme notre conversation ne mène manifestement nulle part, je décide de m’adresser à une personne mieux placée qu’elle dans la hiérarchie. Et en effet, après une nouvelle série de transferts, une dame, plus courtoise que la précédente, me répond… en anglais. Elle me promet de faire une petite enquête et de me rappeler bientôt. Je prend soin de lui demander son nom. Une certaine Madame Shirley X, dont le titre approximatif signifie « Directrice des Services de la Gestion des Relations et du Développement des Ressources (DSGRDR) ».

Avec la banque Ontario Dominion, allez savoir pourquoi, ce sont toujours des hommes qui m’appellent et des femmes qui me répondent. Peut-être cela fait-il partie des mœurs bancaires canadiennes.

La semaine suivante, je réussis à joindre Madame Shirley. Car cette dernière ne m’a évidemment pas rappelé.
— Ah oui, ça me revient, fait-elle de sa voix douce et ferme. J’ai trouvé la raison de ces appels. Votre numéro de téléphone figure dans l’annuaire interne de la banque Ontario Dominion, à côté du nom d’un de nos courtiers. Vos deux numéros sont presque les mêmes, ils ne diffèrent que d’un chiffre.
Je lui fais remarquer que un seul chiffre ou tous les chiffres, le résultat est le même, qu’il est fatigant de se lever chaque fois que le téléphone sonne pour rien, et qu’il est encore plus pénible de devoir effacer tous ces messages sur mon répondeur. Elle concède en effet, que tout cela est regrettable, même si elle n’est pas convaincue à propos du répondeur, « c’est facile de faire le ménage, dit-elle, you know Renaud, d’ailleurs avez-vous pensé à utiliser un téléphone sans fil qu’on peut garder à côté de soi, ils sont épatants », mais bref, il n’y a pas grand chose qu’elle puisse faire.

On a beau dire, moi je trouve ça sympathique que les Anglaises nous appellent par notre prénom, même si on ne les connaît ni d’Ève ni d’Adam.

Mais bon, revenons à nos moutons :
— Pourquoi est-ce que la banque Ontario Dominion ne met pas tout simplement son annuaire à jour?
— Mais Rinode (Renaud), vous savez, il vient juste d’être imprimé le mois dernier, et il a été distribué à toutes les succursales. Il faudra attendre la sortie du prochain annuaire.

Oh que ça va être long!

Je souligne que cette erreur de numéro doit causer encore plus de désagrément à la banque qu’à mon humble personne. Mais j’ai beau insister, je n’obtiendrai rien. Madame Shirley utilise une tactique de résistance passive, Ô combien canadienne, qui consiste à refuser poliment de faire le moindre pas jusqu’à ce que l’adversaire abandonne la partie. Là où l’Américain se fendrait en quatre pour trouver une solution à votre problème, le Canadien (anglophone ou francophone) trouve moins fatigant, et surtout plus prudent, de ne rien faire. Non seulement ça marche neuf fois sur dix, mais les victimes s’en accommodent fort bien.Asinus asinum fricat.

Me revoilà seul, chez moi, à ruminer contre les banques et les importuns. Tiens, en attendant, je vais supprimer mon abonnement au répondeur téléphonique. Écouter des messages téléphoniques en rentrant du bureau, c’est comme regarder l’enregistrement de la partie de hockey de la veille, alors qu’on connaît déjà le vainqueur. « Allô, ici le “Groupe Vision Pelouse International”, on doit passer dans votre quartier, un camelot a laissé un dépliant dans votre boîte à malle. Nous vous offrons une réduction… ». Clac! Suivant! « Allô, c’est Mélanie, il est quatre heures trente, on est jeudi, j’ai essayé de t’appeler un peu plus tôt… ». Clac! Suivant! Je sais qu’on est jeudi, et de toute façon je ne connais pas de Mélanie!

Parlez-moi du « direct », au moins l’imprévu est toujours possible, mais le « différé », pouah, c’est lent, c’est mou, ça manque de suspense. Il y a longtemps que je n’éprouve plus aucun plaisir à faire défiler les messages tous les soirs. Si je dois en plus me taper les courtiers de la banque Ontario Dominion, non merci! Et en plus, on paie un abonnement pour ça! Fini le répondeur!

Une nouvelle semaine a passé. La neige commence déjà à fondre. Dring! Dring!
— Allô Monsieur Untel, ici « Rodge », de la succursale de Toronto, vous savez que votre répondeur ne marche plus?

Que faire? Restons calme. Mon Dieu, ou Confucius, inspirez-moi!

Une petite voix me glisse à l’oreille : « Le sage doit s’obstiner sur les fins et non sur les moyens. »
Il me faut donc changer de stratégie. Or, la seule façon d’éconduire un casse-pied est de lui rendre la pareille, avec les intérêts.
— Monsieur Untel s’est absenté pour quelques minutes, dis-je, je suis désolé. Rappelez-moi votre nom?
— Je suis Roger Tremblay, il m’avait dit de lui téléphoner à dix heures.
— Ah, oui… Monsieur Tremblay vous dites… Attendez, je crois qu’il a laissé un message pour vous… Un instant, s’il-vous plaît.
Monsieur Tremblay reste silencieux au bout du fil, mais je suis sûr qu’il est ravi d’apprendre qu’on a pensé à lui. Si seulement il savait ce qui l’attend.
Je froisse, devant le combiné du téléphone, la première feuille de papier qui me tombe sous la main, et qui se trouve être le bulletin bilingue de notre député fédéral, dont je n’arrive d’ailleurs jamais à me rappeler le nom.
— Ah… Voilà! C’est ça… Monsieur Roger Tremblay… Euh, Monsieur Untel vous fait dire qu’il refuse de discuter avec vous et qu’il est inutile de le rappeler.
— Quoi!… Mais… mais…
— N’insistez pas Monsieur Tremblay, y veut p'us rien savoir de vous.
Étant donné que « Rodge » me prend pour un simple standardiste, notre conversation a vite fait de tourner court, mais je peux vous assurer que Monsieur Roger Tremblay, fulminant, prépare déjà sa terrible vengeance contre ce pauvre Monsieur Untel, qui ne se doute de rien.

Dès le lendemain, je reçois un coup de fil de Madame Shirley, la Directrice des Services de la Gestion des Relations et du Développement des Ressources de la banque (ou quelque chose du genre). Toujours aussi aimable, même si elle ne m’appelle plus par mon prénom. Elle craignait sans doute de ne pas pouvoir me joindre car elle semble soulagée d’entendre ma voix en chair et en os.
— Monsieur, je voulais vous prévenir que nous avons trouvé une solution à votre problème. Nous avons envoyé un message à tous nos agents afin qu’ils corrigent leur bottin téléphonique. Nous nous excusons des ennuis que cela vous a causé. Il se peut que vous receviez encore deux ou trois appels, tout au plus. Si cela devait arriver, seriez-vous assez aimable de les prévenir qu’ils ont fait un mauvais numéro? En attendant, donnez-nous votre adresse et nous vous ferons parvenir un petit quelque chose.

Chouette, recevoir un petit quelque chose d’une aussi grosse banque, ça doit être génial! Et, de fait, je reçus un petit colis le mois suivant. Qu’était-ce au juste? Un agenda? Un calendrier? Un crayon aux armoiries de la banque? Dix ans après les faits, le silence indigné de Monsieur Roger Tremblay résonne encore dans ma tête, mais j’ai complètement oublié en quoi consistait ce précieux dédommagement.

Renaud Bouret

Deux paisibles citoyens prennent connaissance du relevé de leur compte bancaire.
Dessin de Renaud Bouret

2012-05-27

Une nouvelle génération

Une nouvelle génération est peut-être en train d’émerger.

Ma génération (née autour des années 1950) a connu la liberté individuelle, l’utopie révolutionnaire, la cause nationale et l’État-providence. La génération suivante (née autour des années 1970) a connu le confort. La nouvelle génération (née autour des années 1990) a connu le néolibéralisme, les familles recomposées et la dégradation de l’environnement.

Un Québécois de la génération XY
Dessin de Renaud Bouret

Jusqu'à tout récemment, cette nouvelle génération disposait de peu d’espace pour cultiver ses idéaux, dont toute jeunesse est friande.

Malgré le déclin académique de l’école publique, le savoir est maintenant accessible à qui veut l’acquérir, grâce à l’internet. Certains jeunes ne se privent pas d’en profiter.

De même que l’école a perdu le monopole de la transmission d’un savoir harmonisé, la télévision a perdu le monopole du récit politique fabriqué. La jeunesse possède — et diffuse — ses propres sources d’information, qui lui permettent de mettre à nu les demi-vérités et les à-peu-près du journal télévisé.

Les moyens modernes de communication — caméras de surveillances, téléphones intelligents, réseaux sociaux, etc. — ont fait craindre, dans un premier temps, l’avènement du Meilleur des mondes. Mais, par un retournement inattendu, c’est aujourd’hui le manifestant qui filme le policier, et la plante qui arrose le jardinier. Dans cette société du soi-disant éphémère où toute l’information reste éternellement gravée sur la Toile, les mensonges fugitifs, qui ont constitué, au fil de la démocratie, l’outil essentiel du pouvoir, acquièrent une permanence imprévue. Les contradictions du discours politique risquent désormais à tout moment d’être exposées en pleine lumière, et d’être diffusées à la vitesse de cette dernière. Verba manent! Ennuyeux pour la vie privée, mais carrément désastreux pour les démagogues.

Les conditions virtuelles de la politisation de la jeunesse étaient donc réunies.

La longue lutte des étudiants québécois, qui s’est heurtée à l’intransigeance et à l’arrogance du pouvoir politique, ainsi qu’à la jalousie des classes les plus soumises, a permis de transformer cette virtualité en réalité. Cent jours de lutte, c’est plus qu’il n’en faut pour mûrir, quand le climat est propice. Et comme toujours, nos dirigeants et leurs valets, qui n’ont pas vu le monde changer, sont en retard d’une guerre.

Bien des révolutions dans l’histoire se sont transformées en eau de boudin. Par contre, chaque fois qu’on prédisait la fin de l’histoire, on est vite tombé sur un os. Il reste donc des raisons d’espérer, grâce à cette nouvelle jeunesse, en un avenir moins cynique et plus généreux.

Les frais de scolarité universitaires québécois, qui étaient de 540 $ en 1989, font un bond de 187 % au début des années 1990. Ils sont ensuite gelés jusqu'en 2006. La hausse de 30 %, survenue en 2007, correspond exactement à la hausse des prix pendant cette période de gel. En dollars constants, les frais de scolarité sont par conséquent les mêmes en 2007 qu'en 1994. Il est donc faux de prétendre que les frais de scolarité n'ont pas augmenté depuis des lustres, ni même qu'ils n'ont pas suivi l'inflation.

Les frais de scolarité ont plutôt tendance à grimper sensiblement d'une génération à l'autre. Entre 1989 et 2016, ces frais auront été multipliés par 7 en dollars courants, et par 4 si on tient compte de l'inflation. Autrement dit, pour être admis à l'université, un étudiant de 2016 devra, tout bien calculé, débourser quatre fois plus ses parents.

2012-04-15

La mer intérieure

Une petite île de la mer intérieure japonaise.
Population : 450 habitants (en baisse).
Population scolaire (école primaire) : 6 élèves

瀬戸内海の港 Seto naikai no minato
Un petit port de la mer Intérieure japonaise
Dessin de Renaud Bouret

Midi, sur la place centrale de l'unique village de l'île. Le directeur de l'école s'apprête à monter à bord du traversier, pour participer à un congrès. Le pilote du traversier est un ancien pêcheur, qui vient de réaliser, il y a peu, son rêve de jeunesse : visiter les îles Saint-Pierre et Miquelon.

Les élèves du secondaire (2 collégiens et 1 lycéen) doivent se rendre sur le continent, à une quinzaine de kilomètres. Une navette scolaire vient les chercher tous les matins, et les ramène tous les soirs. Il est question de supprimer cette navette l'an prochain.

島民二人 Tōmin futari
Deux insulaires
Dessin de Renaud Bouret

2012-04-08

L'affiche rouge

Quinze bobines patibulaires publiées dans le Quotidien du peuple, le 31 juillet 2009.

Quinze dangereux jeunes gens soupçonnés de comploter contre l'harmonie sociale.

Quinze visages oubliés au fond d'un tiroir.


Que sont devenus leurs propriétaires, au regard si familier?

Combien d'innocents figuraient parmi les quinze?

Se peut-il qu'un seul d'entre eux soit encore en liberté?

Qu'il respire encore aujourd'hui?

Dessins de Renaud Bouret