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2019-01-28

Publicité et stéréotypes

Tous les dix ou vingt ans, les publicitaires sont accusés de propager des stéréotypes négatifs. Certaines « personnes militantes » réclament alors une intervention législative pour encadrer la publicité. D’autres exigent une publicité uniquement informative, et donc dépouillée de tout débordement social et politique, à moins, bien sûr, que ce débordement ne cadre avec leur propre idéologie. C’est oublier que la publicité moderne n’a pas, et n’a jamais eu, la vocation d’informer les consommateurs, mais de les convaincre. Elle table donc davantage sur le subconscient que sur le conscient. Elle parle moins du produit que de son utilisateur. Elle ne fait pas appel à la raison, mais aux émotions. C’est pourquoi elle est centrée sur les trois grandes passions de l’être humain : l’argent, la santé et le sexe. C’est ce que nous allons illustrer à l’aide d’une série de messages publicitaires datant des années 1980 (la période actuelle sera couverte dans un prochain billet).

Dans un billet précédent, nous avons analysé des coupons publicitaires bilingues faisant la réclame d’un café en poudre. Aujourd’hui, nous nous intéresserons plus particulièrement à deux des vices les plus indéracinables chez l’homo economicus, à savoir la cigarette (traitée ici) et l’alcool (traité plus loin).

Une cigarette, ça se fume de deux façons : en privé ou en public. La cigarette, après le chien, n’est-elle pas le meilleur ami de l’homme? Fidèle dans les moments de solitude, légère par sa fumée, calme, silencieuse, rougeoyante au fond de la nuit, comme le feu de nos lointains ancêtres. Dans les années 1980, la cigarette était encore un apanage masculin, un rite de passage obligé pour se joindre au troupeau des adultes. Elle constituait alors un signe ostentatoire, comme le plumage du coq dans la basse-cour. Il n’est pas étonnant de constater que les publicités faisant la promotion des cigarettes se partagent sur ces deux dimensions : le plaisir personnel et la séduction de la partenaire. N’oublions pas qu’une publicité a pour but d’accroître les ventes et non de réformer la société.

Fumer en santé

Les trois photos suivantes illustrent l’aspect individuel de la cigarette. L’homme, seul, se recueille en pleine nature, près d’un plan d’eau freudien, où l’air pur qu’il ne respire pas lui fait opportunément oublier les dangers de son poison favori. L’anatomie de la cigarette, autre symbole freudien, est systématiquement reprise dans le paysage, sous forme de tronc d’arbre, de poteau ou de canne à pêche.

La femme fait son apparition, virtuelle puis charnelle.

Il ne fait aucun doute que, de retour de sa baignade, l’homme qui a négligemment déposé ses lunettes de soleil sur la table de rotin offrira une cigarette à la jolie femme qui partage déjà un cocktail avec lui. Une cigarette légère, comme il se doit, car, dans la publicité, les mots recèlent, de préférence, un double sens. Il paraît même que les glaçons, au fond des verres, sont sciemment décorés de têtes de mort (Éros et Thanatos), mais nous n’irons pas jusque-là.

Il n’y a pas à dire, l’adepte de la cigarette Vantage est un lascar qui vise droit dans la cible. Personnage raffiné, bien entendu, mais pas trop vieux jeu. Ses boutons de manchettes et son briquet rappellent judicieusement les teintes précises du paquet de cigarettes. Il s’apprête à quitter son domicile pour rejoindre, avec une compagne dont il a galamment payé le billet, le Festival de danse moderne. Vantage, la cigarette de « l’intrigue »!

Cette fois, la dame est bien présente (il s’agit probablement de la supérieure hiérarchique du monsieur). Elle ne fume pas, mais son tailleur s’harmonise, comme prévu, avec le paquet de cigarettes. Deux personnes chics et intelligentes, qui partagent un moment privilégié au bureau, entre deux périodes de pointe (il se peut que les canons de la beauté aient changé depuis les années 1980). La lampe à loupe du bureau rappelle les cercles servant de logo à la marque, tandis que les jambes ouvertes du compas, au premier plan, peuvent susciter quelques arrière-pensées inconscientes aux esprits mal tournés. « La prochaine fois que je tiendrai mon paquet de Vantage dans la main, mon cerveau, illusionné par toutes ces associations, me gratifiera peut-être d’une petite dose de dopamine ».

Douceur, plaisir et satisfaction

Ici encore, l’air pur du ciel fait oublier l’air vicié des poumons. Le mât du bateau sert doublement de symbole. La voile rappelle la gamme de couleurs du paquet. La cigarette est non seulement associée à une activité bénéfique à la santé, mais elle constitue le prélude à « une douceur qui se goûte ».

Notre viril sportif moustachu, qui garde à son bord une glacière remplie de bière et deux avirons inutilisés, se fait remarquer, au moment même où il allume sa clope, par deux charmantes jeunes filles pétantes de santé. Celle de gauche se confond à s’y méprendre avec le paquet de Camel, qui se trouve posé au premier plan, sur une « pitoune » échouée. Gageons que notre rude navigateur aux cheveux bien peignés saura « tout goûter » et procéder à un fructueux échange de « satisfaction ».

Comme les précédentes, cette publicité date des années 1980, mais elle rappelle l’âge d’or des années 1950, sur la côte californienne. Malibu, lieu mythique où se retrouvent les gens hors du commun (c’est-à-dire les fumeurs de Pall Mall sans filtre). Cette fois, plus besoin de se gêner. Alors que les couples voisins sont déjà passés aux choses sérieuses, dans la noirceur, nos deux fumeurs viennent tout juste d’adopter la position horizontale. Ce qui explique la présence ostensible d’une paire de bottes dans le parebrise.

Annexe 1 : Sports d’élite et tabac

Annexe 2 : Plein air et fumée

Annexe 3 : Luxe et cigarettes

2018-02-02

La « théorie du genre » à la ferme

La ferme de Chénier comptait deux personnages redoutables. Dans les champs, il fallait éviter de se frotter au taureau (nommé familièrement « eul-bœu »). Aux alentours du bâtiment principal, il valait mieux profiter d’une distraction du coq pour regagner la cuisine. J’ai bien dit le coq, et non les deux chiens de garde. Ces deux bêtes féroces avaient suffisamment d’intelligence pour me reconnaître comme un garçon de la maison. Chiens mâles ou femelles? Qui s’en souciait? Ce qui compte, c’est que les deux cerbères possédaient également les compétences nécessaires à leur tâche officielle : courage, astuce, loyauté. Disons simplement que la variable « genre », comme on dit en américain, n’était pas pertinente dans leur profession canine, à tel point que je serais bien incapable, après les avoir si longtemps côtoyés, de leur coller la bonne étiquette.

Futur-Bái Lìdé, garçon de ferme à Chénier

Mais le coq, c’était autre chose. Un coq wyandotte, maigrichon, haut sur pattes, et propriétaire d’une redoutable paire d’ergots aiguisés. Je ne dirais pas que ce coq me faisait peur. Non, son tempérament ombrageux m’incitait simplement à la prudence. Lorsque le petit monstre lorgnait vers moi, je m’assurais de passer à proximité d’un piquet ou d’une solive traînant par là afin, le cas échéant, de repousser les assauts de l’ennemi avec le secours d’une arme adéquate. Le tout très discrètement, car étant moi-même un garçon, je ne voulais pas passer pour poltron aux yeux des filles de la fermière. Comme la plupart des filles, les filles de fermières méprisent les poltrons.

Si on se fiait à la « théorie du genre », actuellement très populaire dans les écoles des pays membres de l’OTAN, on conclurait que l’agressivité du coq de Chénier constituait « le produit de plusieurs siècles de domination masculino-capitaliste entretenue par l’homme blanc ». D’ailleurs, ce coq était de couleur blanche, rehaussée, il est vrai, de rares plumes noires au bout des ailes et de la queue.

Le comportement du belliqueux coq de Chénier tranchait nettement avec celui de ses « partenaires ». Ah, les gentilles poules, débonnaires, voire bonasses! Elles, au moins, ne me prenaient pas pour un coq rival, à l’instar de leur nigaud d’époux et maître. Tenez : il suffisait d’agiter devant elles un poing fermé, comme s’il contenait une poignée d’orge dorée, pour les voir accourir en se dandinant. Cette perfide manœuvre pourrait semblait cruelle aujourd’hui, mais elle faisait rire les filles de la fermière. Car les filles de fermières aiment les garçons qui les font rire.

La seule chose qu’on pouvait reprocher aux poules, c’était leur façon de traverser la route devant le tracteur, au moment où nous revenions des champs, poussiéreux et fourbus. Traverser, c’est beaucoup dire, car les poules couraient en zigzag devant nous, en proie à la plus grande perplexité, avant de se décider enfin pour l’un ou l’autre des deux fossés qui bordaient la chaussée.

En admettant que le « genre » soit une donnée essentiellement sociale, produit d’une éducation machiste, tout espoir n’est pas perdu pour les coqs de ce monde. Quelques semaines de rééducation à la campagne et on pourrait en faire des êtres civilisés.

Si j’ai toujours éprouvé de l’affection pour la basse-cour, c’est que j’ai moi-même élevé des poules depuis ma plus tendre enfance. D’abord avec l’aide de ma grand-mère carthaginoise, avant de voler de mes propres ailes. Et vos parents? direz-vous. Eh bien, mes parents, qui devaient s’occuper de leurs six enfants, envisageaient le monde animal avec une certaine dose de pragmatisme et d’indifférence. L’amour de nos frères inférieurs avait ainsi sauté une génération.

Ma poule m’ayant honoré d’une première couvée de douze poussins, le jour de mes six ans, un problème délicat se posa bientôt. Parmi les survivants de la couvée, on comptait quatre poules et deux coqs.

Il faut préciser que seuls les plus forts des poussins avaient échappé à la fièvre aviaire et aux griffes des chats errants, ainsi que l’exige l’implacable loi de la nature. Cette loi, espérons-le, sera un jour révisée, dans une société post-patriarcale et post-capitaliste.

Mais revenons aux survivants de la couvée. Après quelques mois, les petites poules s’étaient mises à pondre, et les coqs avaient commencé à se quereller au point de troubler la paix sociale. Mon père, rempli de sa riche expérience de la vie civile et militaire, guerre mondiale oblige, avait facilement résolu la question. Le plus dodu des deux coqs se retrouva bientôt à la casserole. Dans notre siècle, où les adeptes de la théorie du genre glorifient l’obésité, cette mésaventure mérite d’ailleurs d’être méditée.

Le second coq traversa bien vite une période de dépression. Quand on a fini d’honorer les quatre donzelles du poulailler, que faire du reste de sa journée en l’absence d’un rival? Avec qui se batailler? Où trouver un adversaire digne de ce nom? Il y avait bien les six enfants de mes parents, mais tous ces petits diables savaient se défendre à coup de graviers. Tous… sauf la petite dernière, qui venait à peine d’apprendre à marcher.

Le coq survivant commit l’erreur de poursuivre ma sœur cadette pendant un jour de congé, alors que mon père lisait son journal dans une chaise longue du jardin. La petite brute gallinacée fut condamnée illico par le maître de céans, alerté par le tumulte, sans aucune forme de procès ni tentative de rééducation. Mon père m’envoya chercher une douzaine d’artichauts chez l’épicier du coin afin de m’éloigner des lieux du drame en préparation. N’étais-je pas, en effet, le grand-père virtuel de ce coq, lui-même fils de ma propre poule? À mon retour, je trouvai le coq égorgé et plumé. On était en train de brûler ses derniers poils au chalumeau.

Que sont nos mères poules devenues? L’atmosphère du poulailler ressemble parfois à celle de certains milieux de travail postmodernes.

Le calme revint sur la famille et sur la basse-cour. Un calme apparent, car, en l’absence de coq, les poules avaient redoublé d’agressivité dans leurs rapports, surtout après qu’une seconde couvée eut augmenté leur population. Coups de bec, harcèlement, privation de nourriture. La république des poules était sous la coupe d’une dictatrice, épaulée par deux ministresses impitoyables, que mon grand frère, plus instruit que moi malgré sa pratique assidue de l’école buissonnière, avait baptisées la kapo et la collabo.

Le dimanche du garçon de ferme

Fermons cette parenthèse carthaginoise et retournons à la ferme de Chénier. Oublions le coq wyandotte, qui, même s’il m’a déjà attaqué, ne constitue pas une menace mortelle. Reste à traiter le cas du « bœu ».

Lorsqu’un troupeau de vaches pâture dans un champ, pas de souci à se faire. Un troupeau, ça ne passe pas inaperçu, et les vaches, ça vous contemple avec leurs grands yeux doux. Mais un taureau solitaire peut très bien se dissimuler au creux d’un vallon ou derrière un bosquet de coudriers. Au moment de se faufiler à travers les barbelés d’une clôture, on ne peut s’empêcher d’éprouver un pincement au cœur. Qui dit clôture barbelée dit présence possible d’un taureau et de ses deux cornes, n’est-ce pas? C’est mathématique!

Un jour, le fermier, pourtant avare de ses mots, me gratifie d’une phrase complète : « Eul-bœu s’est échappé! » La bête est particulièrement vicieuse. Seul le bonhomme sait comment la dompter. Nul n’est à l’abri, pas plus le piéton que le chauffeur d’automobile décapotable circulant dans les parages. Angoisse et terreur! Cela signifie que ma vie est désormais en danger quel que soit le lieu où je me trouve.

J’aurais bien envie de me faire porter malade, et de me réfugier dans le grenier qui me sert de domicile, mais qu’en penseraient les filles du fermier? Je préfère risquer de me faire encorner plutôt que de passer pour un lâche à leurs yeux. Mieux vaut avoir peur intérieurement qu’avoir honte publiquement.

Quelques heures plus tard, tout est rentré dans l’ordre. Le taureau a réintégré son étable, et les bipèdes se retrouvent attablés autour de la soupe. Nous mangeons en silence, comme tous les soirs. Je ne crois pas que les filles des fermiers s’intéressent à moi. Elles me trouvent étrange, voilà tout. De toute façon, elles ne sont pas mon genre non plus, ce qui n’est pas une raison pour démériter à leurs yeux.

On aura beau m’affirmer que le « genre » est une pure construction sociale, je continuerai à me méfier des taureaux. On me dira que ces pauvres bêtes sont victimes d’une mauvaise socialisation, qu’ils n’ont pas suffisamment participé aux activités ménagères dans leur jeunesse, qu’ils auraient dû s’habiller en génisse de temps en temps, juste pour voir. Je veux bien affirmer publiquement que tout cela est vrai, ne serait-ce que pour éviter de perdre mon emploi, mais je refuse d’exposer ma vie, et encore moins de mourir en martyr, pour défendre cet acte de foi. De toute façon, je doute qu’une adepte de la théorie du genre se hasarde à traverser délibérément le champ d’un taureau, même si ce dernier a été rééduqué depuis sa plus tendre enfance.

2017-10-24

Un pays, deux nations : Preuve par le marketing

Voici un coupon de réduction bilingue datant des années 1980. D’un côté, le texte français (visible sur votre écran). De l’autre, le texte anglais (visible lorsqu’on clique sur l’image en gardant le bouton appuyé). Nous vous invitons à tenter l’expérience suivante. Observez bien l’image française, puis regardez l’image anglaise pendant une seconde avant de revenir à l’image française.

Qu’avez-vous remarqué? Apparemment, les deux versions ne diffèrent que par la langue d’affichage. N’est-ce pas?

Maintenant, répétez l’expérience. Avez-vous découvert quelques petits détails supplémentaires? Oui? Non? Recommencez deux ou trois fois.

Tout compte fait, il y a énormément à dire sur ces images. Puisqu’elles sont destinées à un public foncièrement différent, leur construction s’appuie sur des éléments psychologiques, sociologiques, esthétiques bien distincts. C’est ce que nous allons démontrer. Mais auparavant, nous vous invitons à répondre aux questions suivantes, en tenant compte des versions française et anglaise :
1. Que pensez-vous du choix des couleurs?
2. L’image est-elle présentée en caméra objective (on y voit le consommateur) ou subjective (la scène est vue à travers les yeux du consommateur)?
3. La position du consommateur est-elle la même dans les deux versions?
4. L’atmosphère, le statut social sont-ils les mêmes dans les deux versions?
5. Le slogan affiché sur les images est-il à double sens?
6. Que pensez-vous de la représentation de l’homme et de la femme?

Nos réponses

Le nombre des couleurs présentes est strictement limité. Commençons par la version française.
— Noir et blanc : le café et la tasse, les notes du clavier, la partition, le stylo. Deux couleurs stylées, et en parfaite opposition.
— Rouge et vert (sur le pot uniquement) : le « vrai » café (rouge, couleur chaude), et le décaf (vert, couleur froide).
— Marron : les grains de café, le métronome, le bois du piano.
— Doré (sur le pot uniquement) : couleur symbolisant la richesse et la noblesse du produit, qui n’est, après tout, qu’un ersatz.

Dans la version anglaise, on retrouve le même ensemble de couleurs, mais dans un agencement différent. Le doré se retrouve abondamment dans le décor, ce qui donne une touche plus bourgeoise à la scène (mais moins aristocratique). Le rouge et le vert présents sur l’étiquette du pot sont également réutilisés dans ce décor cossu, avec la même nuance précise (velours du fauteuil et abat-jour). Les couleurs y sont plus texturées que dans la version française (lampe, abat-jour, bordure du fauteuil, tasse), accentuant le contraste entre atmosphère intellectuelle (version française) et pantouflarde (version anglaise).

Les deux scènes sont prises en caméra subjective. Le consommateur francophone se tient debout, devant son piano. Il vient sans doute de prendre une pause bien méritée, après avoir joué une mazurka de Chopin ou une gymnopédie d’Éric Satie. La partition, qu’il maîtrise déjà, a été négligemment remisée sur le dessus du piano. Qui sait si notre artiste amateur n'y pas ajouté quelques annotations de son cru avec son sobre stylo noir et blanc.

Par contre, si on se fie à l’angle de prise de vue, le consommateur anglophone se trouve confortablement assis dans son salon, le cul posé sur un rembourrage de velours.

Comme laisse entendre le slogan à double sens inscrit sur la photo, il n'y a pas que le café qui a du goût. Le consommateur en a tout autant, puisqu'il a su choisir la bonne marque.

Dans les deux cas, on cherche à flatter le consommateur. Si on le transforme en aristocrate ou en bourgeois, c’est pour prêter quelque noblesse à ce produit roturier qu’est le café soluble. En effet, pour pratique qu’il soit, le café instantané évoque plus spontanément la lavasse yankee que le percolateur italien.

Reste à toucher un mot du rôle donné aux deux sexes par ces messieurs-dames de Taster's Choice. Pour cela, examinons les étiquettes des pots de café. Sans surprise, la femme, réputée plus douce, est associée à la potion décaféinée. Mais ce serait oublier un détail bien plus subtil. Dans la version anglaise, la femme de l’étiquette se retrouve au centre de la photo, face au consommateur : on aperçoit nettement son reflet dans la tasse. Dans la version française, le consommateur se tient debout, devant le pot de café « fort ». Le reflet de l’étiquette, encore plus visible ici et probablement rajouté en surimpression, sert à renforcer cette perception inconsciente. Nous nous risquerons donc à émettre l’hypothèse suivante : la société canadienne-anglaise, comme la société américaine et contrairement à la société québécoise, est foncièrement matriarcale. Cela dit, le standing social de l’homme québécois demeure peut-être purement symbolique. C’est quand même déjà pas mal, et c’est sans doute l'essentiel.

Cliquez sur les images pour les agrandir.

 

Annexe : Deux nations, deux soupes

Le coupon suivant faisait partie du même lot que le précédent. Ici encore, le recto diffère sensiblement du verso. La version française montre une cuillère de soupe bien remplie, prête à se voir enfournée dans la bouche grande ouverte du consommateur. En avant-plan, un bon cultivateur bien de chez nous, un vrai, pas rasé, mal peigné, devant son étal au marché, avec un prénom qui rappelle les vieux villages de province. Pour un Québécois, la dégustation de la soupe est avant tout une expérience sensuelle, en plus d'un rituel ancestral.

Pour le consommateur anglophone, le flegme est de mise. La soupe est là pour être admirée, plus que pour être mangée. Les ingrédients sont mis en évidence, bien rangés.

Le problème de la soupe en boîte, c'est qu'elle n'est pas constituée de légumes frais comme la soupe maison. Dans les deux versions, le message principal vise à faire oublier ce handicap du produit : régal des papilles pour le Québécois, cocktail d'ingrédients sains pour le Canadian.

Cliquez sur les images pour les agrandir.

2015-05-18

Peut-on rire de tout?

Je suis victime d’un complot. Ma femme arbore une mine faussement innocente. Le bébé reste collé devant la fenêtre, probablement à l’instigation de sa mère, les yeux fixés sur le potager. Que manigancent-ils, ces deux-là?

J’y suis! Mon ennemi juré doit être en train de croquer mes pousses de laitue! Un horrible lapin, tout gras, qui a survécu à l’hiver, et que mes menaces répétées n’ont pas réussi à intimider. Je chausse mes souliers en catastrophe, sans les lacer, je bondis hors de la maison, sournoisement, par la porte de côté, je saisis les plus proches munitions disponibles, à savoir un morceau de solive en épinette de la taille d’une brique, et un fragment de brique véritable en argile de bon aloi. Le lapin, surpris de ma visite inattendue, me considère d’abord avec un certain flegme, avant de prendre la fuite, en décrivant son demi-cercle habituel. Tactique bien aléatoire de l’animal borné face à la stratégie de l’homme intelligent, surtout lorsque cette homme est carthaginois (et donc le digne héritier d’Hannibal Barca). Cependant, le hasard, justement, se porte au secours de la bête immonde. Alors que je fonce sur l’odieux détrousseur d’honnêtes potagers, en m’écriant intérieurement « toi, tu vas décrisser de d’là, mon gros tabarnaque de lapin! », ma chaussure droite s’éjecte littéralement de mon pied, selon une trajectoire oblique, tandis que ma chaussure gauche se prend simultanément les pinceaux dans le funeste tuyau d’arrosage qui gisait en travers de la pelouse. Tel un homme qui, lors d’un accident, revit instantanément les épisodes marquants de sa vie, je visualise d’avance l’ensemble de mon vol plané inéluctable : accélération suffisante pour m’arracher temporairement à l’attraction terrestre, décollage, vol parcourant une courbe parabolique peu éloignée du sol, et atterrissage sur un terrain miné. Par bonheur, ma tête rejoint le plancher des vaches entre la bêche du jardin et le fragment de brique, fragment préalablement lancé sur le lapin et tombé à quelques mètres à peine de sa cible. Ma femme, qui n’a rien manqué du spectacle depuis la fenêtre de la cuisine, éclate de rire, après avoir toutefois été rassurée sur mon état de santé par les jurons que je viens de proférer en me relevant.

Cette mésaventure, aussi récente qu’authentique, illustre avec éloquence le mécanisme du rire chez l’homo sapiens. Pour mieux en convaincre le lecteur, nous relaterons deux évènements désopilants de même nature.

L’automne dernier, je pose une solive au-dessus de l’entrée du couloir, fermement appuyée sur les deux robustes bibliothèques encadrant ladite entrée. Je peux ainsi me livrer à une de mes activités préférées, qui consiste à avoir l’intention de faire une vingtaine de tractions tous les matins. Au beau milieu de l’hiver, le facteur sonne à la porte pour livrer un colis. Ce facteur, fort civil au demeurant, a pour politique d’attendre un maximum de trois secondes sur le seuil, avant de repartir avec le colis. Trois secondes, c’est justement le temps qu’il me faut pour parcourir, au pas de course, la distance séparant mon bureau du facteur. Or, au moment même où je passe dans l’entrée du couloir, voilà-t-y pas que cette maudite solive, insensiblement décalée par le chat de ma femme au fil des jours, déboule de sa paisible niche pour tomber sur mon crâne, mon nez et ma joue, avec tout le fracas dont les solives de bois dur sont capables. Ne sachant plus où je me trouve, ayant même oublié qui je suis, je continue néanmoins à marcher, d’un pas légèrement ralenti, jusqu’au but que je m’étais initialement fixé. Le facteur me dévisage d’un air soupçonneux, et me remet le précieux colis, destiné à ma femme (probablement des vêtements pour le bébé). Quelques minutes plus tard, après avoir retrouvé la mémoire et compté toutes mes dents, je ne peux m’empêcher de ricaner, non sans lancinement, de cette mésaventure. Plus les circonstances du désastre sont improbables, plus l’incident prête à rire. Le soir même, d’ailleurs, rebelote. Le bébé, confortablement assis sur mes genoux, et ignorant même ce que sont une solive, un facteur et un nez fendu, s’escrime après sa chaussette, dont il veut se débarrasser avant d’aller prendre son bain. Lorsque la saprée chaussette cède enfin, je reçois le poing du bébé en plein sur mon museau meurtri. Tordant! Le bébé, guidé par un instinct infaillible, se marre encore plus que moi. Comme le faisait remarquer Rabelais, le rire est le propre de l’homme!

Il y a quelques années, nous projetions, un collègue et moi, le mythique film Johnny Guitar (Nicholas Ray, 1954) devant une classe d’étudiants en sciences sociales. Lorsque l’humble et fidèle serviteur de l’héroïne se fait souffleter à l’improviste par un des fiers-à-bras du parti adverse, la plupart de nos jeunes spectateurs, notamment les garçons, éclatent d’un rire franc et spontané. Mon collègue les sermonne vertement, en riant lui-même sous cape.

Conclusion temporaire : l’homo sapiens est doté d’une capacité innée à rire de tout autre homo sapiens qui se casse la figure. Le rire est fondamentalement moqueur. Le rire le plus sain consiste sans doute à se moquer de soi-même, quand, par exemple, on vient de se cogner contre un réverbère, tandis qu’on regardait une jolie fille sur le trottoir d’en face (il s’agit d’ailleurs d’une méthode de drague quelque peu dangereuse, mais parfois efficace).

Sujet classique de rédaction au collège : « Le rire est le propre de l’homme », disait Rabelais. Commentez en proposant des arguments (3-4 pages).

NB. Le sujet précédent sera remplacé, suite à la réforme scolaire “visant à réduire les inégalités sociales” (principe anciennement appelé “nivellement par le bas”) par le sujet suivant : J’invite des amis à mon anniversaire, je reçois plein de cadeaux et on s’amuse beaucoup. Dites tout ce qui vous passe par la tête (10-15 lignes).

Comme Henri Bergson l’a si bien démontré (Le rire, 1900), l’homme n’est pas tant le sujet que l’objet du rire. Ceux qui se posent des questions sur les limites de l’humour (faut-il fermer le caquet de Charlie Hebdo, Dieudonné, et autres blasphémateurs?) feraient bien de relire ce génial classique au lieu de s’évertuer à réinventer la roue. L’homme est le seul animal apte à rire, Rabelais a raison sur ce point, mais, ce qui est encore plus fondamental, c’est qu’on ne peut rire que de l’homme, de sa gaucherie, de sa bêtise et de ses mésaventures, comme nous le démontre Bergson. Même lorsqu’on rit des grimaces d’un singe ou des jappements d’un caniche, c’est encore parce qu’ils nous rappellent le prof de math ou le pion de la cantine.

Bergson explique également que le rire est un pur phénomène de l’intelligence. Lorsque l’émotion prend le dessus sur la raison, on ne rit plus. C’est pourquoi les fanatiques ne rient guère. Cependant, pour les gens normaux, l’émotion est une faiblesse évanescente, c’est pourquoi, avec un peu de recul, rares sont les quidams qui ne finissent pas par rire de leurs malheurs passés. Avec le temps, telle ou telle circonstance dramatique d’un voyage (manquer un avion, perdre une valise, se faire boucler par un douanier, etc.), par exemple, deviendra immanquablement un sujet d’hilarité pour les intéressés et leurs compagnons.

Faut-il imposer des limites au rire? À première vue, cela peut sembler absurde, de la même façon qu’on ne peut imposer des limites à l’abolition de la peine de mort. Quelqu’un qui se définit comme étant opposé à la peine de mort, sauf dans des cas particuliers (pédophile/tueur à gages/traitre/évadé fiscal/voleur de pain dur/etc. — rayer les mentions inutiles) est, dans les faits, favorable à la peine de mort. Car celle-ci ne peut justement s’appliquer, en toute logique, qu’à des cas particuliers, et non à tous les criminels.

Ce qui est drôle, ou susceptible de l’être, dépend uniquement de la nature humaine et non des caprices du législateur. On ne rit pas de tout, on rit seulement de ce qui est drôle. Ce qui est drôle, comme nous l’avons déjà vu, c’est soit le bonhomme qui glisse sur une peau de banane, soit le prétentieux qui se fait filouter par un Scapin. Et ce qui neutralise le rire, c’est uniquement l’émotion. Or l’émotion est non seulement variable d’un individu à l’autre, mais elle est trop changeante et capricieuse pour constituer une norme sociale.

Alors, peut-on rire des malheurs des hommes (ou de soi-même), de leurs croyances, de leurs superstitions, de leur naïveté? Rien ne nous y oblige, mais pourquoi en priver le reste de la société? De quoi voulez-vous que les hommes rient si ce n’est des autres hommes?

Toutefois, ce n’est pas parce que le rire constitue un mécanisme inné de la nature humaine qu’il ne doit en aucun cas être encadré. Car, tout comme l’homme rit d’un personnage de dessin animé déboulant d’une falaise, grâce à la distanciation que lui permet son intelligence, il pourrait user de cette même distanciation envers un véritable animal, ou envers un homme en chair et en os. Ainsi, il nous est arrivé de voir un enfant s’amusant à battre un vieux canasson, sous les encouragements de ses camarades hilares. Faire un croche-pied à un vieillard pouilleux peut même susciter le rire des spectateurs lorsque ceux-ci ont établi une distanciation suffisante. Il suffit en somme de considérer la victime comme un pur étranger à son propre univers (comme un homme “non-humain”) pour que l’émotion, ce gâte-sauce du rire, soit neutralisée. La plèbe romaine devait sûrement se bidonner lorsqu’un chrétien se faisait bouffer par un lion (certains de nos coupables lecteurs sont peut-être même en train de sourire à cette évocation!).

Devant le genre de situations pour le moins navrantes que nous venons d’évoquer, la solution n’est certainement pas d’encadrer socialement le droit de rire, selon des règles qui seront de toute façon arbitraires. La solution consiste à humaniser le persécuteur plutôt qu’à le contraindre. Il s’agit d’ailleurs d’un des buts de l’éducation, qui transforme l’enfant, parfois cruel, en adulte plus sensible à son entourage. Il est rare de voir des adultes s’amuser à attacher des casseroles après la queue d’un chien, et ceux qui le feraient seraient aussitôt considérés comme des arriérés mentaux par les autres adultes.

Alors, peut-on rire de tout? Certes, car le rire est humain, et ceux qui ne trouvent pas ça drôle n’ont qu’à aller voir ailleurs. Cependant, la bonté fait aussi partie des qualités humaines, et elle seule peut, de son propre chef, encadrer le rire. Contrairement au rire, qui est essentiellement inné, la bonté a toutefois besoin d’être cultivée. Voilà, pour nos censeurs pisse-froid, une plus noble mission que la chasse au blasphème.

2015-05-06

Deux modèles de la jeunesse d’aujourd’hui

À l’approche des commémorations de la chute du nazisme, une chanson patriotique de l’Armée rouge a été remise au goût du jour, en Russie comme en Ukraine. C’est l’histoire d’une jeune fille qui cueillait des grappes de raisin, au petit matin, dans une vigne aux feuilles dentelées. Un jeune homme l’aperçoit, qui blêmit et rougit. Il voudrait l’inviter à contempler l’aube estivale sur le fleuve. Cependant, la jeune fille, une brunette moldave, informe le garçon de la réunion imminente d’un groupe de partisans, qui ont quitté leur foyer ancestral pour libérer la patrie. « Allez, garçon, la route t’attend, rejoins les partisans au plus profond de la forêt. » Le jeune homme, sans doute poussé par l’amour autant que par le devoir, s’enfonce alors dans la forêt, et constate, à sa grande déception, que la brunette ne l’a pas suivi. Au cours de ses pérégrinations, il ne cessera de penser à elle, à la nuit tombée. Soudain, à la fin du troisième et dernier couplet de la chanson, le jeune homme aperçoit la brunette moldave au milieu de la troupe des partisans. « Te souviens-tu, garçon, de ces grappes de raisins au milieu des feuilles découpées, au petit matin d’été? »

Deux différents modèles, presque stéréotypés, de la jeunesse d’aujourd’hui.

Le contraste entre les toutes récentes versions russe et ukrainienne de la chanson est frappant. Dans ces vidéoclips, ce sont bien des modèles que l’on propose, et non une description documentaire et objective de la jeunesse. Nous laissons les lecteurs juger par eux-mêmes (de préférence, après avoir visionné les clips!). Nous présenterons notre propre commentaire (objectif) dans la suite de ce billet. On nous pardonnera de forcer un peu la note afin de mieux accentuer le contraste entre ces deux visions du monde.

 

Version ukrainienne

Le modèle proposé dans le vidéoclip ukrainien est celui d’une certaine jeunesse occidentale postmoderniste, sans mémoire, avide de gratification instantanée, ne voyant pas plus loin que le bout de son nombril. Dédaignant la culture au profit du divertissement, elle méconnaît la nature humaine, si bien décrite par Boccace, Molière et Gogol. Elle ignore les leçons de l’histoire, car elle ne conçoit la vie que dans le moment présent. Comme si les Grecs n’avaient jamais existé, elle se laisse manipuler par les passions plutôt que de dominer son univers par la raison. Par son mépris du passé, elle se condamne à tout réinventer, péniblement, manquant à la fois des outils et de la volonté nécessaires à cette lourde tâche. Elle se prétend mondialiste, mais son monde et sa solidarité se limitent au cercle immédiat de l’individu, constitué de parents et d’amis, ces derniers étant parfois aussi interchangeables que les indispensables gadgets électroniques. En principe, on nous offre ici le modèle officiel de la jeunesse européenne, qui est en réalité, depuis qu’UE rime avec OTAN, une pâle et triste copie du modèle américain. C’est à ce modèle qu’est sommée de s’identifier la jeunesse ukrainienne, présumée avide de modernité occidentale. Cette invitation à l’américanisation, et donc au reniement de ses propres racines, s’accompagne nécessairement de symboles pseudo-nationalistes. La « chanteuse » en transe se fait asperger de litres de sperme symbolique aux couleurs du blé doré et du ciel azur de la glorieuse Ukraine. C’est ce qu’on appelle, là-bas, la lustration.

 

Version russe

Le vidéoclip russe constitue aussi une construction, et non un documentaire. Cependant, la mise en scène mêle aux acteurs des spectateurs criants de vérité. Ici, les chanteurs n’ont plus besoin de vêtements moulants, ni d’effets spéciaux, ni de batteries électroniques pour couvrir un vide musical. Car il y a deux sortes de mélomanes : d’une part, ceux qui ont horreur du silence, qui fait cruellement écho à leur vide intérieur; d’autre part, ceux qui considèrent que les silences de Mozart sont aussi de Mozart… et indispensables à la musique. Dans ce second clip, les chanteurs dévoilent plutôt leur conception personnelle de l’élégance, teintée de naturel. L’un est un peu dépeigné, l’autre possède une longue mèche qui trahit une coquetterie naïve et sympathique; une jeune fille s’est noué un foulard de soie autour du cou, l’autre a conservé son manteau d’hiver. Le spectateur se laisse progressivement envouter par la musique, qui va crescendo, sans artifice, par la simple beauté des voix, des harmonies, et des paroles qui mêlent le romantisme et la poésie au souvenir des héros d'autrefois. Cette jeunesse, plantée dans un cadre on ne peut plus moderne, n’a pas oublié le sacrifice de ses grands-parents, qui ont lutté courageusement contre l’oppresseur. Il se dégage alors, entre les chanteurs et les spectateurs, que l’on confond parfois, un sentiment de fraternité, comme en écho à cette fraternité qui réunit les hommes simples dans les grandes épreuves. Le spectateur ne contemple plus des vedettes du show-business, il se trouve en présence d’êtres humains qu’il souhaiterait peut-être compter au nombre de ses amis.

L’humanité a le choix entre deux avenirs. Reste à savoir lequel des deux l'emportera.

 

PS. Version patriotique traditionnelle

PS. La chanson de la brunette (СМУГЛЯНКA - Smuglianka) avait été reprise dans un film soviétique classique, où bravoure rimait parfois avec amour et accordéon.

2015-03-18

Les droits du robot

La détresse d’un robot

Mon four micro-ondes m’inquiète. Jusqu’à présent, il chantait joyeusement, comme la poule qui vient de pondre, pour m’annoncer que ma tasse de thé était bien réchauffée. À vrai dire, il s’agissait plus d’un sifflement aigu que d’un chant mélodieux. Toujours le même cri désagréable : même fréquence, même durée, même intensité, même timbre. J’avais même fini par redouter cette sirène inopportune, surtout au plein milieu d’un concert de Rachmaninov ou de Salieri. Le hurlement vulgaire d’une machine couvrant la subtilité humaine d’un premier violon ou d’une soprano! Il m’arrivait même de surveiller la minuterie de l’odieux appareil, pour lui couper le sifflet une seconde avant la sonnerie.

Aujourd’hui, cependant, la voix de mon four micro-onde m’a parue quelque peu enrouée. Étant moi-même légèrement grippé, j’éprouvai une brève compassion pour ce pauvre esclave mécanique. Si j’avais été Américain, j’en aurais conclu, à l’instar de Kate Darling du MIT, que le temps est venu pour l’humanité de se pencher sur le droit des robots. Dire que j’ai bien failli devenir Américain dans ma jeunesse! Toutefois, bien que soumis pendant un an à un lavage en règle dans mon école de l’Iowa, mon cerveau français, depuis longtemps conditionné par la pensée cartésienne (concept totalement étranger à l’Amérique), avait victorieusement résisté. Là où l’Américain aurait pris la voix hésitante de la machine pour un cri de détresse, je n’ai vu qu’une simple conséquence de l’usure normale de mes oreilles. Avant d’analyser le message de l’émetteur, n’est-il pas essentiel de vérifier le bon fonctionnement du récepteur?

Ce four micro-ondes, pour lequel je n’éprouve aucune empathie, malgré les nombreux services rendus, connaîtra-t-il bientôt le destin tragique de son malheureux prédécesseur? Car je fus, il y a quelques années, le témoin d’une scène dramatique qui se déroula dans ma propre cuisine. Mon four micro-ondes d’alors, dont je ne me rappelle d’ailleurs ni la forme ni la couleur (éternelle ingratitude de l’homme face à son serviteur cybernétique!), s’était mis à grincer de façon désordonnée, avant d’émettre des gémissements désespérés. Je m’empressai d’éloigner les enfants pour qu’ils n’assistent pas au spectacle inhumain que ma grande expérience de la vie me faisait pressentir. Bientôt, la machine commença à se tordre, son plastique se mit à fondre, les gémissements laissèrent place à un sanglot, puis à un dernier soupir. Le four micro-onde s’était cuit lui-même, jusqu’à ce que mort s’ensuive. Je m’apprêtai à couper le fusible, mais ce fut inutile. Mon four micro-onde s’était tout bonnement suicidé. Désormais, il était bien incapable de s’infliger la moindre souffrance supplémentaire. Un silence religieux régnait à présent dans mon humble cuisine.

 

Qu’est-ce qu’un être humain?

• 1945 : L’homme n’est pas un animal. L’homme n’est pas une machine. (Procès de Nuremberg)
• 1978 : L’animal a des droits. (UNESCO)
• 2013 : Les robots devraient avoir des droits. (Kate Darling, chercheuse au MIT)

 

Le droit des robots

Dans une entrevue publiée par le journal Le Monde le 17 février 2012, Kate Darling affirme notamment :

« En décourageant la maltraitance des robots sociaux, on promeut des valeurs que l'on juge bonnes pour notre société, comme bien traiter toutes les choses et tous les êtres.
Si un enfant donne des coups de pied dans son jouet robotique, il le fera peut-être aussi à un chat ou à un autre enfant. Dans certains pays, lorsqu'un cas de maltraitance d'animaux est découvert, cela déclenche automatiquement une enquête sur d'éventuelles maltraitances envers les enfants. Parce que ce genre de comportement a tendance à se transférer. »

Ce soi-disant raisonnement, qui est en fait un préjugé bien ancré, est fondé sur une erreur méthodologique classique qui consiste à renverser la relation entre variables :
• Si les gens maltraitent les robots, ils finiront par maltraiter les animaux, puis leurs propres congénères.
• La plupart des batteurs d’enfants ont eux-mêmes été des enfants battus, donc la plupart des enfants battus battront un jour leurs propres enfants (cf. Un sophisme qui a la cote).
• La plupart des colonels sont des hommes, donc la plupart des hommes sont des colonels.

Ce genre de sophisme constitue d’ailleurs l’un des fondements de la chasse aux sorcières.

 

L’intelligence artificielle

En quelques décennies, on a ainsi renversé la définition du tribunal de Nuremberg servant à juger les crimes contre l’humanité. Même si rien n’empêche de remettre en cause les principes énoncés en 1945, il ne s’agit pas d’une chose banale. Cependant, il faut l’admettre, le sujet dépasse nos capacités de simple citoyen. Alors, revenons à nos machines. Si certains les traitent avec déférence, il en est d’autres qui les craignent.

Un jour, les machines seront dotées d’intelligence artificielle, et alors attention les dégâts! Nos fours micro-ondes se mettront en grève (perlée), nos serrures électroniques refuseront de s’ouvrir (à certaines heures), et nos haut-parleurs sans fil nous interdiront d’écouter du Rachmaninov et du Salieri (dont nous ne soupçonnerons d’ailleurs même plus l’existence).
(Le prophète de malheur Bái Lìdé)

Eh bien, rassurons-nous. L’intelligence artificielle n’est pas pour demain. L’anecdote (récente et absolument véridique) qui suit le confirmera. Mais avant tout, précisons que nous sommes particulièrement qualifiés pour nous prononcer sur le sujet. Pendant notre carrière en informatique (entre 1985 et 1995), nous avons souvent été confrontés à des chercheurs en intelligence artificielle. Notre premier spécimen, avec ses lunettes démodées, son chandail de laine fripé et ses espadrilles usées, nous confia qu’il avait élaboré une méthode révolutionnaire pour faire débloquer la recherche dans le domaine ardu de l’intelligence artificielle : il étudiait les savantes processions de fourmis, qui ajustent, renforcent ou modifient leurs sentiers au fil des découvertes de nourriture. Avec de tels arguments vestimentaires et ésotériques, ce personnage n’avait pas manqué de fasciner les bureaucrates de l’État, qui l’avaient noyé sous les subventions. Où en êtes-vous de vos recherches, Monsieur le savant? Ça avance, ça avance, je travaille dessus depuis cinq ans, mais ça va être très long… Ça va être très long, mais on y arrivera, il n’y a aucun doute. (NB. retenez bien cette dernière phrase, phénoménalement utile dans l’administration : Obama l’emploiera mot pour mot à propos de la lutte à l’État islamique, avant qu’un bataillon iranien ne vienne inopinément mettre l’ennemi en déroute).

Un excellent sujet d’étude dans le domaine de l’I.A.
 

Il nous est arrivé, dix ans plus tard, de rencontrer plusieurs autres pionniers en intelligence artificielle (toujours au service de l’État). La moitié d’entre eux travaillaient toujours sur l’organisation des fourmilières, et tous portaient encore des espadrilles (à l’exception de celui qui planchait sur les mystères de la ruche, et qui chaussait des soquettes dans des sandales). J’imagine que, depuis 1995, les recherches subventionnées portant sur l’intelligence présumée de ces fascinantes fourmis, abeilles et autres hyménoptères se poursuivent avec assiduité.

Ne vous faites pas de bile, ce n’est pas demain la veille que les machines prendront le contrôle de notre vie!
(Le sage Bái Lìdé)

Mais revenons à nos moutons (autre sujet d’étude intéressant et digne de subventions) et à l’expérience vécue qui nous a enfin rassurés sur l’avenir de nos amis les robots.

Il s’agissait pour nous d’inscrire notre nouveau-né à l’état civil de l’Ontario. On n’arrête pas le progrès, l’inscription se fait en ligne. Il suffit de remplir les champs du formulaire. Or, le petit se prénommera Jules, Joseph, Marie TARTEMPION (NB. prénoms et patronyme fictifs, conformément à la loi sur la vie privée entérinée par la GRC et la NSA réunies). J’inscris donc « Jules » dans le champ Prénom usuel, et « Joseph, Marie » dans le champ Autres prénoms.

Deux semaines plus tard, le certificat de naissance nous revient avec le nom
« Jules Joseph, Marie TARTEMPION ».
Notez bien la présence de l’unique virgule dans l’énumération. Personnellement, je trouve la coquille cocasse. Une simple erreur de l’ordinateur, après tout. Aucun être humain n’aurait commis une telle faute, mais on ne peut pas demander à une machine d’être intelligente, n’est-ce pas?


Encore un sujet digne d’étude dans le domaine de l’I.A.
 

Cependant, ma femme se montre inquiète pour l’avenir de son rejeton. Qui sait, cette erreur de virgule pourrait lui porter préjudice un jour, lorsqu’il devra affronter une bureaucratie encore plus féroce que celle que nous connaissons aujourd’hui. Je consens donc à téléphoner au service de l’état civil de l’Ontario (section francophone) pour procéder à l'ablation de la virgule intempestive.

Un jeune homme me répond, de façon fort courtoise comme c’est souvent le cas chez les indigènes de cette province travaillant dans les services publics et hospitaliers. Toutefois, le jeune homme ne parvient pas à comprendre l’objet de ma requête, et ne semble pas saisir tout à fait le sens du mot « virgule ». Je demande à parler au supérieur hiérarchique du jeune homme, qui ne s’en offusque pas.

Quelques instants plus tard, une dame me demande, d’un ton impatient et très peu ontarien, la raison de mon appel. En gros, elle veut savoir pourquoi je l’ai dérangée. J’apprends d’emblée que l’administration publique n’a rien à se reprocher dans mon dossier, et que je suis responsable de mon propre malheur. Il ne fallait pas mettre de virgule entre les deux prénoms supplémentaires, mon cher Monsieur. J’essaie de lui expliquer la différence entre le prénom unique « Marco Polo », en vogue dans certaines communautés, et la paire de prénoms « Marco, Polo ». La gestionnaire est bien d’accord avec moi, mais elle ne peut rien faire. Elle me confirme quand même que la virgule fera bien partie du prénom officiel : mon fils s’appellera « Joseph, » (prononcer « Joseph-virgule ») et non « Joseph » tout court. Je lui suggère d’effacer la virgule dans son ordinateur. Il n’en est pas question, Monsieur. Pour ce faire, vous devez remplir le formulaire de changement de nom et payer les frais afférents (authentique!). J’ai beau lui signaler que l’Ontario se fera ainsi connaître comme le premier État dans l’histoire à accepter une virgule dans un prénom, en plus des lettres ou caractères habituels, la fonctionnaire reste inflexible — et se fiche complètement de la réputation de sa patrie d’adoption.


Un candidat à rejeter pour les chercheurs en I.A.?
(Dessins de Renaud Bouret)

 

Un mois plus tard, l’état civil du nouveau-né est transféré au Québec. Cette fois, notre bébé s’appelle bien
« Jules, Joseph, Marie TARTEMPION ».
L’être humain responsable du dossier aura eu l’intelligence, et pris l’initiative, de réparer de lui-même l’erreur commise par la machine.

À la lumière de cette aventure ontarienne, nous osons émettre l’hypothèse suivante :
« De toute évidence, les machines ne pourront jamais égaler l’intelligence d’un être humain. Cependant, un être humain, dûment instruit par l’école moderne, peut facilement se montrer plus con qu’une machine. »

Malheureusement, cette hypothèse, si elle devait être avérée, n’est pas de nature à faciliter le travail des spécialistes en éthique qui se penchent actuellement sur les droits fondamentaux du robot.

2014-10-21

Qu’est-ce qu’une œuvre d’art?

La vertu et la tolérance ne peuvent être fondées sur les émotions, qui sont changeantes, ni sur l’intuition, qui est trompeuse. Seule la raison peut combattre efficacement les préjugés.

Avis : Ce machin exposé au marché By d’Ottawa est bel et bien une œuvre d’art (au cas où on l’aurait pris pour un accoudoir)!

Les bien-pensants d’aujourd’hui, qui ne sont en somme que des individualistes à tout crin déguisés en tartufes de gauche, se plaisent à user, au grand jour, de l’erreur classique de raisonnement suivante : puisque l’art est souvent provocateur, tout ce qui est provocateur relève de l’art. Par conséquent, le sex-toy géant installé par l’artiste américain Paul McCarthy place Vendôme, à Paris, constituait une œuvre d’art.

Si on pousse plus loin ce type de sophisme, on peut facilement aboutir aux conclusions suivantes :
• La majorité des employés de ménage sont des femmes, donc la majorité des femmes sont des employées de ménage.
• La presque totalité des assassins sont des hommes, donc la presque totalité des hommes sont des assassins.
• La plupart des immigrants clandestins arrivant en Europe sont nés en Afrique, donc la plupart des résidents européens nés en Afrique sont des immigrants clandestins.
• Bon nombre de pédophiles sont des homosexuels, donc bon nombre d’homosexuels sont des pédophiles.

Or, toutes ces affirmations sont condamnables, non pas parce qu’elle sont scandaleuses et contraires à la doxa, mais parce qu’elle sont fondées sur une erreur logique et, par là, mensongères.

C’est ainsi que l’intuition humaine s’acharne parfois à contredire la vérité. Heureusement, Euclide, Aristote, Descartes et Pascal sont passés par là, en nous léguant l’arme suprême contre l’obscurantisme et les préjugés, à savoir la raison.

Curieusement, les ministres français actuels, héritiers d’une des cultures les plus prestigieuse de l’histoire, se précipitent au créneau, pour dénoncer le vandalisme des ennemis de l’art, qui ont osé dégonfler un sex-toy géant : c’est à qui étalera avec le plus de vigueur et à la face du monde, sa propre inculture officielle.

Si tout ce qui est provocateur ou banal constitue une œuvre d’art, depuis l’urinoir de Marcel Duchamp, pourquoi pas un immense étron rose devant l’Élysée, la guillotine de Louis XVI à la Bastille, et, atlantisme socialiste oblige, une copie de la bombe d’Hiroshima à côté de la flamme du soldat inconnu?

L’auteur chinois de l’article présenté aujourd’hui sur ramou.net ne s’y trompe pas. Il traite de la question avec une subtile ironie qui tranche avec les protestations de vierge offensée émanant d’une « ministre française de la culture » apparemment moins lettrée que ses illustres prédécesseurs. Ceux qui ne comprennent pas un mot de chinois pourront aisément juger, à la lecture de la liste de vocabulaire traduit, de la hauteur du débat artistique dont il est question.

« Après avoir observé les Américains en Europe, j'estime plus que jamais que le sexe est devenu une de nos maladies nationales. (…) L'ensemble de notre peinture, de nos romans, de notre musique y est relié de près ou de loin, que ce soit par des œillades détournées, des signes de connivences ou du frotti-frotta. Par contre, les peuples latins accordent au sexe la place qui lui revient, c'est-à-dire une place accessoire. Leur peinture, leur musique et leur littérature n'ont rien à voir avec le sexe. Voilà une conception bien plus saine que la nôtre. »
William Faulkner, Correspondance, 1925.

2013-01-27

Les pêcheurs

Les valeureux pêcheurs sont en route dès l’aurore, avec leur encombrant attirail, qu’ils vénèrent comme autant d’objets de culte. Ils ne craignent ni les brumes, ni les ronces, ni les aiguillons ennemis, ni le temps qui tourne à vide. Car ils ne s’ennuient jamais — l’homme passionné est un homme comblé. Ils peuvent rester des heures à guetter la proie, invisible de l’autre côté du miroir mais toujours prête à succomber aux appâts trompeurs. Quelle jouissance quand la victime franchit la frontière entre le monde de l’eau et le monde de l’éther, qu’elle s’abandonne enfin, de gré ou de force, à son maître! Éros et Thanatos.

On a souvent associé la passion de la chasse à la passion amoureuse. Après une course folle sous les sombres ramures, la biche affolée, essoufflée, se résigne enfin à se donner à son vainqueur. Celui-ci, le cœur battant, s’approche. Son esprit s’enflamme, sa peau brûlante garde encore le souvenir de la caresse du vent, il va bientôt donner le coup de grâce, comme on sacrifie une vierge. D’ailleurs, la forêt est de tout temps et de tout lieu. Le chasseur qui s’y enfonce côtoie, à son insu, les nymphes de la Grèce et les princesses médiévales, et marche sur les traces d’Héraclès et de Lancelot.

On a beaucoup glorifié la chasse, sensuelle et virile, et on a, du même coup, méprisé la pêche. D’un côté, la fourrure, le souffle court et le sang chaud de la biche, de l’autre, les écailles, le silence et la froideur de la truite. Et pourtant, la truite frétillera dans l’épuisette, comme des cuisses lisses et légères. En attendant, le poisson continue à tourner autour du dard, que sa bouche finit par engloutir, avec volupté, après mille coquetteries. Le chasseur est un chien qui s’élance impétueusement sur tout ce qui s’enfuit, le pêcheur est un chat qui attire patiemment son butin dans ses filets. Il n’y a pas à dire, le pêcheur, bien plus que le chasseur, est un Don Juan qui s’ignore.

D’où il ressort que la nation des hommes se divise en trois classes. Il y a d’abord ceux dont l’énergie vitale est médiocre. Ceux-là se contentent de traire leurs vaches ou de faire griller leur viande hachée sur le barbecue du balcon. Et parmi les autres, il y a ceux qui ont le bonheur de posséder une douce et jolie maîtresse. Ceux-là passent la journée à se passionner pour la belle, et la nuit à satisfaire leur passion. Enfin, il y a ceux dont la libido est tout aussi forte, mais qui ne lui trouvent pas un exutoire suffisant pour s’épancher. Lorsqu’ils ne créent pas des symphonies, qu’ils ne déchiffrent pas les hiéroglyphes, qu’ils n’escaladent pas les plus hautes falaises ou qu’ils ne découvrent l’Amérique, on voit ces hommes poursuivre fougueusement la biche ou, mieux encore, taquiner la truite.

2012-03-06

Robot japonais, robot québécois

Au Japon, et dans les pays voisins, les camions émettent un message d’avertissement lorsqu’ils reculent. Un message composé de phrases véritables, dans l’idiome local. D’ailleurs, au Japon, la plupart des machines parlent, dans une langue élégante et soutenue.

Les ascenseurs, les entrées de stationnement et les baignoires susurrent, d’une douce voix féminine :
« Le bain de Votre Seigneurie est prêt, à la température de 41 degrés. »
Pour les trains ou les camions, cependant, la voix masculine est de rigueur :
« Le train à destination de Nishinomiya, Ashiya, Osaka va bientôt entrer en gare, veuillez vous tenir en deçà de la ligne jaune. »
« Attention! Ce véhicule est en train de reculer! »
On ne saurait être trop autoritaire quand quelqu’un risque de se faire écraser.

Le train entre en gare, réglez vos montres!
(Photo : Renaud Bouret)

 

Lorsqu’il visite un pays occidental, le Japonais découvre avec stupeur que nos camions ne sont pas encore parvenus au stade du langage articulé. Nos poids lourds se contentent de balbutier des « Tut-tuut, Tut-Tuut » ou des « Pi-Pou, Pi-Pou ».

L’explication classique de ces différences est la suivante : en Occident, encore imbibé de tradition chrétienne, seul Dieu a le droit de créer un être humain à son image. La machine doit rester une machine, surtout si elle ressemble à une machine. Il y a bien des robots qui parlent, dans les films ou dans les musées, mais encore faut-il que leurs voix sonnent comme des casseroles. En Extrême-Orient, où les dieux sont multiples et peu autoritaires, le tabou de la machine qui parle n’existe pas.

Téméraire jeunesse, qui empiète sur la ligne jaune.
(Photo : Renaud Bouret)

 

Quelle n’est donc pas ma surprise, en appelant le Collège de Limoilou, de constater que le robot téléphonique s’exprime à la première personne : « Veuillez patienter pendant que je transfère votre appel. » Cette fois, Dieu est bien mort. Ou bien, nous sommes en train de nous japoniser… À moins qu’il ne s’agisse d’une énième étape de l’infantilisation de la société : le « je » ne devient-il pas haïssable lorsqu'on a passé l'âge de raison?

Un jour que je servais d’interprète à une spécialiste chinoise du papier découpé, dans une école primaire de l’Outaouais, je fus surpris d’entendre l’institutrice déclarer à la cantonade : « Je m’assois. Je pose mes mains sur mon pupitre. Je respecte les autres. »

Si tu veux t’asseoir, assieds-toi, pensai-je. Pourquoi l’annoncer à tes élèves? A-t-on besoin de se livrer à ces humiliantes professions de foi lorsqu’on est maîtresse à bord après Dieu? Bizarre, étrange, sensation de déjà vu… Institutrice en chair et en os, ou robot de Limoilou sous la peau d'un androïde?

Soudain, je compris. Ce n’est pas à elle-même que la maîtresse s’adressait, mais à ses élèves. C’est l’élève qui s’assoit et non la maîtresse. Le « je » a valeur de « tu ». La première personne de l’indicatif a remplacé, au sein de notre système scolaire, la deuxième personne de l’impératif. Ainsi, une phrase entendue dans la cour d’école, telle que « Farmez vos yeules! », se traduira, en novlangue, par « Je me tais ».

Autrefois, le premier jour d’école marquait l’entrée dans le monde, loin des jupes de sa mère. Désormais, on restera un enfant jusqu’à ce que la vie en décide autrement.

2012-01-13

Le mondialisé™

La mondialisation c’est la substitution du temps par l’espace, c’est l’oubli de sa propre histoire et de son propre destin, c’est l’universalisation du présent.

  • Le mondialisé™ ne voit dans l’avenir qu’un présent techniquement amélioré.
  • Le mondialisé oublie le passé, qui l’ennuie, et nie l’avenir, qui le dérange.
  • Le mondialisé confond le contenu et le contenant, il confond la connaissance et le libre accès à l’information, il confond le savoir et les outils de communication, il confond la glace et la glacière, il confond la pipe et le dessin d’une pipe, il confond le bifteck et le mot bifteck.
  • Le mondialisé confond le bonheur, qui est une construction éminemment temporelle, et les loisirs, qui l’isolent irrémédiablement dans le présent. Il se réjouit des bienfaits ludiques de la technologie, stade suprême de cet isolement.
  • Le mondialisé, qu’il soit de gauche ou de droite, transcende les barrières idéologiques.
  • Pour le mondialisé, il n’existe pas de crise sociale, il n’existe que des crises économiques.

Un mondialisé de droite  

Quelques poncifs chéris des mondialisés :

  • Les jeunes d’aujourd’hui ont bien plus de connaissances que ceux de notre époque.
  • À quoi ça sert d’apprendre des dates par cœur (sous-entendu « à quoi ça sert de connaître l’histoire »), il vaut mieux apprendre l’anglais, c’est plus utile.
  • (Variante) Il vaut mieux étudier l’économie que La Princesse de Clèves.
  • C’est peut-être la crise, mais de toute façon, on s’en est toujours sorti.

Un mondialisé de gauche
(Dessins : Renaud Bouret.
Couleurs : Rié Mochizuki)

La mondialisation, c’est la généralisation du présent occidental au reste du monde. En échange, le mondialisé occidental sacrifie généreusement ses propres traditions pour s’accommoder des traditions de l’autre. Il n’a rien à craindre, car pour lui, les traditions des non-Occidentaux ne représentent qu’une marque — passéiste, folklorisée, et donc rassurante — du retard de ces peuples.

2011-02-26

Qu’est-ce qu’un préjugé?

Beaucoup de gens ne distinguent pas la pruche du sapin baumier, ni même le chêne du peuplier. On ne les accusera pas de mépriser la race des arbres. D’ailleurs, pour quelques-uns, il n’existe que trois sortes d’arbres : les conifères, les feuillus… et les pommiers — ces derniers parce qu’il y a des pommes accrochées aux branches. Certains quidams aiment à imiter les langues exotiques, dont, par définition, ils ne connaissent à peu près rien. Beaucoup d’entre nous ont, un jour ou l’autre, prononcé une phrase en pseudo-chinois, du genre « tching tchang tchong ». Si une telle imitation pouvait convaincre notre entourage, il est peu probable qu’un Chinois y ait reconnu, de près ou de loin, un seul mot de sa langue.

Personnellement, je trouve que rien ne ressemble plus à la Neuvième symphonie d’Anton Bruckner que la Huitième symphonie d’Anton Bruckner. À ce titre, je possède un cerveau ordinaire, qui contente d’abord de distinguer les grandes lignes avant de faire de la dentelle, un cerveau qui met les choses étrangères dans le même panier avant d’en savoir plus, un cerveau qui, en faisant preuve de préjugés, me renseigne déjà sur ce dont je ne connaissais rien à priori : cette musique, c’est du Bruckner, c’est une symphonie. Rien ne m’empêche d’approfondir le sujet par la suite.

Plus les choses nous sont familières, plus on perçoit leurs différences.

Lorsque je suis arrivé à Marseille, après avoir quitté ma chère Tunisie, un fait étrange m’est apparu : beaucoup de Français de la métropole se ressemblaient, surtout dans la classe de troisième du lycée Périer, et notamment les élèves Esposito et Spadoni, que j’ai longtemps confondus. Je me demandais comment les collègues pouvaient faire pour les reconnaître. Utilisaient-ils une technique connue uniquement des Français de souche? Ou bien est-ce que mon petit cerveau d'adolescent avait accroché sur quelques détails particulièrement signifiants pour un Carthaginois : cheveux frisés dépassant sur les oreilles et accent du Midi. Or, un mois plus tard, je trouvais qu’Esposito et Spadoni n’avaient pas, mais vraiment pas, la même bobine.

Si un Chinois trouve que tous les Occidentaux se ressemblent, ça n'empêche pas une mère de reconnaître ses propres jumeaux.

Dix ans s'écoulèrent, et, en visitant le consulat du Canada à Marseille, un phénomène similaire se reproduisit. Tous les Québécois présents sur les lieux avaient un air de famille, le même que ceux des personnages de Gilles Carle, Claude Jutra et autres Pierre Perrault, qui défilaient sur le petit écran aux heures creuses du ciné-club. Un je ne sais quoi, des yeux plus écartés (ou plus rapprochés) que la moyenne, un front bas (ou haut), une démarche oblique. Difficile à définir. Mais je fus alors en mesure de distinguer, sans défaillir, à l’intérieur du consulat, les Québécois des indigènes Marseillais.

Aujourd’hui, je ne trouve plus que les Québécois se ressemblent, car j’ai eu le temps d’approfondir la question. Il n’en demeure pas moins que mon préjugé initial constituait alors une source d’information non négligeable et particulièrement économique.

Face à une situation étrangère, notre cerveau, tout naturellement, fait appel aux préjugés.

On rencontre un zèbre pour la première fois, et on se garde bien de se placer derrière lui, de crainte que, comme son frère l’âne, il n’ait soudain l’idée saugrenue de nous envoyer une ruade. Préjugé qui peut s’avérer salutaire, et qui ne porte pas à conséquence.


Dessin : Rié Mochizuki

On tombe sur un bizarre truc en bois, à trois dents, et on se dit, au fond de soi-même « ah, c’est une fourchette », alors que, jusque-là, une fourchette était un machin en acier inoxydable avec quatre dents, de taille légèrement inférieure. Grâce à ce préjugé, en en sait déjà beaucoup sur cet objet qu’on ne connaissait ni d’Ève ni d’Adam. On peut l’utiliser pour remuer la salade, pour repêcher un os à moelle au fond de la marmite, pour se gratter le dos ou pour décrocher une pomme sur la plus haute branche.

Devant une situation inconnue, notre cerveau fonctionne volontiers par préjugés. Il classe les nouveaux objets dans de vieux paniers. C’est non seulement un moyen rapide et économique d’obtenir de l’information, même grossière, sur les choses inconnues, mais c’est souvent le seul moyen efficace à court terme. Pas de préjugés, pas d’intelligence, pas d’être humain. Quel paradoxe!

Notre cerveau fait constamment appel à ce procédé, il est, en quelque sorte, conditionné par les préjugés, sans lesquels nous serions toujours en train de réfléchir, sans jamais avoir le temps d’agir. Il n’est donc pas étonnant que les préjugés, que ce soit envers les fourchettes, les ânes ou les étrangers, nous viennent naturellement à l’esprit. Le tout est d’être conscient de ce processus, de reconnaître ses limites, et de ne pas ériger en principes et en lois, ce qui n’est qu’approximation rapide et commode.

On serait tenté d’opposer le mécanisme inductif des préjugés à celui, déductif, de la raison. Mais il se trouve que l’induction est la principale source d’acquisition d’une information nouvelle. Les déductions ne font que mettre en ordre et en relief, l’information dont nous disposons déjà. Sachant que X est le fils de mon père, mais qu’il n’est pas mon frère, que puis-en déduire? Tout simplement qu’il n’est autre que moi. Sachant que Y est né en Tunisie, et qu’il aime faire la cuisine, rien ne m’empêche de croire qu’il connait la recette du couscous. Dans le premier cas, je n’ai rien appris de nouveau à propos de X, je n’ai fait qu’y voir plus clair dans l’information qui m’était déjà disponible. Dans le second cas, je connais déjà quelque chose sur Y, parfait étranger, avec une probabilité de me tromper relativement faible.

Avis : Tous ceux qui trouvent qu’Adam a un air pas catholique sont pris en flagrant délit de préjugé.
Dessin : Rié Mochizuki

L’induction et la déduction sont donc les deux mamelles de l’intelligence. Se méfier de l’induction, et de son frère le préjugé, c’est marcher sur une seule jambe, c’est tout simplement contreproductif, et même naïf. Un des premiers devoirs de la personne qui se définit comme large d’esprit, c’est de s’interroger sur le mécanisme du préjugé. Clouer le bec aux préjugés, sans autre forme de procès, les interdire par décret, c’est faire preuve d’un zèle suspect, qui conjugue ignorance et intolérance. C’est commettre un préjugé par excellence.

2008-11-02

Les uniformes (3)

Dans un billet précédent, nous parlions de la disparition de l'uniforme en Occident et de sa propagation en Chine. Nous prétendions notamment qu'il est difficile de distinguer un portier de danwei d'un gardien de grand magasin, voire d'un policier de quartier. Le temps est venu d'apporter quelques preuves illustrées à cette affirmation.

Un agent de police? Non, plutôt le planton de l'hôtel.

Ces deux-là ressemblent à de vrais policiers, mais pourquoi sont-ils habillés de façon si différente?

Celui-ci se donne des airs de parachutiste. La pancarte indique tout bonnement : Attention aux véhicules qui viennent à votre rencontre.

小心对头车
xiǎoxīn duìtou chē

Ceux-ci ont un air presque officiel. On jurerait qu'il s'agit de vrais policiers si l'enseigne n'annonçait : Société anonyme de télécommunications de la région autonome Zhuang - Branche de Guilin.

壮族自治区电信有限公司桂林市分公司
Zhuàngzú zìzhìqū diànxìn yǒuxiàn gōngsī Guìlínshì fèn gōngsī

Ces deux derniers pourraient faire illusion, s'ils n'étaient chaussés de façon assez peu réglementaire.

Traduction du vocabulaire

1. 小心 xiǎoxīn attention
2. 对头 duìtóu / duìtou correct, normal / adversaire, opposant
3. chē véhicule, voiture
4. 壮族 Zhuàngzú nation Zhuang
5. 自治 zìzhì autonomie, autonome
6. région, quartier, zone
7. 电信 diànxìn télécommunication
8. 有限公司 yǒuxiàn gōngsī société à responsabilité limitée
9. 桂林 Guìlín (ville du Guangxi)
10. shì marché, ville
11. fēn / fèn diviser, séparer / composant, part
12. 公司 gōngsī société, compagnie


Les uniformes (2)