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2018-10-07

Les voleurs de bicyclette de Suzhou

Rien ne vaut un bon repas en ville, le dimanche entre copains. C’est d’ailleurs un plaisir que les gens oisifs et fortunés ne peuvent s’offrir, car, pour eux, c’est tous les jours dimanche. La réussite financière s’accompagne ainsi de toutes sortes de désagréments.

Ils étaient donc trois copains, à peine sortis de l’Université de Suzhou, où ils avaient usé les mêmes bancs, glacés en hiver et brûlants à l’approche de l’été. Ils avaient aussi fréquenté la même cantine étudiante, véritable musée vivant de tout ce que la cuisine chinoise a de moins appétissant à offrir.

Ah, les sublimes restaurants du quartier de Guanqianjie, en plein cœur du vieux Suzhou, ça, c’est une autre paire de manches! On y sert, dans de minuscules assiettes, ce qu’on appelle les « petites bouchées », un arc-en-ciel de couleurs, de formes et de saveurs. C’est là que nous retrouvons nos trois compères.

Le repas, précédé d’une savante négociation entre convives, s’amorce dans le recueillement. Seules les baguettes parlent. On ne s’interrompt que pour trinquer, car on a aussi fait monter quelques grandes bouteilles de bière glacée. Bientôt, les soucoupes vides s’empilent par douzaines sur la table, les langues se délient, les toasts se multiplient et la conversation s’anime. On est heureux parce que ce n’est pas tous les jours dimanche, et aussi parce qu’on se retrouve entre amis, de vrais amis, de ceux avec qui on a eu le bonheur de partager les joies et les peines.

Si on prête un peu l’oreille, on aura la surprise d’entendre soudain la conversation se dérouler en français, que nos trois compères ont étudié ensemble à l’université. En ce moment, ils travaillent pour la même agence de voyages de Suzhou, ville qu’on surnomme parfois la Venise chinoise. Il est vrai qu’à l’époque où se passe notre histoire, c’est-à-dire avant la construction de tous ces réseaux d’autoroutes qui commenceront à sillonner la vallée du Yangze à partir de l’an 2000, les principaux canaux de Suzhou sont encore encombrés par des myriades de péniches couleur de suie, fumantes, bruyantes, pétaradantes, remplies à ras bord. Le peuple millénaire des bateliers ne sait pas encore que sa race va bientôt s’éteindre sous l’effet d’un cataclysme appelé « programme d’investissement dans les infrastructures publiques », une véritable météorite à retardement, qui s’apprête à effacer de la surface de la Terre, et jusque dans les mémoires, des siècles et des siècles d’histoire.

Les anciens poètes ont souvent chanté les eaux « émeraude » des canaux de Suzhou, et bon nombre d’histoires de la littérature classique ont pour théâtre quelque porte célèbre de cette ville. Quatre portes terrestres et autant de portes fluviales, il y en avait huit en tout, qui perçaient les antiques murailles. Souvent, ces histoires classiques commençaient par un petit drame sur les quais : un jeune bachelier en promenade dans son habit du dimanche, une péniche richement décorée qui vient d’appareiller, et voilà que le garçon aperçoit soudain, sur le pont, une ravissante damoiselle aux yeux tristes, dont il tombe amoureux sur-le-champ. Mais la péniche s’éloigne déjà. Qu’importe, le lecteur ne reposera plus son livre avant de retrouver les jeunes amants enfin réunis et d’avoir partagé toutes leurs angoisses.

Les histoires antiques commencent souvent dans les lieux propices à la rencontre entre purs étrangers, et la nôtre ne fera pas exception. Autrefois, la célèbre porte de Changmen. Aujourd’hui, la plus prosaïque rue du canal de Líndùnjiē, avec laquelle nous allons bientôt faire connaissance.

Mais revenons aux agapes de ce dimanche après-midi. Après un tel festin, rien ne vaut une bonne promenade en plein air. Nos trois compères francophiles regagnent leurs chambres, situées dans la rue des Catalpas, ou dans une ruelle environnante, à une demi-heure de marche du centre-ville. Jean-le-binocleux, Zhang de son vrai nom, mène la marche. Si jamais une jolie fille se présentait, il veut au moins être le premier à l’apercevoir, avant de se la faire faucher par le grand Joe (officiellement « Zhou »). Quant au troisième, Louis-le-comique (alias « Liu »), il se préoccupe surtout de concevoir l’histoire drôle la plus adaptée à chaque circonstance du parcours. Disons que la conversation est constituée de deux monologues et d’un silence, ce qui n’enlève rien à sa gaîté.

Au moment où nos compères, encore un peu gris, bifurquent sur la rue des Catalpas, Jean-le-binocleux lâche un juron en français, qui ne suscite d’ailleurs pas la moindre réaction dans la foule des passants indigènes. Puis il reprend en chinois : « Les gars, on était allé en ville en bicyclette et on rentre à pied, vous trouvez ça normal, vous? » Son intervention se termine par un éclat de rire. De son côté, Louis-le-comique, impatient de retrouver ses pantoufles, a complètement perdu son proverbial sens de l’humour. Après quelques palabres, on décide de faire un saut chez Jean, dont la chambre est située à deux pas, pour y déposer les sacs et y siroter une petite tasse de thé vert, avant de retourner chercher les vélos en ville.

La Venise de la Chine

La nuit va bientôt tomber. Les ruelles du centre-ville sont maintenant presque désertes. La plupart des visiteurs du dimanche ont déjà regagné leurs pénates, les uns pour dresser le bilan de cette journée de réjouissances, les autres pour se lamenter prématurément du lundi qui s’annonce.

Jean, Joe et Louis repèrent facilement leurs trois engins, dont les silhouettes noires se découpent sur le coin d’un trottoir vide. Dire qu’à midi leurs vélos chéris étaient noyés dans une forêt de bicyclettes. En Chine, c’est tout logiquement la forêt qui cache l’arbre, et non l’inverse.

Malheureusement, les clés des cadenas sont restées dans la chambre de Jean, avec les sac à dos. Et, dans leur hâte, aucun des garçons n’a songé à les emporter. On a beau secouer les cadenas des bicyclettes, rien à faire, ils refusent de reconnaître leurs légitimes propriétaires. Ce qui fait dire à Jean-le-binocleux que les véritables propriétaires des cadenas, ce sont les clés et non les hommes.

À cette heure tardive, et avec ces pieds fourbus, pas question de se payer un nouvel aller-retour. Il ne reste plus qu’une solution : rentrer directement à la maison en portant les bicyclettes sur l’épaule. Situation navrante pour un homme seul, mais quand on est trois bons copains à se retrouver en même temps dans la panade, il est difficile de ne pas rire de ses propres malheurs.

Les trois compères descendent maintenant la rue Líndùnjiē, littéralement la « rue juste avant l’étape », qui longe un petit canal millénaire. Leurs ombres furtives glissent en silence, laissant apparaître derrière elles des lambeaux de la rambarde sculptée. On se dépêche de rentrer discrètement au bercail. Pourvu qu’on ne rencontre pas un gendarme en cours de route! Il ne croirait pas un mot de nos explications.

Or, sur le trottoir d’en face, un petit groupe de touristes étrangers remonte la rue. Ils sont une demi-douzaine de quinquagénaires au long nez, qui discutent à qui mieux mieux. Soudain, une dame du groupe s’exclame, en français : « Oh! Regardez! Des voleurs de bicyclettes chinois! »

Instinctivement, la troupe de voyageurs resserre les rangs, comme la harde de bœufs musqués qui fait corps face à la meute. Mais après un premier moment d’effroi, et compte tenu de la distance confortable qui sépare les deux trottoirs de Líndùnjiē, on se rassure. Voilà sûrement, pour ces touristes français, un événement digne de se transformer en souvenir, peut-être même le clou du voyage en Chine. Au diable le Jardin-du-fonctionnaire-maladroit et la Pagode-de-la-butte-du-tigre, ça c’est à la portée de tout le monde. Nous, on a vu d’authentiques voleurs de bicyclette chinois!

L’honneur de la Chine est en jeu. Le grand Joe, que le jeu d’ombre des rares lampadaires éclairés dans la rue Líndùnjiē transforme en véritable géant, se doit de rétablir la réputation nationale de sa patrie. Il s’arrête brusquement et se tourne vers le trottoir d’en face.
— Non, Madame! s’écrie-t-il dans son meilleur français, nous ne sommes pas des voleurs! Ce sont nos propres bicyclettes et nous avons oublié nos clés chez mon ami… Chez cet imbécile de Zhang, ajoute-t-il en Chinois et à voix basse.
— Ah! Mon Dieu! hurle la touriste, des voleurs de bicyclette chinois… qui parlent français!

Ce devrait être le signal de la débandade. Mais un Français digne de ce nom ne peut se permettre de prendre la poudre d’escampette, surtout devant ses compatriotes. On se contente de presser le pas. Les hommes allongent la jambe, les dames accélèrent le rythme de leurs talons. Le Français, cartésien, trouve d’instinct le juste compromis entre prudence et dignité.
— Mais Madame, proteste Joe, qui s’égosille en vain, nous sommes des Chinois honnêtes!

Il est déjà trop tard. Le groupe de touristes se trouve hors de portée, au fond de la nuit noire. Ces honorables étrangers ne connaîtront pas la vérité. Encore un de ces malentendus entre nations qui ne sera jamais dissipé.

(D’après une anecdote racontée par Fan Yongmei)

2016-05-27

Tromper les gens en leur disant la vérité

Comme le signalait Mark Twain (ou un de ses collègues), une personne qui ne lit pas le journal est une personne non informée, tandis qu’une personne qui lit le journal est une personne désinformée. Sacré farceur! Il plaisantait. Vous ne ferez jamais croire que le « journal de référence » Le Monde ou la prestigieuse Agence France Presse se permettraient de nous cacher la vérité, ou de la tordre!

Tenez, prenons cette dépêche de l’AFP, publiée le 28 avril 2016 par Courrier international (journal indépendant appartenant à un autre journal indépendant qui s’appelle justement Le Monde) :
« Le Parlement chinois a voté une loi imposant un contrôle aux organisations non gouvernementales (ONG) étrangères. »

Jusqu’ici, rien de plus normal, on nous relate des faits précis (qui, quoi, où, quand, etc.). Apparemment, c’est de l’information pure. Il est évident que les activités de toutes les organisations, gouvernementales ou non, sont encadrées par des lois, quel que soit le pays. Cependant, la phrase est déjà tendancieuse, car elle laisse d’emblée, chez le lecteur, une impression défavorable envers les autorités chinoises : d’un côté, nous avons les gentils (les ONG, véritables organismes de charité qui s’évertuent à répandre le bien sur la terre), et de l’autre, le méchant (le Parlement chinois qui, doublement autoritariste, « impose un contrôle »).

Après tout, c’est de bonne guerre. Mais, au cas où le lecteur ne serait pas assez naïf, ne vaudrait-il pas mieux lui mettre les points sur les « I »? Empruntons la plume du rédacteur de l’AFP et tâchons d’améliorer la formulation de la dépêche :
« Le Parlement chinois a voté une loi très controversée imposant un contrôle aux organisations non gouvernementales (ONG) étrangères. »
C’est déjà plus méchant, mais allons plus loin :
« Le Parlement chinois, aux ordres du Parti communiste, a voté une loi très controversée imposant un contrôle aux organisations non gouvernementales (ONG) étrangères. »
Comme nous le savons, nos parlements occidentaux sont au service du peuple (d’où l’inexistence de lobbies à Washington et à Bruxelles). Celui de la Chine, par contre, est aux ordres du Parti communiste, il était essentiel de le rappeler.

Réflexion faite, il vaudrait mieux rajouter encore du beurre sur la tartine :
« Le Parlement chinois, aux ordres du Parti communiste, a voté une loi très controversée imposant un contrôle aux organisations non gouvernementales (ONG) étrangères, soulevant une vive inquiétude des intéressés et des observateurs. »

Qui sont ces mystérieux observateurs? Et quel est leur lien avec lesdits intéressés? Le second paragraphe qui viendra compléter la dépêche publiée par l’AFP, y fera indirectement allusion :
« L’initiative, pressentie de longue date, avait déjà provoqué une levée de boucliers d’organisations caritatives et de gouvernements étrangers. »
Les intéressés inquiets sont, bien évidemment, les organisations non gouvernementales, implicitement assimilées ici à des organisations caritatives. De leur côté, les observateurs semblent se confondre avec certains gouvernements étrangers (les États-Unis?), qui sont, paradoxalement, les principaux commanditaires des ces mêmes ONG.

Ce paradoxe n’est d’ailleurs un secret pour personne, car il suffit de visiter le site de la NED pour constater que bon nombre desdites ONG qui préoccupent tant le Parlement chinois sont financées par le Congrès des États-Unis, alors que d’autres reçoivent leurs fonds d’oligarques (« philanthropes ») américains tels que George Soros.

Pour reconnaître ces ONG hétérodoxes, qui font dans la politique plutôt que dans les œuvres caritatives, il suffit en général de vérifier que leur appellation sociale contient un mot clé tel que : ouverture, transparence, droits humains, démocratie, liberté, forum, agora.

Mais ce n’est pas fini. L’AFP a tenu à étoffer le second paragraphe de son communiqué en y ajoutant les mots suivants (en caractères gras) :
« L’initiative, pressentie de longue date, avait déjà provoqué une levée de boucliers d’organisations caritatives et de gouvernements étrangers s’inquiétant des pouvoirs accrus donnés à la police. »

Il n’y a en soi rien d’extraordinaire à ce que la police chinoise ait la responsabilité de faire respecter les lois promulguées par son parlement. Il en va de même dans tous les pays civilisés. Pourquoi, alors, ajouter cette vérité de la Palisse à la phrase, si ce n’est pour renforcer l’impression que la Chine est, contrairement à nos démocraties, un État policier. En langage de sophiste, cela s’appelle tromper les gens sans leur mentir. L’illustration qui accompagne la dépêche, montre effectivement un policier (un soldat? un concierge? un gardien de stationnement?) au visage de Janus.

Les deux premiers paragraphes de la dépêche de l’AFP, tels que publiés sur le site de Courrier international, se lisent donc comme suit :
« Le Parlement chinois, aux ordres du Parti communiste, a voté une loi très controversée imposant un contrôle aux organisations non gouvernementales (ONG) étrangères, soulevant une vive inquiétude des intéressés et des observateurs. »
« L’initiative, pressentie de longue date, avait déjà provoqué une levée de boucliers d’organisations caritatives et de gouvernements étrangers s’inquiétant des pouvoirs accrus donnés à la police. »


À priori, nous comprenons que les gouvernements cherchent à enjoliver, voire à dénaturer la réalité. Ne s’agit-il pas d’un des fondements de la politique? Nous accueillons donc toujours les communiqués de l’Agence Chine nouvelle, de Radio Spoutnik ou de l’Élysée avec le minimum d’esprit critique. Cependant, notre esprit critique doit également s’exercer à l’égard de toute source d’information réputée indépendante. Comme on a pu le constater, la dépêche de l’AFP citée ici ne se contente pas de transmettre une information objective, mais elle essaie surtout de communiquer un message subjectif au lecteur, que ce soit par des allusions, des associations d’idées, des formulations ambigües ou des silences éloquents, tous facilement repérables par un œil averti, et ce, sans jamais proférer de mensonges directs.

2012-04-08

L'affiche rouge

Quinze bobines patibulaires publiées dans le Quotidien du peuple, le 31 juillet 2009.

Quinze dangereux jeunes gens soupçonnés de comploter contre l'harmonie sociale.

Quinze visages oubliés au fond d'un tiroir.


Que sont devenus leurs propriétaires, au regard si familier?

Combien d'innocents figuraient parmi les quinze?

Se peut-il qu'un seul d'entre eux soit encore en liberté?

Qu'il respire encore aujourd'hui?

Dessins de Renaud Bouret

2012-03-08

Le coup du « directeur Wang »

Un jour que j'accompagnais des professeurs et des étudiants en Chine, la cheftaine de la délégation émit le souhait, à l’escale de Vancouver, de traverser le Pacifique en première classe. Je lui promis d'aller plaider sa cause, ce qui me fournissait un prétexte pour faire connaissance avec la charmante préposée du comptoir d'Air Chine. Étant alors désespérément célibataire, et malgré ma timidité naturelle, je ne ratais jamais une occasion de bavarder avec une jolie fille.

La jeune préposée me regarda gentiment et me répondit sans méfiance, comme si nous nous connaissions depuis toujours, et nullement étonnée de m'entendre parler chinois. J'avais presque un pied en Chine.
— Il faudrait revenir plus tard, Monsieur, quand le directeur Wang sera arrivé. Nous tâcherons alors de faire quelque chose pour vous.
L'hôtesse, pas bête pour deux sous, se débarrassa ainsi de moi avec un simple sourire.

Une heure après, alors que nous nous apprêtions à embarquer, je réitérai poliment ma requête au chef du comptoir.
— Êtes-vous le directeur Wang?
— Je suis désolé mais le directeur Wang a été retenu. Il ne viendra pas à l'aéroport cet après-midi.
— C'est fâcheux, car il aurait pu faire transférer le chef de notre délégation en première classe, c'est du moins ce qu'on m'avait suggéré.
— Si le directeur Wang vous l'a promis, il n'y aura pas de problème. Dès que les autres passagers seront enregistrés, nous allons arranger ça.
C'est ainsi que, grâce à une méprise et sans que j'aie eu besoin de mentir, un privilège fut accordé à une de mes connaissances.

La Chine vue du ciel
Photo : Renaud Bouret
 

Quelques années plus tard, un jour que je restais cloué à l'aéroport de Pékin, il me vint l'inspiration d'user du même subterfuge. Ma correspondance pour Dalian avait été supprimée à l'improviste et je redoutais de passer la nuit sur la banquette d'une salle d'attente, entouré de mes seuls bagages et assommé par douze heures de décalage horaire.
— Mademoiselle, demandai-je poliment à la préposée, savez-vous pourquoi mon vol pour Dalian a été annulé?
— Attendez un instant…
Elle se mit à fouiller sur son terminal pendant que je la fixais avec un mélange d’admiration et d’angoisse.
— Ah voici, enchaîna-t-elle, l'avion n'est pas parti pour Dalian ce matin, donc il n'a pas pu revenir ici.
Réponse d'une logique imparable. Et toujours avec les habituels yeux charmeurs des hôtesses chinoises.
— Mais Mademoiselle, est-ce qu'il y aura un autre vol pour Dalian aujourd'hui?
— Euh, oui, en effet, dans une heure, vol 888.
— Alors, transférez-moi sur ce vol (qui, soit dit en passant, est doté d'un numéro de bon augure).
— Mais c'est impossible, Monsieur, à moins que vous n'achetiez un nouveau billet.

Comme j'insistais, la préposée me suggéra d'adresser ma demande au comptoir chef, situé au milieu du hall. Une seconde employée, plus âgée mais encore plus élégante que la première, m'accueillit avec le sourire.
— On m'a dit que vous pourriez me transférer sur l'autre vol, suggérai-je. Il reste de la place, nous avons déjà vérifié.
— Je ne sais pas si j'ai le droit, hésita-t-elle.
— Mais si, osai-je sans même l'avoir prémédité, le directeur Wang a trouvé un vol pour moi.
Et, instinctivement, je montrai du doigt le comptoir que je venais de quitter, tout là-bas. La première préposée, qui m'avait suivi des yeux, nous fit un signe d'intelligence, qui fut interprété, à tort, comme une confirmation de mes dires. J'obtins ainsi le siège convoité et, grâce à ce contretemps, j'arrivai même à destination avant l'heure prévue!

Étant donné que la Chine compte 90 millions de Wang et une armée de directeurs, je prends désormais pour acquis que tout bureau, tout point de service, toute institution digne de ce nom, compte dans ses rangs un directeur Wang, le plus souvent invisible. De la même façon, on trouvera sans faute, à la réception de l’hôtel, chez le coiffeur ou dans l’atelier de mécanique, un dénommé Petit Liu. Et il n’existera ni club de taïchi, ni fanfare municipale, ni association des colombophiles sans au moins un père Zhang. Il s’agit d’un fait de civilisation essentiel, que les ouvrages sur la Chine passent malheureusement sous silence, et que nous révélons aujourd’hui, pour le plus grand bénéfice des voyageurs, des aventuriers et des amis du peuple chinois.

2011-10-27

Les Chinoises

Le roman Les Chinoises, de Renaud Bouret, est paru en librairie et sur Amazon.ca le 26 octobre 2011.

Un lancement est prévu pour le 17 novembre 2011 à 17h à la bibliothèque du Cégep de l’Outaouais (Local 2.605, 333 boulevard de la Cité des Jeunes à Gatineau).

Pour plus d'informations veuillez consulter le site Les Chinoises.

2008-12-07

Les jeunes en colère (2)

Dans un billet récent, nous évoquions la colère de certains internautes chinois, qui se déchaînent – gratuitement ou non – contre l'ennemi officiel du moment. Puisque la récente rencontre de Sarkozy avec le dalaï lama a réveillé l'indignation de ces jeunes internautes, nous avons eu la curiosité d'examiner le style de leur argumentation. Gardons cependant à l'esprit que les forums politiques sont des lieux privilégiés de défoulement collectif, ce qui excuse bien des excès.

Extraits du forum de China.com

Le sujet du jour est résumé dans un court article intitulé « Première bataille remportée: Une dirigeante des milieux d'affaires français [Laurence Parisot] prévient Sarkozy de ne pas jouer avec le feu. »

Commentaires

  • Par respect pour nos concitoyens, boycottons tout ce qui est français, y compris les Français eux-mêmes, ces chiens.
  • Les bandits resteront des bandits, les chiens mangeront toujours de la merde, et ceux qui s'opposent à la Chine signent leur arrêt de mort. Le minuscule ennemi du peuple chinois nommé Sarkozy a bientôt fini de s'amuser.
  • La Chine n'a pas le pouvoir de limiter la liberté d'autrui, mais la rencontre de Sarkozy avec le dalaï est une provocation à la souveraineté et à l'intégrité de la Chine, une provocation aux 1,3 milliard de Chinois épris de l'unité du territoire national. Sarkozy, espèce d'idiot, tu ignores ce que l'ensemble du monde a bien compris, pas besoin d'être poli avec toi, porc français.
  • À mort les Franchouilles! [Dessins d'épées ensanglantées à l'appui]
  • Sarkozy, cerveau débile…
  • Traiter les Français de fils de putes n'est certainement pas digne d'un gentleman.
  • Le président français est un chien. Il croit que tous les moyens sont bons pour se trouver une femme. C'est vraiment un chien.
  • Je vous méprise, les Franchouillards.
  • Porcs de Français [+ dessin d'une épée]!
  • Je crois que nous devrions rencontrer des dirigeants corses, c'est une affaire interne à la France qui n'est toujours pas réglée, comme ça il arrêtera de gesticuler.
  • Peuple français: nous vous sommons de destituer Sarkozy, pour lui apprendre à ne plus jouer avec le feu!
  • Compatriotes, boutons le feu à Carrefour!
  • Les Françaises peuvent méditer là-dessus, le mieux serait de les violer l'une après l'autre. (Signé: le confucianiste)
  • Pour défendre ses intérêts égoïstes, la France hypothèque l'avenir de l'Europe.
  • Ne les laissons plus exécuter leurs pantomimes, cette fois il faut absolument leur donner une sanglante leçon.
  • Continuons à boycotter les produits français.
  • France, merde de chien. (Signé: Le bienveillant)
  • Je n'achèterai plus de produits français de toute ma vie!!!
  • France de moins que rien, arrête de niaiser ou on sera obligé de te tuer.
  • Les médias et les politiciens européens ne connaissent vraiment rien de la Chine, ou alors ils ne veulent rien connaître. Ils ne respectent pas les sentiments des Chinois. Ils se croient encore à l'époque du sac du Palais d'été. Les Chinois doivent devenir puissants!
  • Compatriotes, unissons-nous, boycottons résolument les produits français! (Signé: Pastèque)
  • Voilà une démonstration éloquente de son habileté à outrager la Chine.
  • Sale-kozy, tu es libre de rencontrer ou de vouloir rencontrer n'importe quel démon! Et nous, les internautes, nous sommes libres de ne pas acheter de produits français! (...) Vous les Français, vous feriez mieux de serrer vos ceintures de pantalon.
  • Laurence Parisot, je vais t'expliquer, puisque tu ne comprends pas. Si un voyou viole toutes les femmes de ta famille, et que moi je l'accueille dans ma demeure, je l'invite à manger et à boire, je le traite en ami et en héros, qu'en penserais-tu?
  • Ne dis pas que tu ne comprends pas. Si un dirigeant spirituel français qui préconise l'indépendance d'une région française était officiellement invité par un chef d'État étranger, est-ce que tu continuerais à ne rien comprendre?

(Pour plus d'information, voir aussi l'article annoté du Quotidien du peuple, qui titrait aujourd'hui Le ministère des Affaires étrangères exhorte la France à corriger ses fautes.)

Un peu de calligraphie

En chinois, internaute se dit wǎngyǒu, littéralement ami du réseau. Le premier caractère représente un filet – et donc un réseau. Le second caractère est constitué de deux mains qui se rencontrent.
1. wǎng filet, réseau, Internet, (clé 122)
2. yǒu ami
3. 网友 wǎngyǒu internaute


2008-11-29

Les jeunes en colère

Nous avions mis de côté ce petit billet écrit cet été et consacré aux « jeunes en colère » des forums chinois. Mais le sujet pourrait bientôt revenir sur le tapis. En effet, le porte parole du ministère des affaires étrangères de Chine, Monsieur Qin Gang explique que « nous nous opposons fermement aux activités séparatistes du dalaï, quel que soit le pays et à quel niveau que ce soit, et aux contacts entre les dirigeants étrangers avec lui, quelle qu'en soit la forme » (Le Quotidien du peuple - 28 novembre 2008). Et puisque le président français prévoit rencontrer le prix Nobel de la paix lors de sa prochaine visite à Danzig, Monsieur Qin Gang annonce que son pays annule sa participation au sommet UE-Chine qui devait se tenir à Lyon le 1er décembre.

Le nationalisme exacerbé de nombreux jeunes gens chinois a trouvé un moyen d'expression nouveau avec les forums internet. Nourris par des programmes scolaires très nationalistes, ces garçons se méfient des puissances étrangères, rejettent toute forme de « séparatisme » et vénèrent l'armée nationale. Lorsqu'ils se déchaînent contre l'ennemi du moment, Japon, États-Unis, France et même Taiwan, ils utilisent des propos violents, parfois haineux, à l'adresse non pas des seuls gouvernements concernés mais des peuples eux-mêmes et de leur culture. On les appelle les fènqīng (愤青), c'est-à-dire les « jeunes en colère », du nom d'un film tourné en 1973. Certains Chinois écrivent le mot fènqīng en modifiant le premier caractère, ce qui aboutit au surnom de « petits merdeux » (粪青). Car il va de soi que les Chinois, comme tous les peuples, sont constitués de divers groupes aux comportements et aux opinions très diverses, et qu'on y trouve, comme ailleurs, plus de modérés que d'enragés.

Parmi les fènqīng, on compte un certain nombre de mercenaires, qui forment ce qu'on appelle le Parti des cinquante centimes (Wǔmáodǎng 五毛党). Ces soldats du patriotisme reçoivent en effet cinquante centimes (cinq mao) des autorités, chaque fois qu'ils réussissent à exprimer leur colère programmée sur un des grands forums internet. C'est ainsi que de nombreux fènqīng ont accusé José-Luis Duran, le président « français » de Carrefour d'avoir personnellement subventionné la « clique du dalaï », nouvelle qui a été reprise par les médias officiels de Pékin sous le titre « Les internautes d'origine chinoise du monde entier lancent un appel au boycott des produits français ». On peut y lire notamment « La rumeur accusant le groupe LVMH, principal actionnaire de Carrefour, d'avoir financé le Dalaï Lama ainsi que les incidents survenus lors du relais de la Flamme olympique à Paris ont beaucoup indigné les internautes chinois. » (Le Quotidien du peuple, 2008-04-16). La veille, on pouvait lire, sous la signature d'un internaute : « Faudra-t-il que ces maudits Français continuent à diviser notre pays avec leur sale argent et à humilier et à insulter notre peuple? » et le journaliste renchérissait : « Ce qui ajoute à cela, c'est que presque tous les Parisiens étaient restés impassibles et totalement indifférents quand les voyous et les malfaiteurs attaquaient les porteurs de la torche olympique, criaient des insultes à l'égard des étudiants chinois et déchiraient le drapeau de la Chine! » (Le Quotidien du peuple, 2008-04-15). Cette description, qui relève manifestement du fantasme, est sans doute inspirée d'un savant montage concocté alors par la télévision officielle.

Parfois, les fènqīng se retournent contre leur propre gouvernement, qu'ils trouvent trop mou face aux ennemis héréditaires, et qu'ils accusent de brader l'empire. Ainsi, l'accord sino-japonais sur les îles contestées en mer de Chine, qui s'est conclu le 6 juillet 2008 (voir l'article du Quotidien du Peuple), a déplu à bon nombre de jeunes nationalistes, vite muselés sur les forums. La diversion antifrançaise tombait donc à pic, même si la France, plutôt appréciée des Chinois, fait un ennemi peu crédible et peu durable.

Faut-il pour autant s'inquiéter d'un éventuel dérapage de cet hyper nationalisme juvénile? Probablement pas puisque les fènqīng ne constituent pas un mouvement organisé et que leur fièvre est par nature temporaire et quasi hormonale. Il est donc facile d'instrumentaliser les fènqīng, un peu à la façon des gardes rouges de la Révolution dite culturelle, avant de les mettre au rancart, le moment venu.

Plan type d'un message à cinquante centimes sur un forum

  • 1. Je suis une personne raisonnable et réservée (médecin, ingénieur, technicien diplômé, etc.) mais cette fois c'en est trop, il faut que j'exprime mon point de vue personnel.
  • 2. Les Occidentaux ne sont pas des spécialistes de la Chine et ils se permettent pourtant de donner leur avis sur ce qui se passe en Chine.
  • 3. Depuis la Guerre de l'opium (les « traités inégaux », le sac du Palais d'été, etc.), les Chinois ont été maintes fois victimes des Occidentaux.
  • 4. La Chine a beaucoup progressé, ces dernières années, alors il est injuste, voire présomptueux, de la critiquer.
  • 5. Jusqu'ici, les Chinois ont été patients, mais faites bien attention, car ils sont comme l'eau calme qui peut se transformer en mer déchaînée.
  • 6. Les Occidentaux sont mal placés pour donner des leçons aux Chinois, car ils ont commis beaucoup de crimes et ils cachent hypocritement leur racisme.

Exemple d'un message à cinquante centimes sur un forum

(Traduction)
Je suis un ingénieur de Zhengzhou (Henan), âgé de 41 ans, et c'est la première fois que j'écris un message pour exprimer mon point de vue. Je considère que les Occidentaux doivent s'informer correctement de la réalité chinoise et qu'ils devraient nous traiter en amis ou en partenaires plutôt qu'en ennemis. Je trouve que, ces dernières années, la Chine a accompli d'énormes progrès dans tous les domaines, y compris le fait que de simples citoyens comme moi n'aiment pas beaucoup se faire constamment pointer du doigt par autrui. L'Occident est-il d'ailleurs tellement merveilleux qu'il puisse se permettre de donner des leçons aux autres? Parfois, je trouve les Occidentaux hypocrites et vils, peut-être à cause de leurs préjugés et de leur arrogance. (Source)

(Texte original)
我是一名中国工程师,41岁,在河南郑州市,这是我第一次就一篇文章表达看法。我觉得西方应该真正了解中国的现实真相,应该做中国的朋友或伙伴,而不是敌人。我感觉中国这些年来各方面都取得了巨大的进步,包括象我这样普通的中国人是不喜欢别人指手划脚的。西方世界自己真的就很完美,有资格教训别人吗?我有时候觉得西方很虚伪,也很卑鄙,原因是偏见和傲慢。

Plusieurs Occidentaux, avides de repentance, y trouveront leur compte. Mais peut-on concevoir un message inverse, où l'on échangerait les mots Chinois et Occidentaux?

(Lien : Article du journal Le Monde sur les fenqing.)

2008-11-16

Mao = Marx + Qin Shihuang

Toujours debout : La statue de Mao Zedong, à deux pas de la vieille-cité de Lijiang (Yunnan)
Photos : Renaud Bouret - 2007

Le 23 septembre 1973, Mao déclarait au vice-président égyptien en visite à Pékin : « Qin Shihuang fut le premier grand empereur de la société chinoise féodale. Moi aussi, je suis un Qin Shihuang. D'ailleurs, Lin Biao m'a traité de Qin Shihuang. Il y a toujours eu deux sortes de Chinois : ceux qui approuvent Qin Shihuang, et ceux qui le désapprouvent. Moi, je suis pour Qin Shihuang et je suis contre Confucius. Car Qin Shihuang fut le premier à unifier la Chine, à harmoniser l'écriture, à construire un vaste réseau routier. (…) » (source : China.com).

« Une théorie n'est scientifique que si elle est réfutable. » (Karl Popper)
« Contrairement au socialisme utopique, le socialisme scientifique est irréfutable. » (Karl Frédérich Tixier-Bélisaire)

Pendant les dernières années de sa vie, Mao aimait à se qualifier de Marx + Qin Shihuang. Qin Shihuang (le premier empereur) était certes un despote féodal, mais il créa la nation chinoise grâce à ses méthodes centralisatrices et autoritaires. Si on combine aux qualités pragmatiques de Qin Shihuang les vertus du socialisme dit scientifique, on obtient le leader parfait, celui qui ne peut jamais être dans l'erreur. On obtient le président Mao et le maoïsme, une doctrine inattaquable puisque cautionnée par la science.

L'équation peut en fin de compte se résumer à : Marx + Qin Shihuang = Dieu.

Ce vieillard vénère le père de la démaoïsation, Deng Xiaoping, qui l'a délivré en 1978 de 10 ans d'humiliations et de mauvais traitements. Son plus grand trésor est la carte en relief du sud-est asiatique (à droite de la photo), qui lui rappelle ses années de jeunesse, alors qu'il participait à la construction de la route de Birmanie, sous les ordres du colonel Leo Dawson, en 1943.

« Il est assez curieux de noter que c'est précisément le socialisme ainsi dérivé d'idées mystiques, dont l'origine se perd dans la nuit des temps, qui se qualifie lui-même de socialisme scientifique, tandis qu'il cherche à discréditer en lui donnant le nom d'utopique le socialisme enfanté par les considérations rationnelles des philosophes. »
(Ludwig von Mises - 1881-1973)

Le socialisme scientifique : qui eut cru qu'un petit qualificatif aussi innocent causerait la mort de dizaines de millions de braves citoyens, et la misère de tant d'autres.

L'inscription au pied de la statue de Mao se lit :
参与禁毒人民战争。构建和谐平安古城
(Participons à la guerre populaire contre la drogue. Bâtissons une vieille-cité harmonieuse et paisible).

Traduction du vocabulaire

毛泽东 Máo Zédōng (homme d'État, 1893-1976)
马克思 Mǎkèsī Marx
jiā additionner, plus
秦始皇 Qín Shǐhuáng (empereur, ~259-210)

参与 cānyù participer, prendre part
jìn défendre, interdire
poison, drogue
人民 rénmín peuple
战争 zhànzhēng guerre
构建 gòujiàn construire, créer, bâtir
和谐 héxié harmonieux
平安 píng'ān sain et sauf, paisible
ancien
chéng muraille, ville, cité

2008-09-17

Chantons en chœur

Une petite station de villégiature à la mode, au bord de la rivière Lí. Chaque boutique y va de sa musique, locale et mondialisée : Astrud Gilberto, Mòlìhuā (Le jasmin) et Vivaldi. L'équivalent de la musique de supermarché pour routards de tendance « centre-gauche ». Dans la rue, des vendeurs de flûtes, qui ne sont ni artisans ni musiciens, répètent tous, à longueur de journée, les deux mêmes airs : La marche des pionniers et… Red river Valley. Qu'est-ce que la musique aujourd'hui? La musique est un bruit à la fois confus et familier. Un bruit qui sert à masquer l'ennui et à neutraliser l'esprit. La musique est un bruit de fond. Un bruit de fond mondialisé. Un bruit de fond qui couvre tout le spectre politique, de la gauche (le rap) à la droite (le disco), sans oublier nos touristes semi-écolo et nos pousse-caddy.

Ce restaurant se nomme Le Vôtre. Une petite touche d'humour dans cette ville agréable et insipide. Il occupe les locaux de l'ancien théâtre municipal ou du yámen préfectoral. On imagine bien les plaignants de jadis, venus se prosterner aux pieds des marches pour réclamer réparation, et s'en retourner parfois avec quelques dizaines de coups de bâtons.

La semaine dernière, toute la rue a été immergée sous un mètre d'eau. Seul le yámen a échappé à l'inondation historique, de celles qu'on ne voit qu'une ou deux fois par siècle. Mais un siècle, c'est bien court pour quelqu'un qui voit loin. Aussi, les riverains de la rivière Lí, du moins les personnes éclairées et fortunées, avaient l'habitude de ne construire que sur les hauteurs. Mais dans notre univers mondialisé, et rempli d'une musique de fond, le temps présent est notre seul horizon. Comme les pauvres bougres d'antan, les riches investisseurs bâtissent dans la plaine. Et la rivière Lí a beau jeu de se moquer d'eux, à chaque déluge.

La nuit tombe sur la terrasse du yámen. Une demi-douzaine d'amis viennent d'achever leur repas. Quelques chaises s'entrechoquent. Le bruit de fond s'estompe au loin, dans les ruelles. L'un des convives enfile les bretelles de son accordéon et, soudain, une riche harmonie s'élève, entre les murs de pierre. Les premiers accords d'un air datant d'avant la mondialisation : Tóngyī shǒu gē (Chantons en chœur). Un guitariste se joint subtilement au concert, et bientôt, il entonne les premières phrases de cette chanson mélancolique.
Un songe parfumé ne peut jamais mentir
Car voici enfin venu le jour des retrouvailles.
Et toute la compagnie de reprendre le refrain en harmonie. Le cœur de l'homme, gavé de bruits de fond, ne peut s'empêcher de tressaillir au son de la musique, dont il avait oublié jusqu'à l'existence.

C'est une chanson dont les paroles peuvent sembler banales, lorsqu'elles sont lues, toutes nues. Mais lorsqu'on les chante, en chœur, avec les amis retrouvés, l'espace d'une fraction de vie, ces paroles prennent tout leur sens et nous relient à nos souvenirs chéris et à nos espoirs charmants. La musique, c'est un instant de joie qui s'inscrit dans la durée. Rien à voir avec le bruit de fond mondialisé.

Les Chinois ont une curieuse façon de noter la musique. Le procédé est pourtant simple. Les notes sont numérotées selon leur position dans la gamme, ce qui permet de transposer les partitions instantanément. Ici, puisque la chanson est chantée en Fa, la première note de la mélodie (5) correspond à Do, qui est la quinte de la gamme de Fa. La seconde note (1) représente la tonique de la gamme, soit Fa. Quelques symboles complémentaires pour changer d'octave et pour marquer la durée des notes, et le tour est joué. Nous donnons ci-dessous la transcription des huit premières mesures de la chanson (en Fa) ainsi que la grille d'accords de guitare (en Ré). Cette chanson, très connue en Chine, gagne bien sûr à être écoutée, puis à être chantée en chœur et en harmonie, avec des amis chers. On la trouvera facilement sur Internet sous le titre 同一首歌 (cf ce lien temporaire ou celui-ci) . Quand ils prennent la peine de se mettre à chanter, les peuples se ressemblent étrangement.

水千条山万座我们曾走过
每一次相逢和笑脸都彼此铭刻
在阳光灿烂欢乐的日子里
我们手拉手啊想说的太多。

Ces fleurs coupées m’ont raconté comment tu es parti
Car la terre connaît tous les coins secrets de ton cœur.
Un songe parfumé ne peut jamais mentir
Et voici enfin venu le jour des retrouvailles.

Ensemble nous avons franchi cent rivières et mille montagnes
Toutes nos rencontres, tous ces sourires échangés restent gravés en nous
Ces jours heureux inondés de clarté
On ne se lasse plus de les évoquer, main dans la main.

Pendant que les orages s’abattaient sur le monde
Un ciel rempli d’étoiles éclairait notre enfance
Animés par les mêmes sentiments, nous brûlions des mêmes désirs
Nos joies communes nous ont inspiré ce même chant.

Paroles : 陈哲
Musique : 孟卫东
Traduction : Renaud Bouret

La nuit est tombée sur la petite station de villégiature à la mode. Les berges de la rivière Lí sont calmes et désertes, car les touristes ne s'éloignent jamais de leurs quartiers remplis de bruits de fond. Dans le silence, et pendant que la lune se lève derrière les sommets, sur l'autre rive, on entend encore résonner en soi la voix des vieux amis qui chantent en chœur.

2008-08-13

Hymne à la Mère patrie

« Allez les Jeux! Allez la Chine! »
Affiche en faveur des Jeux olympiques de Pékin - Guilin, juillet 2008
Photo: Renaud Bouret

Le chant présenté lors de l'arrivée du drapeau chinois, pendant spectacle d'inauguration des Jeux olympiques de Pékin, est l'adaptation d'une œuvre de Wáng Xīn (王莘) datant de 1950. L'année précédente, Wáng Xīn, ému, assistait à la cérémonie de la proclamation de la République populaire de Chine sur la place Tian'anmen. Douze mois plus tard, de retour dans la capitale et replongé en pensée dans l'atmosphère de la libération, il composa et écrivit cet hymne à la mère patrie.

« Le drapeau aux cinq étoiles flotte dans le vent
Des chants de victoire retentissent de tous côtés
Chantons notre chère Mère patrie
Une ère de prospérité et de puissance s'ouvre à nous.
Traversant les montagnes, traversant les plaines
Enjambant le fleuve Jaune et le Yangze impétueux
Cet immense et beau territoire
C'est notre cher pays natal.
Peuple héroïque debout!
Unis fraternellement nous sommes durs comme l'acier.
Nous sommes courageux et âpres au travail
L'indépendance et la liberté sont notre idéal.
Nous avons surmonté de nombreuses souffrances
Avant d'arriver à ce jour de libération.
Nous aimons la paix, nous chérissons le pays natal
Quiconque oserait nous porter atteinte serait un homme mort.
Le soleil se lève sur l'Orient
La république populaire grandit
Notre chef Mao Zedong
Nous guide dans notre marche en avant
Notre vie s'améliore de jour en jour
Notre avenir s'annonce radieux. »

(Texte de Wáng Xīn. Traduction de Renaud Bouret)
(Voir la version originale chinoise, avec annotation du vocabulaire, sur Ramou.net.)

Ironiquement, cet hymne très « grand-père Mao » a été chaudement applaudi par les spectateurs étrangers qui n'y comprenaient goutte. François Hauter, grand reporter au Figaro, a même pu titrer : Cérémonie des JO : Marx et Mao aux oubliettes.

C'est une petite fille du nom de Yáng Pèiyí (杨沛宜), sélectionnée parmi plusieurs centaines de candidates, qui a chanté la nouvelle version de l'hymne, le 8 août 2008, dans le stade du Nid d'oiseau de Pékin. Cependant, comme il ne trouvait pas la fillette assez jolie, un membre du Bureau politique l'aurait fait remplacer, sur le devant de la scène, par une certaine Lín Miàokě (林妙可), qui avait déjà tourné dans des publicités télévisées.

Évidemment, ce subterfuge avait un noble but, celui de « défendre l'intérêt national ». C'est ce qu'a finalement avoué le responsable musical de la cérémonie d'ouverture Chén Qígāng (陈其钢), compositeur de nationalité française, dans une entrevue sur les ondes de la Radio populaire de Pékin. La petite Lín Miàokě, nouvelle coqueluche des médias, qui n'ont pas manqué de l'inviter afin de la féliciter pour sa voix d'or, ignorait qu'elle chantait à micro fermé et que sa voix était couverte par l'enregistrement original de Yáng Pèiyí. La situation commençait à devenir embarrassante.

On a appris du même coup que les faisceaux de lumières qui avançaient, tel un dragon, depuis la Cité interdite jusqu'au stade olympique, au moment du compte à rebours, avaient été préenregistrées et transformés à l'aide de logiciels. L'ensemble des prises de vue et du montage de la scène s'étaient étalés sur un an.

Cela s'ajoute aux faux spectateurs, payés et entraînés pour remplir les rangées de bancs vides et pour créer de l'ambiance. Ces troupes de joyeux supporters avaient pour instruction de s'enthousiasmer à tour de rôle pour chacune des parties en lice, d'où une atmosphère un peu surréaliste qui n'a pas échappé aux habitués des stades. Contrairement aux fans payés, les fans payants ont en effet pour principe d'exprimer résolument leur parti pris.

Il ne s'agit après tout que de bons vieux trucages du monde du spectacle. Et les Jeux olympiques ne sont-ils pas, avant tout, un immense spectacle.

2008-04-23

Souvenirs d’un voyage dans le Thibet

La couverture de « Souvenir d’un voyage dans le Thibet », R-E Huc, Librairie générale française, 1962.

Les passages ci-dessous sont extraits de « Souvenir d’un voyage dans la Tartarie et le Thibet pendant les années 1844, 1845 et 1846 » par R.E. Huc, missionnaire lazariste. Nous avons conservé la transcription romanisée de l’époque. Les notes entre crochets, qui contiennent notamment les versions modernes des caractères chinois et de leur romanisation, ne font pas partie du texte original : elles ont été rajoutées par nous. On trouve aujourd’hui la version intégrale de ce livre passionnant sur le site de l'UQAC.

Présentation : En octobre 1846, les pères Huc et Gabet arrivent à Macao, après un périple de près de trois ans qui les a conduit de Pékin au Thibet, en passant par la Tartarie mongole. À leur arrivée à Lha-Ssa, but principal de leur voyage, les deux « lamas » occidentaux furent d’abord reçus par le régent thibétain ou nomekhan, qui sut apprécier leur science et leur connaissance des langues chinoise, mongole et tibétaine. Puis on les présenta à l’ambassadeur chinois ou kin-tchai, ou amban, qui n’était autre que le fameux noble mandchou Kichàn (琦善 Qishan, 1790-1854), ex-vice-roi de Canton succédant à Lin Tzesü (林则徐 Lin Zexu, 1785-1850) après la défaite de la guerre de l’Opium (1840). Kichàn était tombé en disgrâce après avoir signé le traité concédant la ville de Hongkong à l’Angleterre, mais il occupa par la suite quelques postes officiels dont celui de résident impérial à Lha-Ssa, au moment du séjour des deux prêtres français. Même s’il dit beaucoup de bien de la sagesse de Kichàn durant la guerre de l’opium, le père Gabet accorde manifestement ses préférences aux autorités tibétaines.

La trente-cinquième année du règne de Kièn-Long [乾隆 Qian Long, 1711-1799; il s’agit de l’année 1769], la cour de Pékin avait à Lha-Ssa deux Kin-Tchai, ou ambassadeurs. (…) Depuis quelques temps, d’ailleurs, les deux mandarins chinois donnaient, par leur conduite, de l’ombrage aux Thibétains : ils s’immisçaient tous les jours de plus en plus dans les affaires du gouvernement, et empiétaient ouvertement sur les droits du talé lama. Enfin, pour comble d’arrogance, ils faisaient entrer de nombreuses troupes chinoises dans le Thibet, sous prétexte de protéger le talé lama contre certaines peuplades du Népal, qui lui donnaient de l’inquiétude. L’opposition du gouvernement thibétain fut, dit-on, terrible, et le Nomekhan employa tous les ressorts de son autorité pour arrêter l’usurpation des deux Kin-Tchai. (…)

[Le Nomekhan est ensuite assassiné alors qu’il est en conférence au palais des ambassadeurs chinois.]

La ville tout entière fut aussitôt soulevée, on courut aux armes de toutes parts, et l’on se précipita tumultueusement vers le palais des Kin-Tchai, qui furent horriblement mis en pièces. La colère du peuple était si grande qu’on poursuivit indistinctement tous les Chinois; on les traqua partout comme des bêtes sauvages, non seulement à Lha-Ssa, mais encore sur tous les autres points du Thibet où ils avaient établi des postes militaires. On en fit une affreuse boucherie. Les Thibétains, dit-on, ne déposèrent les armes qu’après avoir impitoyablement poursuivi et massacré tous les Chinois jusqu’aux frontières du Yunnan et du Ssetchouan. (p. II-266)

Le talé lama [dalaï lama] est le chef politique et religieux de toutes les contrées du Thibet; c’est dans ses mains que réside toute puissance législative, exécutive et administrative. Le droit coutumier et certains règlements, laissés par Tsong-Kaba [réformateur du lamaïsme, 1357-1419], servent à le diriger dans l’exercice de son immense autorité. (…)

Après le talé lama, que les Thibétains nomment aussi quelquefois Kian-Ngan-Remboutchi (souverain trésor), vient le Nomekhan ou empereur spirituel. Les Chinois lui donnent le nom de Tsan-Wang [藏王 zang wang], roi du Thibet. Ce personnage est nommé par le talé lama, et doit être toujours choisi parmi la classe des lamas chaberons. Il conserve son poste pendant toute sa vie, et ne peut être renversé que par un coup d’État. Toutes les affaires du gouvernement dépendent du Nomekhan et de quatre ministres nommés Kalons. (p. II-272-273)

Le quatrième de couverture indique l'itinéraire des pères Huc et Gabet.

2008-04-20

Soyez prêts à tous les sacrifices pour vous venger

La couverture de la version chinoise de Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline.

Décidément, la flamme de l'harmonie suscite beaucoup de propos disgracieux (pour ne pas dire haineux) sur les forums internet chinois. Curieusement, à chaque explosion de colère, on retrouve les mêmes expressions toutes faites. Si des milliers d'internautes reproduisent spontanément les mêmes phrases, c'est qu'ils s'inspirent largement de leurs manuels scolaires (voire du Petit livre rouge).

Les thèmes favoris de ces forums citoyens sont la victimisation et l'humiliation de la mère patrie, auxquelles il faut répondre par la puissance et la vengeance. Voilà qui est tout à fait dans l'esprit olympique préconisé par Pierre de Coubertin, d'autant plus que l'ennemi du jour est la France. Le texte suivant a été publié à la une du Quotidien du peuple en ligne, juste après l'article intitulé Les volontaires gardent la flamme sacrée.

(...) Une autre rumeur circule actuellement à l'intérieur de la Chine : les patrons de plusieurs grands groupes d'entreprises françaises installés en Chine financent avec de grosses sommes les « indépendantistes tibétains » avec l'argent des Chinois qui l'ont gagné à la sueur de leur front. Ces agissements pernicieux et malhonnêtes des hommes d'affaires français ont provoqué un tollé général de la masse populaire chinoise qui éprouve une grande indignation. Il se peut que les Français n'ont aucune idée de la voix et de la force des gens du peuple de la Chine, car elles sont totalement différentes de celles de la population française : elles ne se manifestent pas tellement et restent calme en apparence, mais elles existent réellement, et dès qu'elles sont provoquées, surtout lorsque la nation chinoise est en danger et qu'on la menace, l'insulte et l'outrage, alors ce sera l'explosion qui détruira tout ennemi.

(...) Vu du plan moral, si le peuple chinois se montre toujours conciliant et supporte toujours en silence les menaces, les insultes et les brutalités des puissances occidentales, y compris la France, ce serait alors une expression de faiblesse et de poltronnerie qui encourageront celles-ci à nous malmener, à nous brutaliser et à nous opprimer encore plus, et cela est une importante raison de l'appel des forces populaires chinoises pour s'opposer et pour lutter contre la politique du plus fort. Nos ancêtres ont dit : « Ne courbez jamais l'échine et soyez prêts à tous les sacrifices pour vous venger. ». A l'heure actuelle, le monde entier observe la Chine pour voir comment va-t-elle agir.

Gao Yuan, blogueur
Source : Le Quotidien du peuple en ligne.

Au départ, la rumeur prétendait que « le principal actionnaire de Carrefour est soupçonné d'avoir subventionné le Dalaï » (家乐福大股东涉嫌资助达赖). Bien que l'accusation soit grossière, nous avons cherché en vain un internaute qui exprime des doutes sur sa véracité. Au contraire, nous constatons maintenant, dans l'article reproduit ci-dessus, que plusieurs grands groupes d'entreprises françaises sont dans le bain. Allons-nous découvrir demain que Sarkozy est en fait le descendant d'un seigneur féodal tibétain et que le grand-père de Ségolène a dirigé le sac du Palais d'Été?

Il faut reconnaître que bien des Chinois ne partagent pas cette façon manichéenne de voir le monde. On les rencontre loin de ce lieu d'unanimisme qu'est l'internet national. Ils peuvent alors manifester leur ouverture d'esprit et leur sens de l'hospitalité habituels.

2008-04-05

La presse objective et la presse subjective

Le site des nouvelles de Sina.com (5 avril 2008)
(Cliquez sur les images pour les agrandir.)

Le site des nouvelles de Sina.com, un des principaux portails internet chinois, recueille des centaines de milliers de signatures pour protester contre la « distorsion » de la réalité tibétaine par les médias occidentaux. L'image ci-dessus figure en tête de la page consacrée à ce sujet. On peut y lire : « Les reportages contraires à la vérité de CNN et d'autres médias occidentaux suscitent les PROTESTATIONS des citoyens internautes. »

L'image reprend en partie la symbolique de celle publiée immédiatement après les incidents de Lhassa (voir ci-dessous et voir aussi notre précédent billet sur le sujet). On y retrouve la même scène d'apocalypse, mais cette fois, on a ajouté quelques éléments rassurants : les forces policières, solidement casquées, et le peuple, indigné par les mensonges des médias occidentaux. À gauche, la chienlit, à droite l'ordre. D'un côté les propriétés, de l'autre les propriétaires. La population chinoise, outrée par la barbarie des émeutiers tibétains et l'incurie des autorités dans les premières heures, peut maintenant se rassurer et reporter son indignation sur un ennemi de l'extérieur.

Image publiée par Sina.com quelques jours après les incidents de Lhassa

La photo truquée par CNN (à gauche) et l'original (à droite) selon le site Anti-CNN

La page de Sina.com reprend une partie des « photos truquées » de la presse occidentale telles que relevées par le site Anti-CNN. L'image ci-dessus représente une photographie tronquée que l'on dit « publiée sciemment sur le site de CNN pour tromper les masses populaires ». Selon Anti-CNN, l'image cache les vrais coupables, en train de lancer des pierres aux blindés, pour faire croire que ces blindés tentent d'écraser d'innocents piétons.

Par hasard, nous nous sommes rendus sur le site du magazine Time, associé d'ailleurs à CNN, pour y retrouver la photo non tronquée. De quoi y perdre son latin, à moins qu'il ne s'agisse d'une double manipulation (©)!

Sur la sélection de Getty-AFP, on reconnaît, au centre, la photo dite véritable par le site anti-CNN.

Comme toujours, il n'est pas inutile de remonter à la source. Les images originales, proposées en plusieurs formats par Getty et l'AFP (voir ci-dessus), sont bien accompagnées de la légende « Des Tibétains jettent des pierres à des véhicules de l'armée » et non de la légende « Des chauffards s'acharnent sur les cadavres de paisibles passants ».

Il y a fort à parier que le choix de la photo, parmi la sélection proposées par Getty, dépendra plus des contraintes de mise en page que d'une manie du complot. Si on y regarde de plus près, on constate aussi que la photo de gauche du trio ci-dessus contient une section qui n'apparaît pas sur la soi-disant photo véritable exhibée par le site anti-CNN. Comble d'ironie, cette photo véritable serait donc, elle aussi, une photo tronquée!

 

shí plein, vrai, réalité
La case de droite (sur fond rouge) représente l'ancienne graphie : un toit recouvrant plein de riches marchandises.

2008-03-23

Page web dynamique

Au début de l'Internet, les pages web étaient statiques. On y intégrait textes, images et mise en page, puis on les mettait en ligne. Le contenu était le même pour tous, et il ne changeait que si la page était mise à jour par son auteur. Aujourd'hui, les pages sont souvent construites sur mesure, au moment où l'internaute clique sur le lien correspondant. Les pages sont alors crées à l'aide de bases de données et de morceaux de code, en fonction des paramètres de l'utilisateur.

Ce matin, en jetant un coup d'œil au portail Sina.com, nous sommes tombés sur une nouvelle forme de page dynamique. Nous savions que de nombreux sites étrangers sont censurés en Chine. C'est le cas, par exemple, de blogspot.com, la filiale de Google sur laquelle ce carnet est publié. Mais aujourd'hui, nous avons découvert une nouvelle forme de censure. Il s'agit de sites chinois que les autorités locales interdisent aux visiteurs étrangers.

L'encadré avec titre en rouge contient le dossier Incidents de Lhassa.
Cliquez sur les images pour les agrandir.

La page d'accueil de Sina met en évidence le dossier des émeutes du Tibet dans un encadré au titre rouge placé ironiquement à côté de l'image paisible de « vestales » allumant la torche olympique. Au début de la journée, cet encadré contenait, selon le journal Le Monde, la photo des Tibétains les plus recherchés par la police. Ces photographies ont manifestement été déplacées sur une deuxième page. Nous cliquons donc sur le lien pour voir la binette de ces « ennemis du peuple » que les internautes sont appelés à dénoncer…

Cette image apparaît pendant une fraction de seconde.

Étrangement, la page cesse de se charger après quelques dixièmes de secondes. À peine le temps d'apercevoir une banderole portant l'inscription : Voies de faits, vandalisme, pillage et incendies pendant les incidents du 14 mars à Lhassa (image ci-dessus).

  Traduction des mots chinois

 

La page qui était en cours de réception disparaît soudainement.

Tout d'un coup, la page cesse de se charger et un message d'erreur apparaît. Le serveur de Sina vient de décoder le pays d'origine du visiteur (en l'occurrence le Canada) et prend les mesures appropriées. À partir de là, tous les liens de la page d'accueil de Sina deviennent inaccessibles.

La référence sur cette page disparue est toujours présente sur Google. Mais impossible d'accéder à cette page ni de trouver sa copie en cache.

2008-03-14

Émeutes de Lhassa

Contrairement aux affirmations de diverses stations de radio à travers le monde, l’Agence Chine nouvelle fait effectivement état des émeutes de Lhassa sur son site en langue chinoise (et pas seulement sur son site en anglais). Nous reproduisons un résumé de cet article ci-dessous. Pour faire bonne mesure, nous vous proposons aussi la version du Dajiyuan, journal d'opposition basé aux États-Unis. On pourra apprécier la différence de ton entre les deux comptes rendus.

Résumé de l'article de l'Agence Chine nouvelle (15 mars 2008)

Le responsable de la région autonome du Tibet s'est entretenu avec le journaliste de l'Agence Chine nouvelle des émeutes en cours. Des personnes de nationalité tibétaine se sont livrées à des violences : bagarres, casse, incendie. Selon le responsable de la région autonome du Tibet, ces émeutes compromettent la sécurité et les biens des masses populaires. Le responsable affirme détenir des preuves substantielles de l'implication du Dalaï Lama dans ces incidents. Les autorités estiment disposer des moyens nécessaires pour maintenir la stabilité sociale au Tibet.

Voir aussi l'article chinois annoté en français sur ramou.net.

Résumé de l'article du Dajiyuan (15 mars 2008)

La manifestation commémorant le 49 anniversaire de la marche des bonzes contre la répression s'est terminée dans la violence le 14 mars. Après que l'armée, appuyée par les forces policières eut encerclé les trois grands monastères de Lhassa (Jokhang, Drepung et Sera), des Tibétains ont incendié des voitures de police et des commerces. L'armée et la police ont alors utilisé armes à feu et chars d'assaut pour étouffer l'émeute. Les gaz lacrymogènes flottent dans les rues. Le gouvernement chinois a de plus décrété un couvre-feu pour la ville de Lhassa.

Les commerçants tibétains ont suspendu le châle traditionnel pour éviter les attaques contre les magasins et les automobiles appartenant aux Hans.

Le chef spirituel des Tibétains presse le gouvernement chinois de cesser d'utiliser de violence envers ses compatriotes. Les Tibétains ne font qu'exprimer leur rancune contre les longues années de domination chinoise. Seul le dialogue pourra apaiser la fureur des Tibétains.

Un habitant de Lhassa témoigne « La situation est extrêmement grave. Le couvre-feu a été imposé. J'ai aperçu les militaires bloquer toutes les grandes artères du centre-ville. La presque totalité des commerces ont fermé leurs portes. »

Les visiteurs étrangers présents à Lhassa ont été avisés de rester dans leurs hôtels et de ne pas sortir. Un témoin étranger a déclaré « Le centre de Lhassa est rempli de soldats de l'Armée de libération. Les rues ne sont pas sûres. Tous les principaux temples sont fermés. »

Les troubles de Lhassa semblent avoir fait tache d'huile. Un journaliste de l'Agence France Presse dit avoir été témoin d'une réunion de protestation regroupant deux à trois cent moines au Gansu.

Une infirmière a déclaré à l'Agence France Presse que douze personnes avaient été blessées et conduites à l'hôpital.

Selon la station de télévision Asie Libre, deux lamas du monastère de Drepung se sont suicidés en signe de protestation.

Amnistie international indique que les autorités ont fait usage de gaz lacrymogènes pour repousser la foule, et qu'elles ont arrêté plusieurs lamas. Il s'agit du soulèvement le plus violent depuis 1989.

  Texte chinois original du Dajiyuan avec vocabulaire