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2025-04-29

« Bon matin! »

Il existe deux façons d’aborder les mystères de la langue. La première, qui vient spontanément à l’esprit, consiste à se fier aux apparences, de la même façon qu’on observe la course du soleil dans le ciel. La seconde consiste à mettre en lumière les mécanismes linguistiques cachés, qui expliquent tout sans encombrer les grammaires d’exceptions douteuses.

L’expression « bon matin » est aujourd’hui en vogue chez certains zélés en mal d’anglicismes. Ces individus trouvent sans doute la formule française « bonjour » trop vague, trop froide, dépourvue de chaleur maternelle. Si l’anglais le leur permettait, ils se montreraient d’ailleurs encore plus précis : bonne aube, bonne aurore, bon matin, bon milieu de matinée, bonne heure de l’apéritif, etc.

C’est oublier que le français, langue plus abstraite que l’anglais, ne véhicule pas la même conception du monde que sa rivale (« dernier étage/top floor »). En matière de temps, l’opposition se fait chez les francophones entre nuit et jour (d’où « bonjour »), puis entre jour et nuit (d’où « bonsoir »), autrement dit entre l’heure où on conduit les vaches au champ et celle où on les ramène, moments privilégiés pour les rencontres au détour du chemin. Si les vaches ont aujourd’hui disparu, ces moments privilégiés demeurent, c’est pourquoi la langue française n’a pas jugé bon de bouleverser ce sage modèle.

De plus, le français dispose d’une nuance fondamentale dont l’anglais est privé. Il distingue en effet le moment où l’on rencontre les gens de celui où on les a déjà rencontrés. Ainsi, au premier contact, on leur dit bonjour, mais après les avoir salués, ce mot ne convient plus. Lorsqu’on les quitte après leur avoir dit « bonjour », ne serait-ce qu’une seconde plus tard, il faut plutôt utiliser l’expression « bonne journée ». L’inverse (« bonne journée » suivie de « bonjour ») serait impossible. Le même principe vaut pour la paire « bonsoir/bonne soirée ».

Dans la vie courante, on est également susceptible de se croiser au sortir du repas de midi. Cette fois, la langue française ne permet pas de créer une paire de termes aussi commode que « bonjour/bonne journée ». On devra donc se contenter de « bonjour/bon après-midi ». La langue a ses mécanismes comme elle a ses contraintes, historiques, phonétiques ou pratiques. Cela explique ses caprices apparents.

Les Anglais disent good morning parce que c’est le matin; ils disent good evening parce que c’est le soir. Les Français disent bonjour parce que ce n’est plus la nuit; ils disent bonsoir parce que la journée est finie. Contrairement aux formules anglaises, qui reflètent la course du soleil, les formules françaises marquent les coupures dans le cycle journalier. La nuit, les gens se replient dans leur intimité. Le jour, ils réapparaissent en société. Le bonjour français marque cette réapparition. C’est d’ailleurs pourquoi cette salutation reste valable à toute heure de la journée, dans la mesure où on ne s’est pas revu depuis la veille. Les Anglais collent à la réalité concrète. Les Français s’élèvent volontiers vers l’abstraction.

Le soir, les Français ne se disent plus bonjour lorsqu’ils se rencontrent : ils se disent bonsoir. Là encore, ce n’est pas pour signaler que la nuit tombe, mais pour marquer la coupure entre la journée (où on est au travail) et la soirée (où on peut à nouveau rencontrer parents et amis). On se dit bonsoir parce qu’on ne s’est pas vu de la journée.

2018-02-07

« Peoplekind »

Les méchantes langues prétendent que Trudeau Junior ne maîtrise ni le français ni l’anglais. C’est oublier que notre Junior parle couramment la novlangue. Lorsqu’il ne trouve pas ses mots, il les invente. Ainsi a-t-il fabriqué à la volée le néologisme « peoplekind », destiné à remplacer le barbare « mankind » de ses ancêtres. Mais, au fait, d’où vient le mot « mankind »? Et, puisqu’on y est, le mot « woman » serait-il apparenté au mot « man », qui sent aujourd’hui le souffre chez les gens « éclairés »?

Mankind est un mot composé, d’origine germanique, signifiant à l’origine :« appartenant à la race humaine ».
• mankind < man (être humain) + cynn (race!) [Walter Skeat]
Trudeau Junior lui préfère le mot « people », emprunté au français. Ce mot d’origine latine désignait le plus souvent, sous César comme sous Louis XIV, la multitude des gens de basse classe.

Comme le français « homme », représentant à l’origine tout être humain, l’anglais « man » s’est par la suite dédoublé pour désigner, plus particulièrement, les êtres humains de sexe masculin.

Au fil du temps, les mots courants s’enrichissent généralement de plusieurs sens supplémentaires. Le contexte permet à toute personne normalement constituée de faire la distinction nécessaire. Quand le professeur ordonne à Toto de « prendre la porte », Toto n’arrache pas la porte pour la mettre sur son dos. De façon similaire, tout le monde comprend aisément que le mot « homme » dans les expressions « les hommes préhistoriques » ou « les dieux et les hommes » désigne l’humanité toute entière. L’art de la langue étant aussi l’art de la formule, il est douteux que des expressions réformées telles que « les personnes préhistoriques » ou « les déesses et les dieux et les femmes et les hommes » aient la moindre chance de survie linguistique.

En anglais, le sens dérivé de « man » a fini par éliminer le sens originel (ce qui n’est pas le cas pour le mot « homme » en français). Le mot « man » ne désigne plus, aujourd’hui, que les « êtres humains de sexe masculin » (formulation moins économique que le simple « man »!) Cependant, le mot « man » a conservé son sens originel « d’être humain » dans certains mots composés, dont le fameux « mankind ». Chaque langue possède en effet sa propre logique et sa savante mécanique, qui ne peuvent se permettre d’être simplistes.

Le mot « woman », quant à lui, possède des racines politiquement incorrectes. Hélas, nul n’est parfait!
• woman < wif (épouse) + man (homme) [Ibid.]
Une « woman » représente tout bêtement le sous-ensemble des êtres humains dont la caractéristique principale consiste à jouer le rôle d’épouse. C’est du moins dans cet esprit que le mot a jadis été créé, même si le sens étymologique n’est plus ressenti aujourd’hui. Le français « femme », qui correspond au vieil anglais « wif », possède d’ailleurs lui aussi le double sens de « personne de sexe féminin » et « épouse ».

À la limite, pourquoi pas « humankind » plutôt que l’improbable « peoplekind »? C’est que, chez les Juniors de ce monde, l’adjectif « human » est perçu comme sexiste. Ce vocable suspect ne contient-il pas le mot « man »? Qu’importe le fait qu’il s’agisse d’une simple coïncidence, puisque « human » vient du latin et « man » du germanique. Les Premiers ministres qui se plaisent à signaler leur vertu ostentatoire tout en faisant profiter l’humanité de leur ignorance ne s’embarrassent guère de tels détails techniques.

2015-01-13

Chasse aux sorcières

Mardi matin, le chanteur [Michel Sardou] diffusait un communiqué de presse succint (sic) pour dénoncer « une lettre ordurière et xénophobe », se déclarant « indigné » qu’on ait pu lui attribuer ces « propos infamants ». Il y précise qu’il « tient à exprimer son total désaccord sur les idées que contient ce brûlot ». Pierre Cordier, son attaché de presse, affirme qu’une plainte a été déposée auprès de la préfecture de police de Paris pour tenter de remonter à la source de ce « hoax » (canular).
Source : Le Monde, 06 janvier 2015

Un lecteur du journal ose critiquer l’utilisation d’un anglicisme, qu’il juge superflu, dans cet article du prestigieux journal Le Monde.

Lecteur Lambda : Lu dans l'article: "...à la source de ce "hoax" (canular)". Merci au Monde de traduire le mot du jour - hoax - dans une langue mourante, anciennement nommée langue française. Merci au Monde d'illustrer une forme de "servitude volontaire" (La Boétie,1570) de plus en plus présente chez nos "élites". Merci au Monde de savoir qu'il n'est pas lu par d'éventuels citoyens tentés par le vote FN, et que donc l'emploi de ce charabia ne présente aucun risque. Ecrire: "canular (hoax) serait trop banal?

Bien que le style ironique et subtil de l’intervention du lecteur fasse honneur à la langue française, il ne manque pas d’esprits chagrins pour le clouer au pilori.

Réponse 1. La langue française s'est toujours enrichie d'apports étrangers de tous horizons (allemands, arabes, italiens, anglais, etc). Hoax a un sens plus précis que supercherie ou canular. Il est à finalité négative, voire destiné à nuire et utilise un support numérique. Bien qu'amoureux de ma langue natale qui me semble bien loin de mourir et devrait même devenir la 1ère langue parlée dans le monde d'ici 2050 grâce aux Africains, j'ai adopté ces néologismes hautement signifiants qui l'enrichissent.

Réponse 2. Canular ne désigne pas la même chose que hoax. La langue française sera morte quand votre camp poussiéreux aura gagné et qu'elle cessera d'emprunter à l'étranger pour s'enrichir ce qui, heureusement, n'est pas pour demain !

Réponse 3. C’est en vain que nos Josué littéraires crient à la langue de s’arrêter ; les langues ni le soleil ne s’arrêtent plus. Le jour où elles se fixent, c’est qu’elles meurent. Victor HUGO, préface de Cromwell

S’il avait eu la chance d’être abonné au journal Le Monde (version oligarques), Victor Hugo n’aurait sûrement pas hésité à utiliser le mot hoax dans une tirade de Ruy Blas!

Or, ces trois réponses au lecteur Lambda sont fondées sur un sophisme bien connu, qui consiste à généraliser à tout un ensemble les caractéristiques de certains des éléments de cet ensemble. « L’art est parfois provocateur, donc tout ce qui est provocateur est de l’art ». « Toute langue accueille des mots d’origine étrangère, donc tout mot d’origine étrangère mérite d’être accueilli dans une langue. »

Une langue vivante n’est pas synonyme de langue poubelle. En définitive, peu de mots étrangers parviennent à s’acclimater au cours du temps. En français, on en compte tout au plus quelques dizaines ou quelques centaines par siècle, sur un vocabulaire courant de 30 000 mots.

Un autre argument bien répandu consiste à prétendre que le mot étranger possède une connotation qui manque au mot français. C’est ce qu’on appelle enfoncer une porte ouverte, car, en dehors des termes purement techniques, il n’existe jamais de concordance totale entre deux mots de deux langues différentes. Ce qui fait justement la richesse des mots d’usage courant, c’est qu’ils possèdent plusieurs sens, d’où la délicate et délicieuse ambiguïté du langage humain. Il serait fort improbable que ces panoplies de sens coïncident d’une langue à l’autre.

— Monsieur, comment qu’on dit “prendre” en chinois? me demandait, dans un campus de Suzhou, un étudiant bien intentionné.
— Prendre quoi? Prendre la clé des champs? Prendre le temps de réfléchir? Prendre des vessies pour des lanternes? Prendre le taureau par les cornes? Prendre le train? Prendre sa retraite?
— Non, “prendre” tout court. Quel est le mot chinois pour ça?
— Dans chacun de ces cas, il y a un mot chinois différent. Et chacun de ces mots chinois peut se traduire par plusieurs mots français.
Étonnement de cet étudiant devant la complexité de l’esprit humain. Tant pis, se dit-il courageusement, on essaiera de se débrouiller avec le monde tel qu’il est.

Lorsqu’un nouveau concept apparaît, la règle est d’y associer un mot déjà existant, et l’emprunt étranger constitue l’exception. La voiture d’aujourd’hui ne ressemble pas tellement à la voiture de Madame de Sévigné, et pourtant, personne n’hésite à se servir du même mot dans les deux cas. Un fichier informatique est loin de ressembler à un fichier papier, et ça ne gêne personne (sauf les Italiens qui ont adopté le mot file, prononcé à l’anglaise : les gondoliers chanteront peut-être un jour « O faïle mio », pour la plus grande joie des romantiques et des amoureux).

Dans un premier temps, cette extension du sens d’un mot existant peut choquer les puristes (qui sont ici, en réalité, les auteurs des trois réponses au lecteur Lambda), avant de devenir naturelle à l’oreille, ou d’être, parfois, rejetée.

Un autre argument souvent invoqué par ces « nouveaux croisés de la tolérance » consiste à bombarder le « rétrograde » à coup de statistiques totalement fantaisistes. Ici, l’auteur de la réponse 1 prétend que le français « devrait même devenir la 1ère langue parlée dans le monde d'ici 2050 grâce aux Africains ». Il va de soi que cette soi-disant statistique, qui est souvent reprise dans les médias et devant les zincs de café du commerce, n’a pas plus de fondement que celle voulant que les femmes constituent 52 % de la population du Québec et 53 % de la population française (hors Mayotte). Une simple visite du site de l’Institut statistique du Québec confirmera que cette proportion n’est que de 50,3 % en 2013, et n’a jamais dépassé 50,8 %. Pour la France, la proportion réelle est de 51,5 % (Insee 2013). Ce qui est éloquent, ce n’est pas tant que le chiffre mythique s’écarte du chiffre réel, mais plutôt que l’écart entre hommes et femmes soit ici considérablement surestimé.

En ce qui concerne la population de l’Afrique francophone, rien n’empêche de consulter les Indicateurs de développement dans le monde de la Banque mondiale ou, à défaut, la section Noms propres du Petit Larousse. On y verra d’emblée que la population du seul Nigéria anglophone (174 millions en 2013) dépasse largement celle des neuf pays francophones de l’Afrique occidentale (117 millions). Actuellement, en Afrique subsaharienne le total est de 444 millions pour les pays dits anglophones, contre 279 millions pour les pays dits francophones. Même en additionnant l’Afrique du Nord, on demeure loin du compte. Si on met dans l’équation les 300 et quelques millions d’Américains, les 1,5 milliard d’habitants du sous-continent indien et la population de tous les autres pays anglophones, on se demande comment les francophones pourraient bien devenir majoritaires un jour. Cela tient tout simplement du délire statistique.

Les Anciens et les Modernes
Suzhou, automne 2012
(Photo : Renaud Bouret)

On retrouve dans ce débat entre lecteurs deux des mécanismes du préjugé, processus si cher — et parfois si utile — à l’esprit humain : l’inversion logique et la statistique invraisemblable brandie comme un gri-gri. Il s’agit d’une nouvelle lutte entre les Anciens et les Modernes, dans laquelle les Modernes sont paradoxalement constitués de grenouilles de bénitier (de gauche (néolibérale)). La boucle est bouclée : de même que tout ce qui est provocateur constitue de l’art, tous ceux qui crachent sur les idoles deviennent automatiquement les députés du progrès.

2012-03-06

Robot japonais, robot québécois

Au Japon, et dans les pays voisins, les camions émettent un message d’avertissement lorsqu’ils reculent. Un message composé de phrases véritables, dans l’idiome local. D’ailleurs, au Japon, la plupart des machines parlent, dans une langue élégante et soutenue.

Les ascenseurs, les entrées de stationnement et les baignoires susurrent, d’une douce voix féminine :
« Le bain de Votre Seigneurie est prêt, à la température de 41 degrés. »
Pour les trains ou les camions, cependant, la voix masculine est de rigueur :
« Le train à destination de Nishinomiya, Ashiya, Osaka va bientôt entrer en gare, veuillez vous tenir en deçà de la ligne jaune. »
« Attention! Ce véhicule est en train de reculer! »
On ne saurait être trop autoritaire quand quelqu’un risque de se faire écraser.

Le train entre en gare, réglez vos montres!
(Photo : Renaud Bouret)

 

Lorsqu’il visite un pays occidental, le Japonais découvre avec stupeur que nos camions ne sont pas encore parvenus au stade du langage articulé. Nos poids lourds se contentent de balbutier des « Tut-tuut, Tut-Tuut » ou des « Pi-Pou, Pi-Pou ».

L’explication classique de ces différences est la suivante : en Occident, encore imbibé de tradition chrétienne, seul Dieu a le droit de créer un être humain à son image. La machine doit rester une machine, surtout si elle ressemble à une machine. Il y a bien des robots qui parlent, dans les films ou dans les musées, mais encore faut-il que leurs voix sonnent comme des casseroles. En Extrême-Orient, où les dieux sont multiples et peu autoritaires, le tabou de la machine qui parle n’existe pas.

Téméraire jeunesse, qui empiète sur la ligne jaune.
(Photo : Renaud Bouret)

 

Quelle n’est donc pas ma surprise, en appelant le Collège de Limoilou, de constater que le robot téléphonique s’exprime à la première personne : « Veuillez patienter pendant que je transfère votre appel. » Cette fois, Dieu est bien mort. Ou bien, nous sommes en train de nous japoniser… À moins qu’il ne s’agisse d’une énième étape de l’infantilisation de la société : le « je » ne devient-il pas haïssable lorsqu'on a passé l'âge de raison?

Un jour que je servais d’interprète à une spécialiste chinoise du papier découpé, dans une école primaire de l’Outaouais, je fus surpris d’entendre l’institutrice déclarer à la cantonade : « Je m’assois. Je pose mes mains sur mon pupitre. Je respecte les autres. »

Si tu veux t’asseoir, assieds-toi, pensai-je. Pourquoi l’annoncer à tes élèves? A-t-on besoin de se livrer à ces humiliantes professions de foi lorsqu’on est maîtresse à bord après Dieu? Bizarre, étrange, sensation de déjà vu… Institutrice en chair et en os, ou robot de Limoilou sous la peau d'un androïde?

Soudain, je compris. Ce n’est pas à elle-même que la maîtresse s’adressait, mais à ses élèves. C’est l’élève qui s’assoit et non la maîtresse. Le « je » a valeur de « tu ». La première personne de l’indicatif a remplacé, au sein de notre système scolaire, la deuxième personne de l’impératif. Ainsi, une phrase entendue dans la cour d’école, telle que « Farmez vos yeules! », se traduira, en novlangue, par « Je me tais ».

Autrefois, le premier jour d’école marquait l’entrée dans le monde, loin des jupes de sa mère. Désormais, on restera un enfant jusqu’à ce que la vie en décide autrement.

2012-01-23

Imparfait, passé simple et baignoire grand format

Elle commence par planter le décor : « C’était dans un château, il y avait une grande baignoire remplie d’eau chaude, tu étais avec une inconnue… »

Tous ses verbes sont à l’imparfait.

Soudain, elle hésite sur le temps à employer : « … tu étais avec une inconnue… j’aurais dû m’enfuir… ».

Elle voit bien que ça ne colle pas. Je lui suggère un « je devais m’enfuir », mais, réflexion faite, son hésitation est un signe qui ne trompe pas : son récit est arrivé à un tournant. Je me corrige : « Tu aurais aussi pu dire “je dus m’enfuir” ou, en langage parlé d’aujourd’hui, “j’ai dû m’enfuir” ». (Dans cet article, nous considèrerons le passé simple et le passé composé comme équivalents.)

Ce que les héros de l’histoire pouvaient apercevoir depuis la salle de bain du château…
(Photo : Renaud Bouret)

Les grammaires racontent beaucoup de choses sur l’imparfait et le passé simple. L’imparfait rapporterait un évènement habituel ou répétitif, sans début ni fin bien marqués. Le passé simple servirait à décrire un évènement ponctuel, bien délimité dans le temps. Mais la question n’est pas là.

Le choix de l’imparfait ou du passé simple ne dépend pas des évènements qui sont en train d’être décrits, mais plutôt du point de vue que le narrateur a choisi d’adopter. L’imparfait est la marque du présupposé, du choix fermé : tout est joué d’avance. Le passé simple est la marque du choix ouvert : tout est encore possible.

La narratrice a donc décidé de présenter ses trois premiers énoncés comme des faits entendus d’avance : « C’était dans un château, il y avait une grande baignoire remplie d’eau chaude, tu étais avec une inconnue… ». Mais à partir de là, plus rien n’est joué, tout peut encore se produire, d’où le passage de l’imparfait au passé simple/passé composé : « j’ai dû m’enfuir. ».

La narratrice aurait pu bifurquer de l’imparfait au passé simple à n’importe quel point de son récit : « C’était dans un château, il y avait une grande baignoire remplie d’eau chaude, tu étais avec une inconnue, je devais m’enfuir, je ne trouvais plus la porte, et c’est alors que tu m’as vue. ».

Cela montre bien que le passage de l’imparfait au passé simple véhicule un message subjectif (l’optique du narrateur) et non objectif (la description des faits).

Le modèle serait le suivant :

Imparfait [+ Imparfait + … + Imparfait] + Passé simple

Si on ne conserve qu’une seule proposition à l’imparfait, on retrouve la structure chère aux grammaires traditionnelles, qui se contentent de la décrire sans l’expliquer : « Je lisais tranquillement quand le téléphone sonna, etc., etc. ».

En fait, rien n’empêche d’enfiler les propositions au passé simple/passé composé les unes après les autres : « … tu étais avec une inconnue, j’ai dû m’enfuir, je n’ai pas trouvé plus la porte, et c’est alors que tu m’as vue. ».

Le modèle complet serait alors :

Imparfait [+ Imp. + … + Imp.] + [P. simple + … + P. simple] + Passé simple

En somme, tous les éléments présentés comme informatifs sont marqués par le passé simple. Ces éléments sont précédés des éléments considérés comme présupposés, qui portent la marque de l’imparfait. Les éléments informatifs sont, bien entendu, ceux que l’interlocuteur ignore encore. Les éléments présupposés sont, au contraire, ceux qui sont déjà connus ou censés être connus de l’interlocuteur, au moment où celui-ci va être être mis au courant des éléments informatifs.

Éléments présupposés + Éléments informatifs

Éléments présupposés = choix fermé : tout est déjà déterminé
Éléments informatifs = choix ouvert : tout peut encore arriver.

On aura compris que le récit proposé ici, qui ne brille ni par le fond ni par la forme, était le compte-rendu d’un rêve. On aura compris également que la narratrice n’a pas le français pour langue maternelle, ce qui a l’avantage de mettre en lumière des procédés linguistiques que les automatismes habituels tendent normalement à cacher.

2011-12-06

La flèche du temps

« (…) Une équipe de l’université d’Aberdeen (Écosse) a mené une étude en laboratoire pour mesurer ce lien entre temps et mouvement. (…) Quand l’individu s’imagine dans le futur, le léger balancement [du corps] va plutôt vers l’avant. (…) Cela correspond parfaitement à la métaphore courante qui nous fait placer l’avenir à l’avant et le passé à l’arrière sur la flèche du temps. Cette recherche suggère que notre représentation du temps n’est pas indépendante de celle de l’espace. » (Sciences Humaines, Avril 2010, N° 214)

Y a-t-il vraiment de quoi s’extasier d’emblée devant de telles découvertes?

Les diverses langues parlées par les êtres humains n’influencent-elles pas leur conception du temps? Les métaphores qui lient espace et temps sont-elles les mêmes chez tous les peuples? La flèche du temps pointe-t-elle toujours dans la même direction, que l’on soit à l’université d’Aberdeen, à la Sorbonne, à Běidà ou à Tōdai? Peut-on étudier la façon de penser de l’être humain sans tenir compte des langues, support de cette même pensée? Les psychologues confondraient-ils l’Homo sapiens sapiens avec l’Homo anglo saxonis?

Deux éminents psychologues-chercheurs de la célèbre université de Trifouilly-the-Geese (photo prise lors d’un congé sabatique)

Commençons par tenter de définir ce qu’est une flèche (quant au concept de temps, nous le laissons entre les mains de gens plus intelligents que nous). Disons qu’une flèche, c’est une droite orientée, située dans l’espace, bref, c’est un vecteur de longueur indéterminée.

Mais où est donc située l’origine du système de coordonnées dans lequel est inscrite cette flèche du temps? Et quelle est son orientation? Quand je regarde la lune, puis-je affirmer qu’elle se trouve devant la terre? Et quand je ne suis pas là, est-elle encore devant la terre?

Bien sûr, l’être humain est assez intelligent pour placer virtuellement ses yeux en n’importe quel lieu, et on l’entendra dire, par exemple : « derrière chez ma tante » ou « devant ma fenêtre ».

Pour déblayer le terrain, commençons par examiner les mots de la langue française reliés à l’espace. Le devant peut-être défini comme « ce qui se trouve dans la ligne de mire des yeux », et le derrière comme « ce qui se trouve vis-à-vis de “l’organe” du même nom ». Voilà pour l’origine et l’orientation du vecteur. Ces deux marqueurs de l’espace servent tout naturellement, du moins en apparence, de métaphore pour marquer le temps : « on a la vie devant soi, et notre jeunesse est derrière nous ». En somme, le mot devant correspondrait à l’avenir et le mot derrière au passé.

EspaceDevantDerrière
TempsAprès (Avenir)Avant (Passé)

Cette asymétrie entre les mots devant et avant n’est-elle pas déjà un peu étrange? D’ailleurs, le mot français devant a d’abord signifié de-avant, c’est-à-dire auparavant. Le mot avant est lui-même issu de ante, dont le sens, évident pour tous, est d’abord temporel : la flèche de l’espace française serait-elle, paradoxalement, une métaphore de la flèche du temps?

Il faut donc le reconnaître, le mot devant, comme le mot avant, a d’abord correspondu au passé et non à l’avenir. Dans la phrase « Les premiers vinrent avant, les derniers viendront derrière », le mot avant n’est-il pas associé au passé et le mot derrière au futur, contrairement à la description faite de la flèche du temps, dans l’article de Sciences Humaines?

En japonais, il existe un mot double, qui possède deux prononciations différentes mais une seule et même graphie : sous la forme ushiro, il signifie « derrière » (dans l’espace); sous la forme ato, il signifie « après » (dans le temps). Là encore, la métaphore du temps ne sait plus où donner de la flèche. Le caractère chinois original correspondant possède également les deux sens, mais cette fois il s’agit d’un mot unique, qui se prononce hòu. Ce mot signifie tantôt « derrière » (dans hòumian), tantôt « après » (dans hòutiān : après-demain). Le derrière spatial et l’avenir temporel se confondent encore une fois, contrairement à ce qu’ont découvert nos brillants psychologues d’Aberdeen.

Certes, quand je marche droit devant, j’ai l’impression que le temps coïncide avec le sens de mes pas, mais n’est-ce pas une évidence? Mes pas se succèdent nécessairement dans le temps. La meilleure façon de marcher, comme le dit malicieusement la chanson, c’est de mettre un pied devant l’autre et de recommencer. La flèche de l’espace et la flèche du temps ne peuvent alors que se confondre. Ce n’est pas une découverte psychologique, c’est une tautologie, connue de tous les scouts et de tous les bidasses du XXe siècle.

Au fait, que se passe-t-il quand je retourne sur mes pas? Ai-je encore l’impression d’aller de l’avant?

Examinons maintenant l’antonyme du mot signifiant « derrière » en japonais et en chinois). Il s’agit encore d’un caractère commun aux deux langues, qui se prononce mae / sen en japonais et qián en chinois, et qui signifie « devant ». Là encore ces marqueurs de l’espace servent à indiquer le temps, ici le passé… du moins en général. En japonais, senshū signifie « la semaine dernière » (littéralement : « devant-semaine ») et en chinois, qiántiān signifie « avant-hier » (littéralement : « devant-jour »).

En réalité, il faut bien l’admettre, il existe chez les peuples plusieurs métaphores du temps fondées sur l’espace. Ainsi, si on considère que la vie est une longue route à parcourir, on a manifestement l’avenir devant soi. C’est vrai en français comme en chinois. L’expression chinoise qián chēng wàn lǐ, mot à mot « devant [moi] un chemin de 10 000 lieues » signifie, comme on s’en doute, « brillant avenir ». Le mot chinois qián peut donc indiquer aussi bien l’avenir que le passé.

Le temps s’en va, le temps s’en va Madame ; Las ! le temps, non, mais nous nous en allons. (Ronsard)

Coulez, coulez pour eux ; Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent… (Lamartine)

On peut aussi considérer que c’est le temps qui bouge, et non l’homme. Ce dernier, debout (sur un quelconque rocher) au milieu d’un long fleuve, regarde vers l’aval. Les évènements de sa vie flottent sur la surface de l’eau, en descendant le courant, dépassent le promeneur, et s’éloignent bientôt vers l’horizon. Selon cette conception du temps, le passé se trouve devant l’homme, tandis que son avenir est encore derrière lui, en amont. C’est ainsi qu’il faut comprendre le mot qiántiān (avant-hier) en chinois.

Le français garde un peu de cette ambiguïté sur la façon d’envisager le temps, puisque le mot avant, proche parent de devant, peut être utilisé à la fois pour indiquer le passé (« avant-hier ») et l’avenir (« il faut aller de l’avant »).

Décidément, certains chercheurs, dûment subventionnés, aiment bien enfoncer des portes ouvertes, à grands coups d’expériences scientifiques qui se terminent par des articles dans lesquels les mots anglais sont souvent confondus avec des concepts universels. Pour y voir plus clair, il faudrait d’abord comprendre ce qu’est le temps et ce qu’est la flèche. Vaste programme.

En attendant, il serait intéressant de poursuivre l’expérience sur des crabes. Que signifie pour eux l’expression « aller de l’avant »? Et quelle métaphore utilisent-ils pour se représenter le temps qui passe?

2011-10-09

Plumard

(Dessins de Renaud Bouret)

On dit souvent que l’anglais possède un vocabulaire plus riche que le français lorsqu’il s’agit de décrire la réalité concrète. Et on cite, immanquablement, les multiples façons de dire « ça brille » : glitter, glimmer, glisten, sparkle, etc. Disons tout simplement que l’anglais possède un vocabulaire varié sur le thème de la lumière.

Essayons maintenant de traduire en anglais les expressions : « bêta, niaiseux, triple buse, demeuré, lourdaud, gourde, crétin, tronche d’ail, tête de nœud, roi des cons, etc. ». Le français arrive au moins à égalité avec l’anglais. Quant au japonais et au chinois, il font alors piètre figure. En lisant un manga en version originale, on s’aperçoit que les insultes se résument presque toutes à baka (idiot) ou ahō (crétin). En chinois, on ne trouve guère plus d’une demi-douzaine de variantes du mot « idiot », là où le français en compte une bonne trentaine. Et quand il s’agit de parler des plaisirs du plumard ou de la table, le gaulois, pardon, le français bat non seulement l’anglais à plate couture, mais il laisse le japonais et le chinois sur le carreau.

Cherchons le verbe se gaver dans le Larousse français-chinois. On y trouvera chī hěn duō, qui signifie, tout simplement « manger beaucoup ». Le verbe « s’empiffrer » est traduit par dà chī qui veut dire « manger grandement ». Tout ça ne fait pas très « goinfre ». Cela dit, la « langue de Mao » possède indéniablement un très vaste vocabulaire technique et littéraire. Il n’y a qu’à peser un bon dictionnaire chinois pour s’en convaincre.

On trouvera probablement des explications historiques et sociales à ce phénomène, mais concentrons-nous ici sur les contraintes phonétiques. La marge de manœuvre phonétique des mots chinois et japonais est beaucoup plus restreinte que celle des mots français. Le chinois est limité à quelques 400 syllabes préfabriquées, et le japonais n’a droit qu’à une succession de consonnes et de voyelles (ou de diphtongues). Les mots plumard, pieu, pageot, pucier et paddock, qui commencent d’ailleurs tous par un « P », ont chacun leur résonnance bien distincte, du moins pour une oreille française. En chinois, le mot plumard serait par contre imprononçable : la première syllabe commence par deux consonnes (le maximum permis est d’une seule consonne) et la seconde syllabe se termine par un « R » (« N » et « NG » sont les seules consonnes admises en fin de syllabe). En japonais, plumard se prononcerait « purumaru », mot qui, s’il existait, ressemblerait à n’importe quel banal mot japonais.

Dans le dictionnaire français-chinois de l’argot, le mot « plumard » est traduit par chu­áng, mot qui signifie tout bêtement « lit » et qui possède une ribambelle d’homophones ou de quasi-homophones (chuáng : bannière; chuǎng : se précipiter; chuàng : établir; chuāng : blessure; chuāng : fenêtre…). « Grimper au plumard » se traduit par un prosaïque shàng chuáng, mot à mot « monter sur le lit »… probablement pour y dormir.

2011-08-07

Une langue sans pronoms?

Dupont se lève, il prend son parapluie, et il sort.
(Dessins de Rié Mochizuki)

Les pronoms existent-ils vraiment en japonais?

Il existe bien un pronom de la troisième personne (« kare » : lui, elle), mais il n’est guère employé en tant que pronom. Une phrase tel que « Dupont se lève, il prend son parapluie, et il sort. » se traduira par « Hashimoto se lever. Prendre parapluie. Sortir. ». Même l’adjectif possessif « son » a disparu de la phrase japonaise.

• Je, moi : Watashi, Atashi, Boku, Ore
• Tu, toi : Anata
• Il, lui, elle : Kare, Kanojo
わたし、あたし、ぼく、おれ、あなた、かれ、かのじょ、私、僕、俺,彼方、彼、彼女

Il n’existe pas non plus de véritable pronom de la deuxième personne en japonais. Théoriquement, on devrait utiliser « anata » (toi, tu), mais ce n’est guère poli. On se gardera bien de dire, crûment, « Tu es libre demain? ». Il vaut mieux s’adresser à son interlocuteur en utilisant directement son nom : « Hashimoto est libre demain? ».

Hashimotosan wa okite, kasa o motte, dekakemasu.
橋本さんは起きて、傘を持って、出かけます。

Les femmes utilisent souvent le terme « anata » pour appeler leur mari. « Anata… gomi o suteru? », littéralement  « Toi… sortir la poubelle? ». Ce qui tend à montrer que « anata », comme « kare », est plutôt un nom qu’un pronom. La Japonaise appelle son mari « anata », comme la Française l’appellerait « chéri » et la Québécoise « Pitou ».

Un langue sans pronom… Des phrases sans sujet, pour la plupart… Voilà qui pourrait sembler étrange pour des gens normaux, comme vous et moi, qui savent pertinemment qu’une phrase bien construite se compose d’un sujet, d’un verbe et d’un complément d’objet. Non seulement « kare » n’est pas un véritable pronom, mais il est aussi bien masculin que féminin. Les Japonais sont-ils bizarres, qui ne distinguent pas entre le « il » et le « elle »! Ils sont sexistes, c’est bien connu, comme certain-e-s militant-e-s de la tolérance se plaisent à le rabâcher, avec une certaine condescendance.

Mais, selon le proverbe Zen, « le saule qu’on empêche de pousser dans son jardin ressort de l’autre côté du mur » (©). Et il en va de même pour toutes les langues, qui trouvent toujours un coin pour fleurir. Saviez-vous que les Japonais possèdent plusieurs pronoms « je ». Il y a le « je » au masculin (« boku »), au féminin (« atashi »), au neutre (« watashi »), au masculin familier (« ore »), au neutre poli (« watakushi »). Dire que les francophones doivent se contenter d’un simple et unique pronom pour nommer toutes ces réalités. Nous ne distinguons même pas les femmes des hommes! Que font Martine Aubry, Eva Joly et Ségolène Royal! D’accord pour le Big Mac halal, le défilé du 14 juillet sans trouffions et la chasse aux professeurs pédophiles, mais il ne faudra quand-même pas oublier de réformer la langue française et de la purger enfin de ses relents patriarcaux. Prenons exemple sur les Japonais-e-s, que diable!

2010-05-09

Cossé tu veux j'fasse?

Cossé tu veux j'fasse?

Un bureaucrate ne dédaigne pas qu’on le sollicite, même s’il défend son oisiveté jusqu’à être avare de ses conseils. C’est qu’il a réponse à tout pour congédier les plaideurs. La devise favorite de notre bureaucrate du jour est : « Cossé tu veux j’fasse? »

L’expression se prononce /kosetyvøʃfas/, d’un seul trait, avec deux accents toniques, sur le rythme “.-..-”.

Comment découper les mots dans cette chaîne de sons continue?

[1] /kɔse-ty-vø-ʃ-fas/ (Cossé tu veux j’fasse?)
À première vue, on y distingue cinq unités indépendantes, que l’on peut identifier en procédant à des substitutions :
[2] /kɔse-ki-vø-ka-fas/ (Cossé qui veut qu’a fasse?)
Si on y regarde de plus près, on remarque maintenant l’unité /k/, qui revient deux fois. Le message se compose donc de sept unités.
[3] /kɔse-k-i-vø-k-a-fas/

L’unité /k/ représente ce qu’on appelle habituellement le pronom relatif. On note que cette unité se prononce uniquement devant une voyelle (expression 3), et tombe devant une consonne (expression 1).

L’expression initiale comporte donc, elle aussi, sept unités, dont deux sont devenues muettes dans le dialecte de notre bureaucrate. Ces muettes, représentées par Ø dans la transcription ci-dessous, peuvent réapparaître sous la forme /k/ dans d’autres dialectes :
[4] /kɔse-Ø-ty-vø-Ø-ʃ-fas/

    Traduction des unités en français écrit :
  • /kɔse/ = quoi (pronom interrogatif (= que /kə/ en position non accentuée))
  • /k/ = que (pronom relatif)
  • /ʃ/ = je (prononcé ch)
  • /ty/ = tu
  • /i/ = il
  • /a/ = elle
  • /vø/ = veux, veut
  • /fas/ = fasse

2010-01-13

Je sais. Tu savais

« Il sait. »
Dessin de Rié Mochizuki

Au moment où nous traversons le pont, tout en discutant des sushis au menu du lendemain, je lui fais remarquer qu’on peut trouver des crevettes chez le marchand Untel, situé non loin de là.
— Je sais, me fait-elle remarquer.
— Tu savais, lui dis-je.
Il faut préciser qu’elle a prononcé je-sais en baissant la tonalité, comme si elle avait chanté Mi-Do, et que je lui ai répliqué tu-savais sur l’air ascendant de Do-Do-Mi.

On remarquera aussi l’utilisation très naturelle de l’imparfait dans la réponse (tu-savais), alors que l’affirmation était faite au présent (je-sais). Il est clair que le choix de ces temps verbaux n’a rien à voir avec le temps réel : son savoir, à elle, n’est pas soudainement devenu passé en l’espace d’une seconde. Une explication s’impose. Mais revenons d’abord à l’utilisation des tons.

Tout le monde connaît l’existence des tons en chinois, en vietnamien ou dans certaines langues du golfe de Guinée telles que l’éwé ou le yoruba. Mais, qui l’eut cru, on retrouve des tons — de nature légèrement différente — jusque dans le japonais et le français. Ainsi, les deux syllabes du mot japonais hashi peuvent être prononcées de façon ascendante (Do-Mi) ou de façon descendante (Mi-Do). Dans le premier cas, le mot hashi signifie pont, dans le second, il signifie baguettes. Du moins, selon la norme de Tokyo, car les gens du Kansai (partie occidentale de l’île de Honshu) inversent les tons dans ce cas.

Si les erreurs dans la prononciation des tons se révèlent fatales en chinois, elles gênent rarement la compréhension en japonais. On aura vite fait de reconnaître chez son interlocuteur un indigène du Kansai ou un étranger, et de décoder le message en conséquence, de la même façon qu’un Parisien comprend sans effort l’accent du Midi ou l’accent allemand (nous connaissons cependant quelques exceptions notables).

Ce qui est moins évident, c’est que les syntagmes français contiennent aussi une séquence tonale. Cependant, contrairement au japonais, cette séquence tonale n’a pas pour but de distinguer des mots ou des groupes de mots, mais d’ajouter une information supplémentaire au message.

Ainsi, la phrase mélodique Mi-Do (je-sais) indique que l’information livrée était jusque-là théoriquement inconnue de l’interlocuteur. C’est d’ailleurs le rôle que joue aussi le présent dans la phrase (je-sais), alors que l’imparfait sert plutôt à confirmer un fait normalement connu (je-savais).

Le dialogue aurait pu se dérouler de la façon suivante :
— Je savais. (= Je te fais bien remarquer que je sais.)
— Tu savais. (= Ah, en effet, je confirme que tu sais.)
Par contre, la séquence suivante est impossible :
— Je savais.
— Tu sais.

Elle aura aussi pu me dire :
— Mais je savais. (Le mot mais joue ici le même rôle que l’imparfait et que la séquence Mi-Do).

La séquence Do-Mi doit être distinguée de l’ascension tonale dans la phrase interrogative. Le syntagme Tu-sais? se prononce sur un autre air, plus près de Do-La.

Voilà une explication que les grammaires se garderont bien de fournir. (En passant, le mot voilà, par opposition à voici, joue le même rôle que l’imparfait vis-à-vis du présent.)

2009-05-03

Le poil du chat

Rue du Monseigneur-Beaudoin (Gatineau)

Ma professeure de japonais éprouve quelques difficultés dans l’usage des articles en français et en anglais. Faut-il dire « un morceau de pain » ou « un morceau du pain »? Pas facile, d’autant plus que la différence phonétique entre de et du n’est pas grande, et que les articles n’existent pas en japonais.

On dira peut-être que la langue française est trop compliquée, mais cela n’empêche pas les bambins français de la parler sans trop de peine, et de faire la distinction entre « un poil de chat », « un poil du chat », « le poil de chat » et « le poil du chat ». Ces quatre expressions se traduisent uniformément en japonais par neko no ke (littéralement « chat de poil »). On y gagne en simplicité, mais on y perd en information.

Pour expliquer toutes ces nuances, on peut bien avoir recours aux rengaines grammaticales traditionnelles : article défini, indéfini, partitif. Mais il s’agit de distinctions imprécises, naïves et surtout destinées à des personnes qui n’en ont justement pas besoin, parce qu’elles parlent déjà couramment le français. Prenons quelques exemples pour illustrer notre propos :

  • [1] Le vrai sportif sait accepter sa défaite. Le ragoût est meilleur que la daube.
  • [2] Un vrai sportif ne fume pas et ne boit pas. Un ragoût authentique se prépare minutieusement.
  • [3] Le mot chien ne mort pas.
  • [4] Je veux du pain, un morceau de pain, un morceau du pain.
Pourquoi l’article est-il défini dans [1] et indéfini dans [2]? Le premier sportif est-il plus défini que le second? Pourquoi n’y a-t-il pas d’article défini ou indéfini devant le mot chien dans [3]? Où est l’article partitif dans [4]? Est-ce le mot du? Est-ce le mot de contenu dans du (et, dans ce cas, suivi d’un second article!)? Est ce le mot de tout court?

Pour y voir clair, la démarche la plus logique consiste à partir de notions linguistiques et à observer comment elles se traduisent en mots, plutôt que de partir des mots pour les caser à tout prix dans des catégories soi-disant grammaticales. Tout d’abord, quels sont les différents messages que l’on cherche à exprimer?

  • [1] La notion : Il est docteur; le vin et l’eau; la jalousie.
  • [2] L’appartenance à une classe : C’est un docteur; ce sont des secrétaires.
  • [3] Un objet réel : un homme arrive; la table est mise; il est miné par une jalousie maladive; un pain; donnez-lui du pain; le soleil.
Pour exprimer ces messages, le français (comme l’anglais) dispose de trois marqueurs du nom : le (la, les), un (une, des) ou ø (marqueur vide). Ces trois marqueurs transforment le nom, simple objet linguistique, en objet du monde réel.

Pour exprimer la notion, le français utilise ø ou le.

  • [ø] Il est docteur : choix ouvert (j’aurais pu dire « il est avocat, il est économiste »).
  • [le] La jalousie : choix fermé (je veux vous entretenir de la jalousie, et de rien d’autre).
L’anglais ne fait pas ici la distinction entre choix ouvert et fermé, et emploie ø dans tous les cas. L’apparente exception concernant le mot docteur (he is a doctor) est due au fait que pour l’anglais il est question d’appartenance à une classe alors que le français s’en tient à la notion. En ce sens, l’expression he is a doctor est bien la traduction correcte de il est docteur, mais le message véhiculé par les deux expressions n’est pas tout à fait identique.

La distinction entre choix ouvert et choix fermé peut également être faite pour les objets réels. On dira un vrai sportif ne boit pas (contrairement au livreur, au facteur ou au bon vivant : choix ouvert), mais le vrai sportif sait accepter sa défaite (il est question ici du sport et de rien d’autre : choix fermé). Le choix est toujours fermé lorsqu’on parle d’un fait présupposé ou normalement connu des interlocuteurs.

Revenons à notre professeure de japonais. La règle simple (simpliste?) que nous lui proposons est donc la suivante : « Si vous voulez passer de la notion à l’objet réel, il vous faut employer un article (ou un de ses substituts tel que mon, ce, etc.). Mais contentez vous d’un seul article par objet. »

  • Un poil de chat : Il n’y a qu’un objet réel, c’est le poil. Le chat reste à l’état de notion à choix ouvert (ça aurait pu être un poil de chien ou de cochon d’Inde).
  • Un poil du chat : Il y a deux objets réels (le poil et le chat). Tous deux sont connus de nous (le poil qui est ici, et qui appartient au chat que vous savez).
  • Le poil de chat : Il n’y a qu’un objet réel, mais nous savons déjà de quel poil il s’agit.
  • Le poil du chat : Il y a deux objets réels. Non seulement le poil est identifié, mais le chat l’est aussi.
  • Le poil d’un chat : Il y a deux objets réels. Le premier est connu mais le second est anonyme.
  • Un poil d’un chat : Il y a deux objets réels, mais ni le poil ni le chat ne sont connus (ou supposés connus) des interlocuteurs au moment où la phrase est prononcée.
Quand on pense que les Japonais doivent se contenter de la même expression pour décrire ces six situations différentes! Neko no ke.

À ces distinctions entre, d’une part, notion et objet réel, d’autre part, choix ouvert et prédétermination, vient se superposer le concept de quantité dénombrable ou non dénombrable.

  • [1] Donne-moi le pain.
  • [2] Donne-moi du pain.
  • [3] Donne-moi un morceau du pain.
  • [4] Donne-moi un morceau de pain.
  • [5] Passe-moi le ragoût. Passe-moi un morceau de ragoût.
Dans l’exemple [1], il est question d’un objet connu des interlocuteurs, que ce soit un pain entier (dénombrable) ou un simple morceau de pain (dénombrable aussi car le pain est déjà coupé en morceaux). Dans l’exemple [2], il y a deux objets : le morceau, encore à l’état d’objet non identifié, et le pain. Mais dans ce cas, le pain peut être parfaitement connu des interlocuteurs (d’où l’article dit « défini » fusionné avec de dans du), ou encore tout à fait indéterminé (du pain remplace alors un hypothétique d’un pain). L’exemple [3] décrit en partie la même situation que [2] mais de façon plus explicite, puisque le pain en question est clairement identifié (choix fermé). Dans l’exemple [4], on se limite de nouveau à un seul objet, le morceau-de-pain, tandis que le mot pain est renvoyé à l’état de simple notion.

Le concept de quantité dénombrable permet d’ailleurs d’éviter quelques erreurs courantes de traduction du français à l’anglais. Les mots français envisagés comme simple notion et employés avec l’article ø (autrement dit sans article), sont considérés comme des objets réels en anglais lorsqu’ils sont dénombrables, et ils s’accompagnent alors obligatoirement de l’article a.

  • Dent pour dent : A tooth for a tooth.
  • Un diable d’homme : A devil of a man.
  • Il s’est habillé en femme : He dressed as a woman, they dressed as women (NB : Le pluriel de a est ø).

Rue du Monseigneur-Beaudoin (Gatineau) - 3 mai 2009

Examinons maintenant quelques exemples relevés à Gatineau (les expressions fautives sont précédées d’un astérisque : à discuter). Certains cas relèvent d’une contamination de l’anglais, d’autres d’une confusion dans l’usage des articles.

  • * J’ai pris rendez-vous avec Docteur Michaud.
  • Bonjour Docteur Michaud.
  • * Rue du Monseigneur-Beaudoin
  • Bonjour Monseigneur Beaudoin.
  • Chemin du curé Labelle
  • * Chemin curé Labelle
  • Chemin Labelle

Intermède : Rions un peu.
— Est-ce qu'on a le droit de fumer pendant la prière?
— Oh, non! Demande au père Colateur, tu verras que c’est péché.
— Alors, peut-on prier pendant qu'on fume?
— Ça, je ne sais pas. Je vais demander à Monseigneur Beaudoin.

En japonais :
neko chat
no de
ke poil

En chinois :
māo chat
máo poil, plume

2008-12-21

Je vais prendre mon bain

Pourquoi dit-on parfois « je vais prendre mon bain » plutôt que « je vais prendre un bain »?

On nous expliquera que ce mon ajoute une petite touche de familiarité ou d'affection, ce qui n'est pas une explication mais une simple description de la situation. Nous verrons pourtant, dans les deux dialogues suivants, que mon et un ne sont pas interchangeables et qu'un usage inadéquat de l'un ou de l'autre choque immédiatement une oreille française.

Premier dialogue avec une Japonaise:
[1] — Vas-tu prendre ton bain bientôt, chérie?
[2] — Non, je vais prendre ma douche.
[3] — Tu devrais dire : Non, je vais prendre une douche.

Un quart d'heure plus tard, elle annonce:
[4] — Bon, je vais prendre une douche.
[5] — Tu devrais dire : Bon, je vais prendre ma douche.

Quelle est la véritable explication de l'usage du mon et du un? Quel en est le mécanisme linguistique?

Quand je lui demande si elle va prendre son bain, je lui indique que le thème de la discussion porte sur un évènement dont nous avons déjà tous deux connaissance. La formule « ton bain » est un avantageux raccourci pour « le bain que je sais que tu dois prendre ».

On comprend alors pourquoi ma (douche) est impossible dans la phrase 2 : il ne peut être question de « la douche que je sais que tu dois prendre », puisque cette douche était justement imprévue. Par contre, dans la phrase 4, la situation a changé et la douche est maintenant prévue : l'utilisation de une (douche) sonne faux.

Phrase françaiseOrdre de la penséePhrase japonaise
Je vais prendre mon bain. [Le bain prévu] + [moi prendre] Ofuro wa hairu. (お風呂は入る。)
Je vais prendre un bain. [Moi] + [prendre] + [un quelconque bain] Ofuro ni hairu. (お風呂に入る。)

En japonais, la particule wa indique le thème de la phrase, tandis que la particule ni indique le lieu (les particules japonaises suivent toujours le mot qu'elles marquent, un peu à la manière des désinences latines). La phrase en wa pourrait se traduire mot à mot par « en ce qui concerne mon bain, [je vais] rentrer [dedans] », tandis que la phrase en ni correspondrait à « dans le bain [je vais] rentrer ». Cela dit, les signes linguistiques utilisés ici en français (mon/un) et en japonais (wa/ni) pour distinguer un évènement prévu d'un évènement imprévu ont par ailleurs un domaine d'application beaucoup plus large : la correspondance entre les deux langues n'est donc pas entièrement symétrique dans nos exemples.

お風呂 ofuro : bain
FU, kaze : vent
RO : épine dorsale
NYU, hai-, i- : entrer

Le mécanisme que nous venons d'observer est très explicite dans la phrase suivante, puisqu'il y est marqué quatre fois :
Bon, allez, va prendre ton bain, !
Le mot bon signifie : « Si tu es d'accord, arrêtons là ce que nous étions en train de faire. »
Le mot allez signifie : « Maintenant, il est temps de passer à autre chose, n'est-ce pas? »
le mot ton thématise le mot bain (celui qui était prévu).
Le mot thématise l'ensemble de l'expression va prendre ton bain.

2008-12-13

Continuer à et continuer de

Faut-il employer continuer à ou continuer de? Pour les uns, c'est une question d'euphonie (« il continua à arriver », beuh…), pour les autres, c'est une question de niveau de langue (la seconde forme serait plus SouTeNue). Et il y a ceux qui préconisent l'utilisation de la forme qui convient le mieux à l'oreille, ce qui est la meilleure façon de ne rien expliquer.

« Cet homme, tenant son verre, continue à boire; c'est-à-dire il achève ce qu'il avait commencé; mais cet homme est un ivrogne, et, malgré ses promesses, il continue de boire, c'est-à-dire il persiste dans ses habitudes d'ivrognerie. » (Dictionnaire de l'Académie)

L'Académie en fait une question de contexte. Pour elle, la préposition à convient à une action que l'on a commencée et qui continue, tandis que la préposition de marque une action habituelle. Là encore, l'explication n'en est pas une, puisqu'on prend la conséquence pour la cause et que l'on confond la description du monde réel avec un mécanisme linguistique. Il faut cependant reconnaître que l'Académie a du pif, et que ses exemples sont extrêmement bien choisis.

Pour y voir plus clair, regardons comment s'en tirent les autres langues, lorsqu'elles sont confrontées au même problème de communication. Mais pour les besoins de la cause, faisons appel au témoignage des verbes commencer et finir, qui sont les amis intimes du verbe continuer.

  • Je commence à manger.
  • Je finis de manger.
  • He started to eat. (Il a commencé à manger.)
  • He stopped eating. (Il s'est arrêté de manger.)
  • Cominciate a mangiare. (Commencez à manger.)
  • Fermatevi di mangiare. (Arrêtez de manger.)

Le français, l'anglais et l'italien prennent soin de bien marquer la différence entre une action qui commence (tout est encore possible) et une action qui se termine (elle porte nécessairement sur quelque chose de prédéterminé et de sous-entendu). Dans une phrase telle que « j'arrête de manger », le mot « arrêter » ne peut avoir été pensé avant le mot « manger ». Pour indiquer que l'ordre de la phrase va à l'envers de l'ordre de la pensée, le locuteur fait appel à des marqueurs particuliers, lorsque cela est possible dans sa langue. Selon Adamczewski, une forme telle que « he stopped to eat » est agrammaticale : pour indiquer le renversement entre l'ordre de la phrase et l'ordre de la pensée, l'anglais utilise obligatoirement la forme dite progressive (le français utilise de et l'italien di).

Essayons maintenant d'infirmer la thèse d'Adamczewski à l'aide de contre-exemples.

  • 1. Start talking! (Mets-toi à table!)
  • 2. Yesterday he started eating for the first time in two months! (Hier, il s'est remis à manger pour la première fois depuis deux mois!)

Dans les deux exemples que nous venons d'énoncer, la contradiction n'est qu'apparente. Dans la phrase 1, nous savons déjà que le suspect est là pour déballer son sac à l'inspecteur. L'idée de parler précède, dans l'esprit des deux interlocuteurs, l'idée de commencer. Dans la phrase 2, c'est le même principe qui est en jeu, puisqu'on s'intéresse d'emblée à la notion de manger. Quant au français, il n'autorise pas la préposition de dans cette construction, aussi laisse-t-il l'interlocuteur se débrouiller avec le contexte (« remis »). Ces exemples confirment donc la thèse d'Adamczewski, et montrent que la forme dite « progressive » porte mal son nom.

Une page du cahier de japonais

Ce long préambule avait en fait pour objet de préparer le terrain à la description d'étranges tournures japonaises que notre respectée sensei nous a fait découvrir aujourd'hui. Avant de présenter nos deux petits exemples, il est utile de préciser le sens de trois mots japonais très courants et particulièrement faciles à retenir. Tous les adeptes des arts martiaux japonais connaissent bien les consignes hajime! (commencez!) et yame! (arrêtez). Sachons aussi que le mot manger se traduit en japonais par tabe (comme « à table! »).

  • … tabe hajimemasu. (Commencer à manger.)
    食べ始めます。
  • … taberuno o yamemasu. (Arrêter de manger.)
    食べるのを止めます。

À première vue, nous sommes en présence d'une différence de construction que l'on qualifie trop souvent d'idiomatique, surtout lorsqu'on se bat avec une langue exotique (pour qui?). Mais le cerveau japonais ne fonctionne pas différemment de celui des autres Homini sapienses. Pour les Japonais, comme pour nous, l'ordre du message parlé ne peut toujours correspondre à celui de la pensée, et ce phénomène fait partie intégrante du message à transmettre. D'où l'étrange asymétrie entre les paires de construction des verbes commencer/finir (et leur synonymes) dans des langues très diverses.

— Il continue à faire l'idiot.
— Continue de faire l'idiot et tu auras une bonne paire de claques!

En conséquence, et jusqu'à preuve du contraire, je continuerai de faire mes exercices de japonais lorsque mon sensei me l'ordonnera (la préposition de ne marque pas l'habitude mais la confirmation d'un comportement attendu, de part et d'autre).

2008-08-08

Petit mais grand

L'émission estivale de France Culture, Mythophonies (ou Mythographies?) se veut une suite aux Mythologies de Roland Barthes, adaptée à la réalité d'aujourd'hui. Un ami me recommande chaudement le podcast de cette émission. Or, les podcasts de France Culture, de la Radio suisse romande et de bien d'autres stations de radio, c'est le remède miracle à la solitude et à l'ennui modernes. Ils peuvent nous tenir compagnie en toute occasion, sur le chemin de l'école, dans la chambre de torture du gymnase, au cours d'un voyage interminable, et pendant les nuits d'insomnie.

Boire une petite bière dans un petit bistrot
Dessin de Renaud Bouret - 1983

Je tombe sur la quatorzième émission de la série, qui porte sur l'utilisation du mot petit, lorsqu'il n'a rien à voir avec la taille. On présente d'abord la situation, à l'aide de quelques exemples, et on se demande pourquoi ce « petit » mot est si facilement employé à toutes les sauces (fragment 1, en annexe). On propose ensuite quelques éclairages, dont une explication psychologique reliée au consumérisme individualiste (fragment 2) et une explication politique reliée à la fin du monde bipolaire de l'après-guerre (ajout au fragment 6). Le problème de cette analyse vient du fait que des expressions telles que un petit dessert, une petite réunion, un petit congé ne datent pas d'hier, et qu'il est donc vain de vouloir les expliquer à la lumière de la réalité d'aujourd'hui.

Remarquons d'emblée que, dans les trois exemples que nous venons de proposer, le mot petit est justement utilisé parce qu'il ne fait manifestement pas référence à la taille de l'objet considéré. La situation serait plus ambiguë si je disais “Je mangerais un petit gâteau.” S'agit-il du gâteau que je désire et qui me ferait bien plaisir, ou tout bêtement d'un gâteau de petite taille? Si mon intention est de faire appel à la complicité de mon interlocuteur, si je cherche à lui confier “Tu sais, dans un moment comme celui-ci, j'ai toujours envie d'un gâteau, n'est-ce pas?”, je peux lever l'ambiguïté en rajoutant un bien ou un bon, ou les deux (voir notre précédent billet sur le sujet) : “Je mangerais bien un bon petit gâteau.” Si je veux, par contre, indiquer simplement qu'il s'agit d'un gâteau de petite taille, d'une portion individuelle, je pourrais supprimer le conditionnel : “Je veux un petit gâteau.”

  • 1. Après, on ira prendre un petit café dans un petit restaurant.
  • 2. Trois petites notes de musique.
  • 3. Une petite minute!
  • 4. Un petit commerçant.

Selon les explications officielles, le mot petit vise souvent à rajouter une touche de gentillesse, de bienveillance (exemples 1 à 3 ci-dessus). C'est une sorte de diminutif mignon, tendre, familier (¿un cafecito, mi amor?). Les mêmes explications officielles soulignent cependant que le mot petit peut également être méprisant (exemple 4). On y perd son latin : trop d'explications ne constituent pas une explication. Réglons d'abord le cas de l'exemple 4 : petit commerçant y forme un concept unique, un tout indissociable, c'est d'ailleurs pourquoi l'adjectif précède le nom. On dit un petit commerçant comme on dit une grande surface, et on pourrait remplacer ces expressions par des mots uniques : un boutiquier, un supermarché. Le mot petit n'est donc pas ici un adjectif qualificatif. Tout bien réfléchi, l'exemple 4 de notre liste n'a aucun rapport avec le sujet que nous traitons ici. La question n'est d'ailleurs pas de savoir si le mot apporte une connotation positive ou négative. Elle relève plutôt de ce qui est présupposé, implicite, convenu entre les interlocuteurs. Le mot petit est ici un mot vide, un mot qui sert à construire le message, un mot à ne pas confondre avec l'adjectif qualificatif petit, qui sert à décrire le monde. Les trois premiers exemples auraient pu, de façon moins éloquente, s'écrire ainsi :

  • 1. Si on allait prendre un café ensemble, tout à l'heure? Je sais que tu trouveras ça sympathique, et d'ailleurs on va choisir un endroit où on sera bien.
  • 2, Une belle chanson, comme nous les aimons.
  • 3. Tu sais bien que tu ne peux pas filer comme ça, avant que nous ayons tout réglé.

Il n'est pas difficile de retrouver un emploi similaire du mot petit chez nos auteurs classiques et modernes :

  • Tu ne saurais trouver dans ta tête, forger dans ton esprit, quelque ruse galante, quelque honnête petit stratagème, pour ajuster vos affaires? (Scapin) (Petit joue ici le rôle d'un clin d'œil.)
  • L'est seulemente pour le donnair une petite régal sur le dos d'une douzaine de coups de bâtonne, et de trois ou quatre petites coups d'épée au trafers de son poitrine. (Scapin) (Molière joue ici sur les deux fonctions du mot petit pour accentuer le comique.)
  • M. Swift est Rabelais dans son bon sens, et vivant en bonne compagnie; (…) mais, pour le bien entendre, il faut faire un petit voyage dans son pays. (…) Je vous ai touché un petit mot de leurs philosophes. (Voltaire, XXIIe lettre philosophique) (Il ne s'agit pas d'un court voyage, mais d'un voyage nécessaire. Le mot n'était pas court mais approprié.)
  • C'est une petite fortune sûre à Paris pour un géomètre, pour un chimiste, qu'une place à l'Académie. (Voltaire, XXIVe lettre philosophique) (La fortune n'est pas petite mais certaine.)
  • Et cependant, quatre sergents à cheval qui viennent de se poster aux quatre côtés du pilori ont déjà concentré autour d'eux une bonne portion du populaire épars sur la place, qui se condamne à l'immobilité et à l'ennui dans l'espoir d'une petite exécution. (Victor Hugo, les Misérables) (Une exécution n'est jamais petite, mais elle peut être attendue.)
  • Aux sourires, aux petits signes d'intelligence de madame Aloïse, aux clins d'yeux qu'elle détachait vers sa fille Fleur-de-Lys, en parlant bas au capitaine, il était facile de voir qu'il s'agissait de quelque fiançaille consommée, de quelque mariage prochain sans doute entre le jeune homme et Fleur-de-Lys. (Victor Hugo, les Misérables) (Il s'agit clairement de signes de connivence et non de signes de petite taille.)
  • Madame Descoings voulut égayer madame Bridau, elle la fit aller souvent au spectacle et en voiture, elle lui composa d'excellents petits dîners, elle essaya même de la marier avec son fils Bixiou. (Balzac, Scènes de la vie de province) (Ces petits dîners étaient probablement de gros gueuletons bien de chez nous.)
  • Si vous vouliez faire une petite promenade en attendant le dîner, qui ne sera servi que dans une heure, nous vous montrerions la grande curiosité de la ville? (Balzac, Scènes de la vie de province) (La promenade ne sera pas courte, mais elle sera doublement utile.)

Annexe : Transcription de passages de l'émission Mythophonies

Fragment 1. Pourquoi le petit
(…) Par exemple dans cette phrase “Si on se faisait une petite omelette”. Ou dans un café si vous demandez par exemple Vous pourriez m'amener un petit verre d'eau” Ce petit qui a contaminé le langage. C'est vraiment l'exemple d'une contamination du langage par le petit. Et au fond, ce petit on ne peut pas l'employer pour tout, évidemment, et donc ça pose la question de qu'est-ce qui est grand. On peut dire “Je me ferais bien un petit film” mais on ne pourrait pas dire “Tiens si on se regardait un petit documentaire sur la Shoah”. Ça n'est pas possible, on ne peut pas. Et donc voilà, il y a comme ça cette reconfiguration du petit et du grand. Qu'est-ce qui est à notre portée et qu'est-ce qui est dans la démesure. (Mythophonies, Fragment 1, France Culture, 2008-08-07)

Fragment 2. Modération de la société pulsionnelle
Dans un système de pensée classique, bourgeoise ou aristocratique, il est interdit de montrer la pulsion. Maintenant, dans une société où le désir et la pulsion, ou la jouissance, sont devenus une sorte d'impératif catégorique, qu'est-ce l'on fait pour modérer la violence qui naît de cette expression de la pulsion. Quand on est obligé de jouir, comment est-ce qu'on fait pour ne pas montrer la pulsion? Alors on a besoin d'une sorte d'embrayeur de langage pour que ces désirs s'agencent plus ou moins pacifiquement, pour faire la paix finalement. Le petit, ça fonctionne de cette manière comme une sorte de police du désir. C'est une sorte d'euphémisation du désir. Petit, c'est une minoration des pulsions. Parce que quand on dit petit, par exemple, on dit “Je vais m'acheter un petit top”. C'est pas la taille qui est visée, hein, l'ajout petit ça dit pas que l'habit acheté est trop étroit ou trop petit. Il ne dit rien de la taille de l'objet. Le petit ça opère selon une autre modalité. C'est, dans cette société du tout pulsionnel, donc de la consommation, une manière de modérer, de timorer l'expression du désir. Au lieu de dire “Je veux ça”, ou “Je désire ça”, on dit “Je voudrais ce petit ceci ou ce petit cela”. Et donc on voit finalement comment ce petit rend la cohabitation des pulsions exacerbées possibles. (…) (Mythophonies, Fragment 2, France Culture, 2008-08-07)

Ajout au fragment 6. Les petites phrases en politique
Il y a une sorte de narcissisme de l'espèce humaine qui a fait qu'on a pensé pendant longtemps les choses en termes de grand, de grand récit, de grande œuvre, de grandes choses, de grandes transformations. (…) Ce à quoi se réduit la politique, c'est la petite phrase. Et la petite phrase elle dit quelque chose d'assez juste de notre place dans le monde aujourd'hui, c'est-à-dire une façon de s'adapter au milieu, une sorte de mode d'être dans la bulle, dans la bulle médiatique surtout, c'est à dire où on a une sorte de jeu qui consiste à remplacer le discours qui fait sens, hein le grand discours qui fait sens, par la petite phrase qui fait signe, et où on a donc une occupation de l'espace médiatique avec des petites phrases, des petites phrases qui se moquent, qui fustigent, qui sont finalement des figures dénarcissisées de l'impuissance et de la mondanité réduite*. (Mythophonies, Ajout au fragment 6, France Culture, 2008-08-07)

Note
* Nota : Cette expression pourrait se traduire de façon encore plus explicite par : impotendis reductionibus mondanitatemque figurae anarcissiseodidae sp. et cuisinae ou, mieux, par 无水仙的数字无力感和世俗的减少, qui est probablement encore plus claire que la précédente.

2008-06-04

Car et parce que

Le Car et le Parce que
Dessins de Rié Mochizuki

Jusqu'à l'âge de l'école, je ne connaissais que le parce que. Les Italiens du coin disaient d'ailleurs « pourquoi » : « Ma mère, elle nous a pas laissés sortir pourquoi il pleuvait trop fort ». Et puis, soudain, en plein milieu de la classe de français, la bonne sœur nous apprend l'existence d'un nouveau mot : car. Une sorte de remplaçant au parce que, quand on veut éviter les répétitions, du moins dans la langue écrite. Mais attention les enfants, il y a, entre les deux termes, une nuance réelle, quoique difficile à saisir. Les grammaires sérieuses appellent le premier « conjonction causale explicative », et le second « conjonction causale démonstrative ».

Tout ça ne portait pas vraiment à conséquence. Il suffisait de semer quelques car dans ses textes et la bonne sœur était satisfaite.

Puis, en montant en grade, les choses se sont compliquées. Les professeurs se sont insidieusement mis à raturer certains des parce que et des car qui émaillaient les rédactions. Tantôt le parce que était interdit, tantôt c'était le car, et parfois les deux étaient admis. Heureusement, bien des années plus tard, alors que je m'escrimais péniblement sur les particules du chinois, j'eus la révélation d'un principe simple qui explique bien des mystères de la grammaire française.

    Prenons l'exemple classique de Legrand (Méthode de stylistique française, J. de Gigord, Paris, 1966)
  • 1. L'éther soulage la douleur d'une brûlure parce qu'il se vaporise très promptement. (Explication)
  • 2. L'éther soulage la douleur d'une brûlure car il se vaporise très promptement. (Démonstration)

Ici encore (voir nos précédents billets de la rubrique linguistique), tout est question de distinction entre ce qui est présupposé par les interlocuteurs et ce qui n'a pas encore été déterminé. Dans l'exemple 1, la phrase suit l'ordre de la pensée : on énonce un fait (l'éther soulage la douleur d'une brûlure) et on en propose la raison (il se vaporise très promptement). Dans l'exemple 2, la seconde partie de la phrase est cette fois la première idée qui est venue à l'esprit du locuteur : le remplacement de parce que par car sert à signaler cette inversion. L'exemple 2 aurait pu s'écrire : C'est parce que l'éther se vaporise très promptement qu'il soulage la douleur d'une brûlure (et non pas : C'est parce qu'il se vaporise très promptement que l'éther soulage la douleur d'une brûlure).

    Les deux structures de base peuvent se représenter ainsi, A étant la première idée venue à l'esprit et B, la seconde :
  • A parce que B
  • B car A

Le choix de parce que et de car ne relève donc pas d'une simple nuance, mais modifie carrément l'ordre logique des éléments du message.

    On peut ajouter aux deux modèles de base les structures suivantes :
  • A donc B (ordre normal)
  • Puisque B, [alors] A (ordre inversé)
  • Comme B, A (ordre inversé)
    Regardons les deux exemples suivants :
  • 1. Tu n'iras pas jouer car tu n'as pas fini tes devoirs.
  • 2. Il n'ira pas jouer parce qu'il n'a pas fini ses devoirs.

Dans le premier exemple, l'ordre de la pensée est le suivant :
A = Paul n'a pas fini ses devoirs. (Paul, à qui on s'adresse, en est parfaitement conscient.)
B = Paul n'ira pas jouer. (C'est la conséquence de A.)
On utilise car pour marquer le renversement entre l'ordre de la pensée et l'ordre du message.

Dans le second exemple, l'ordre du message correspond à l'ordre de la pensée :
A = Paul n'ira pas jouer. (On en informe une tierce personne, qui n'est pas au courant.)
B = Paul n'a pas fini ses devoirs. (On lui en précise la cause.)

    On peut constater que l'inversion de l'ordre des propositions n'est possible qu'avec parce que :
  • × Car tu n'as pas fini tes devoirs, tu n'iras pas jouer. (Phrase non grammaticale)
  • Parce qu'il n'a pas fini ses devoirs, il n'ira pas jouer.

Dans cette dernière phrase avec parce que, l'ordre du message correspond encore à l'ordre de la pensée :
A = Paul n'a pas fini ses devoirs.
B = Paul n'ira pas jouer. (C'est la conséquence de A.)
Par contre, étant donné que car marque l'inversion entre l'ordre de la pensée et celui du message, il ne peut être placé que devant la seconde proposition.

En général, les formes en parce que et en car sont possibles simultanément : tout dépend de l'intention du locuteur. Mais parfois, le sens du message interdit la forme en parce que :

  • Il doit être sourd car il n'a pas sursauté au bruit de l'explosion.

Ici, la première partie de la phrase ne peut se concevoir si la seconde n'a pas été préalablement considérée par le locuteur.

2008-04-19

Sujet et Complément

« Le français nomme d'abord le sujet du discours, ensuite le verbe qui est l'action, et enfin l'objet de cette action : voilà la logique naturelle à tous les hommes; –voilà ce qui constitue le sens commun. Or cet ordre, si favorable, si nécessaire au raisonnement, est presque toujours contraire aux sensations, qui nomment le premier l'objet qui frappe le premier. » (Rivarol, Discours sur l'universalité de la langue française, Berlin, 1783).

Or, nous sommes tombés sur une phrase italienne dans laquelle le sujet semble logiquement placé après le verbe :

  • Italien : Hai visto quello che mangia il mio gatto?
  • Traduction 1 (sujet placé après le verbe) : Tu as vu ce que mange mon chat?
  • Traduction 2 (sujet placé avant le verbe) : Tu as vu celui qui mange mon chat?

Étant donné que les mangeurs de chats sont plutôt rares en Italie, il est probable que la première traduction soit la bonne. En français, l'ambiguïté est levée, puisque quello se traduit alternativement par ce et celui. On constate aussi que, malgré Rivarol et les grammaires scolaires, le français a placé le sujet après le verbe dans la première traduction. Car c'est bien le chat qui est le sujet du verbe manger, n'est-ce pas?

  • 1. Passent les heures et filent les secondes.
  • 2. Et vogue le navire, sur la mer déchaînée!
  • 3. Ce n'est pas comme ça que réagit un scout.
  • 4. Voici la description qu'a fait cet homme.
  • 5. J'ai oublié ce que voulait cette femme.
  • 6. Ainsi s'envole son dernier espoir.
  • 7. Devant le grand portail se dressent cinq statues représentant les cinq principales ethnies chinoises.

Dans toutes les phrases qui précèdent, le sujet suit le verbe. Les deux premières phrases semblent archaïques, mais les autres restent très naturelles dans la langue d'aujourd'hui. Dans les phrases 3 à 6, on remarque cependant, avant l' “inversion”, la présence de que ou de ainsi (marqueur de la présupposition). Ainsi va la vie!

2008-04-11

L'homme qui aimait les femmes

Dessin de Renaud Bouret - 1992

Dans L'homme qui aimait les femmes, film de François Truffaut, le héros, au moment où il est question de modifier le titre de son livre, se questionne sur l'utilisation de l'imparfait.

(L'éditrice) — Mais c'est drôle que vous ayez pensé à ça, parce que je voulais vous proposer celui-ci : L'homme qui aimait les femmes.
(L'homme) — Ah c'est bien. C'est un bon titre­… Oui, c'est intrigant, c'est bien. Mais pourquoi « qui aimait »? Pourquoi l'imparfait?
(L'éditrice) — C'est une question de sonorité. Ça sonne bien. Et puis, aussi, il me semble que cela marche bien avec votre style de récit. Vous êtes narratif. Vous n'avez pas peur de raconter une histoire.
L'homme qui aimait les femmes (1977)

Pourquoi l'imparfait? L'explication proposée n'en est pas une. On devrait plutôt se demander pourquoi l'imparfait sonne si bien alors qu'il est clair que cet homme aime encore les femmes. L'imparfait n'a donc pas ici pour fonction d'indiquer le passé, ni de souligner un penchant pour les longues histoires étirées dans le temps.

Quand les enfants se proposent de jouer à des jeux de rôle, ils utilisent naturellement l'imparfait : « Moi j'étais le docteur et toi tu étais le malade. » Ou encore : « Nous on était les cowboys et vous, vous étiez les Indiens. » Un fois encore (voir nos précédents billets sur le sujet : Langage de bébé et Imparfait ou passé simple), l'imparfait sert à confirmer un choix déjà préétabli. L'enfant ne propose pas à ses amis de distribuer les rôles, il leur demande plutôt de valider ses propositions. Dans L'homme qui aimait les femmes, il ne s'agit pas d'accoler au héros une quelconque caractéristique parmi d'autres, mais d'affirmer d'emblée que cette caractéristique fait partie intrinsèque de son personnage.