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2011-10-17

Les chnèques

Le chnèque du Kram (photo:Renaud Bouret)

Peut-on revisiter ses rêves?

Il est de ces mots de l’enfance que l’on ne trouve dans aucun dictionnaire, des mots dont l’existence semble limitée à un seul village, voire à une seule époque. Il y a les frigolos glacés, les bogas bien fraîches et les bombalonis tous chauds. Bon, ces mots existent, sans aucun doute, tout le monde les connaît. Mais le mot « chnèque » a-t-il encore cours? Je ne l’ai guère entendu depuis que j’ai quitté ma chère Carthage.

Tous les dimanches, après la messe dans la cathédrale, précédée de trois heures de jeûne, nous descendions, affamés et en famille, jusqu’au village du Kram. Là, dans une rue oblique, se trouvait notre boulangerie attitrée, avec ses croissants, ses pains au chocolat, ses brioches au sucre… et ses chnèques, sortes de danoises rondes, bien rebondies et recouvertes d’un glaçage blanc. Il m’arrive parfois de rêver à cette boulangerie, et aux boutiques voisines : celles du plombier maltais, du marchand de granites, du photographe et du vendeur de scoubidous. Je déambule dans cette rue jusqu’à mon réveil inopiné.

Cinquante ans plus tard, à la faveur d’un pneu crevé providentiel, cadeau d’un amas de gravats obstruant une ruelle de Salammbô, nous voici coincés dans une station service, à deux pas du Kram. Pendant que le mécanicien répare la roue, ma femme me suggère d’aller faire un tour dans la fameuse boulangerie aux chnèques. Car ma femme est la seule Japonaise qui connaisse les mots « frigolo, boga, bombaloni, et chnèque », qu’elle chérit comme étant une partie de moi-même. Existe-t-il une plus belle preuve d’amour?

Il y avait autrefois, au Kram, un immense centre commercial, très animé, constitué d’une dizaine de petites boutiques alignées contre un marché couvert. La nuit, lorsque les stores de fer étaient baissés, l’endroit, désert, devenait méconnaissable. On croyait alors passer devant une série de garages individuels, préfigurant la solitude de la vie d’un homme.

Aujourd’hui, on a peine à retrouver le centre commercial d’antan, car les boutiques se succèdent sans interruption, sur un kilomètre. Mais nous y voici enfin, et le marché couvert est toujours là, avec son poissonnier, son boucher et ses marchands de légumes. Il n’y manque que les mouches du boucher, qui cache maintenant sa viande dans un réfrigérateur.

La rue en diagonale se trouve par là, près de la sortie du marché. J’hésite un peu sur la route à prendre. Pour plus de sûreté, je fouille au plus profond de la mémoire de mes rêves, et je me laisse guider, immanquablement, sur le droit chemin. C’est bien elle, ma rue oblique, elle n’a pas changé. Mais la boulangerie existe-t-elle encore, après cinquante ans?

Je m’arrête d’abord devant une pâtisserie orientale. Décidément, je ne reconnais rien. Essayons un peu plus loin. Et, comme de juste, nous tombons sur la vitrine d’une boulangerie remplie de brioches dont certaines ressemblent étrangement aux chnèques. Entrons et usons, carrément, de la méthode expérimentale.

Étrange comme le visage du boulanger, un homme d’une cinquantaine d’années, me paraît familier. Serait-ce le boulanger d’autrefois? Non, impossible, l’homme qui se tient devant moi venait à peine de naître à l’époque où mon père nous conduisait ici.

« Bonjour Monsieur. Deux chnèques, s’il-vous plaît. »

Je m’attendais à un « Quoi? Vous dites? Qu’est-ce que c’est? ». Mais non, Ô miracle, la formule magique a fonctionné. Le bonhomme, sans sourciller, attrape dans la vitrine les deux brioches au glaçage blanc. Le mot « chnèque » existe vraiment, et il est encore en circulation.

Je ne peux m’empêcher de faire quelques confidences au maître boulanger. « Vous savez, Monsieur, mon père nous amenait ici tous les dimanches, autrefois, et je choisissais toujours un chnèque. » Le bonhomme me montre alors le portrait encadré d’un digne personnage moustachu, qui trône au dessus de la porte de l’arrière-boutique : « Alors c’était mon oncle qui vous servait. Il a fondé ce commerce en 1959, et j’ai pris sa succession lorsqu’il est mort. »

Voyage dans le passé, voyage dans un rêve, voyage dans un monde immuable.

Et le boulanger de neveu m’explique son idéal, son respect de la tradition, ses méthodes artisanales, sa recette de l’orgeat à l’amande amère. C’est à son tour de me faire des confidences, de raconter comment, avant la révolution, il était convié au palais présidentiel où il devait œuvrer sous la surveillance des mitraillettes : « Imbécile, disait-il au soldat qui le guettait, baisse le canon. Si je voulais tuer ton président, il me suffirait d’ajouter un simple ingrédient à la pâte. »
— Plutôt que d’empoisonner le président, dis-je, vous auriez mieux fait d’empoisonner sa femme.
Mais suggestion le réjouit. Cet homme, bon comme le pain, me serre la main chaleureusement, les yeux pétillant de malice. Et surtout, il refuse désormais de me faire payer les chnèques.

Le bonhomme a beaucoup bourlingué. Il se rappelle que, de retour en Pologne, où il avait séjourné un ou deux ans, il avait usé de la même méthode que moi pour retrouver son chemin. Il avait simplement fouillé dans un de ses rêves familiers et suivi ses propres pas.

2009-09-07

Je-suis-là

Depuis que le commun des mortels est devenu l’esclave de l’automobile, la relation entre le commerçant et le client s’est inversée. C’est aujourd’hui au client de se porter à la rencontre du commerçant, dans un lointain centre commercial, comme c’est également au malade de courir après le docteur. En somme, le fardeau repose désormais sur celui qui passe à la caisse. Par contre, à l’époque où la plupart des déplacements se faisaient encore sur deux pattes, les paysans et les pêcheurs n’hésitaient pas à trimbaler leurs marchandises jusqu’aux marchés des centres-villes, les épiciers tenaient boutique à chaque coin de rue et les colporteurs pullulaient. Les vitriers, les aiguiseurs de couteau et les diseuses de bonne aventure défilaient devant les maisons en lançant leur cri de guerre, et, surtout, les marchands de bonbons et de casse-croûte sillonnaient les lieux de rassemblement. On retrouvait ces précieux ravitailleurs à la sortie de l’école, de la messe ou du cinéma, et, bien évidemment, sur les plages. Car les baigneurs possèdent deux caractéristiques que les manuels modernes de marketing semblent curieusement ignorer : non seulement ils sont doués d’un solide appétit, mais leur tenue légère les rend captifs de la plage.

On pouvait donc se procurer sur la plage un éventail plus ou moins complet des délices suivants : des briks à l’œuf, des pommes de terre frites à l’huile d’olive, des petits pains blancs — longs ou ronds — qui respiraient le bonheur, des beignets bombolonis encore chauds, des maqrouds aux dattes et des frigolos glacés, les plages situées près des quartiers populaires offrant naturellement la gamme de produits la plus exhaustive. Mais le roi des vendeurs ambulants était sans conteste le marchand de cacahuètes, avec son panier tressé juché sur le sommet du crâne.

Dès qu’un client potentiel se présentait, le marchand de cacahuètes débarquait le panier de son perchoir et dévoilait aux regards gourmands l’ensemble de son inventaire, soigneusement rangé. Au milieu du panier, des sachets de pralines et de pistaches, et parfois quelques « chouime-gommes ». Sur le pourtour, des cornets confectionnés avec les pages de la Dépêche tunisienne : les plus gros cornets contenaient des cacahuètes, les plus petits, des glibettes. Les tarifs étaient universellement connus, le marché possédant toutes les caractéristiques de la concurrence pure et parfaite, et le marchandage n’était pas de mise.

Neuf fois sur dix, le client se contentait de convoiter toutes ces douceurs, plus par modestie que par avarice, et quand il osait mettre la main au porte-monnaie, c’était alors jour de fête.

S’il fallait que ce soit dimanche tous les jours, ce ne serait plus dimanche.

On voyait parfois le marchand de cacahuètes s’agenouiller quelques instants devant un parasol et commencer à palabrer avec des baigneurs à demi invisibles, et leur conversation, presque inaudible, se noyait dans la rumeur du flux et du reflux des vagues. Un tintement de millimes, apporté par la brise, signalait le terme de la transaction, et le marchand se redressait en dépliant ses pattes, l’une après l’autre, tel un dromadaire, après avoir replacé son attirail sur la tête. Les gamins alentour ne pouvaient alors s’empêcher de craindre pour le panier, qui se mettait à tanguer dans un équilibre précaire, avant de se stabiliser, quelques pas plus loin. « Et si la précieuse cargaison venait à dégringoler de son perchoir, quel désastre! » Le métier paraissait rempli de risque, ce qui était déjà un excellent argument de mise en marché. Et ce risque était d’autant plus fascinant que la chute du panier semblait toujours imminente et qu’elle ne se produisait pour ainsi dire jamais.

Comme bien des corps de métiers, les marchands de cacahuètes tunisiens possédaient un maître, qui fut leur Napoléon, leur Lavoisier, leur Adam Smith, leur Dario Moreno. Un de ces fondateurs d’un nouvel ordre, qui révolutionne la profession de fond en comble. Cet homme d’exception, qui s’était donné le nom de Je-suis-là, était si célèbre que sa carrière fut couronnée par le cinéma, où il joua son propre rôle. Qui sait si, un jour, en parlant de Bill Gates ou d’Obama, on ne dira pas plutôt le « Je-suis-là de l’informatique » ou le « Je-suis-là de la politique américaine ».

On a du mal à l’imaginer, mais Je-suis-là avait fait ses débuts, comme le commun des mortels, avec le modeste panier tressé traditionnel, posé sur sa chéchia rouge. Il avait la trentaine bien sonnée lorsqu’il se mit à apporter quelques innovations audacieuses, dont la combinaison fut la clé de son ascension fulgurante.

Premièrement, où se trouvent les clients? Les baigneurs, c’est bien beau mais nombre d’entre eux sont distraits par une partie de jokari ou une balade en pédalo, alors que d’autres ont les mains pleines de sable, et que les nageurs catholiques sont persuadés qu’on ne peut entrer dans l’eau moins de trois heures après avoir mangé — le même principe que pour la communion, en somme. Non, ami colporteur, éloignons-nous des plages et filons à la sortie de l’école, sur le chemin de la gare. Les élèves ont alors l’esprit libre et joyeux, et jouissent de quelques minutes d’oisiveté, avant l’arrivée du train. On ne peut trouver clients mieux disposés.

Deuxièmement, la marchandise. Pourquoi se contenter de la gamme habituelle cacahuètes-glibettes-pistaches-pralines? Il faut introduire des produits modernes, gais et adaptés à la clientèle, et lancer quelques modes passagères. Je-suis-là fut, par exemple, le premier à commercialiser les chewing-gums Cinq-erreurs, qui recelaient un captivant casse-tête en images, véritable objet de collection. Je-suis-là fut également le promoteur des tablettes de réglisse Zan, parfumées à la menthe, à la rose ou à la violette et présentées sous un emballage coloré judicieusement assorti.

Troisièmement, le matériel. Le panier d’osier ne peut contenir qu’une gamme limitée de produits. Il ne permet pas de se démarquer des concurrents. Il offre une image bêtement conventionnelle. Je-suis-là opta pour une large et mince mallette en bois, qu’il pouvait transformer en plateau à bretelle ou poser sur un trépied. Investissement guère coûteux et à l’allure on ne peut plus moderne.

Quatrièmement, les coûts de production. Certains marchands de cacahuètes fabriquaient eux-mêmes leurs propres pralines, afin d’accroître leurs marges bénéficiaires. On pouvait les voir remuer la pralinette dans leur marmite de cuivre fumante, entre deux transactions commerciales. Pour Je-suis-là, ce type d’intégration verticale était synonyme de dispersion des forces productives. Un homme d’affaires avisé ne peut efficacement prendre en charge toute la chaîne de production. Mieux vaut se concentrer sur un créneau précis et sous-traiter les autres activités.

Cinquièmement, l’image de marque. Qu’est-ce qui différencie Coca Cola, IBM, Michelin et Lacoste de leurs imitateurs? C’est que les clients paient non seulement pour le produit, mais aussi pour le nom. Je-suis-là s’est donc fait un nom, une image de marque, grâce à des slogans habilement choisis, qui avaient le mérite d’être simples, clairs et facilement reconnaissables. Dès que les enfants sortaient de l’école, Je-suis-là s’écriait « Je-suis-là (d’où son nom)! J’ai besoin d’argent! Jeune homme de la bonne famille, Mademoiselle de la belle figure (il savait flatter les deux segments du marché)! My fri-end (il parlait même l'anglais!) ». Je-suis-là avait également recours aux rengaines : « Pralinette, jolie pralinette (sur l'air d'Alouette); Il était un petit navire, etc. ». Les publicitaires d’aujourd’hui, malgré des décennies de recherche, ne font guère mieux que Je-suis-là, et adaptent toujours leurs messages à un âge mental correspondant à celui des gamins de l’école primaire.

Quel grand maître que Je-suis-là! Mais ce n’est pas tout. Sixièmement, le crédit. Tout le monde sait que le crédit excessif est à la base de la surconsommation, et qu’on lui doit quelques fameuses crises économiques postmodernes. On objectera qu’un marchand ambulant, qui voit défiler des centaines de clients parfaitement anonymes et au domicile imprécis, ne peut se permettre de faire crédit sans y laisser une partie de sa recette, d’autant plus qu’il est facile pour les débiteurs de changer de route à volonté. Mais c’est mal connaître la nature humaine. Si les resquilleurs n’ont aucun scrupule à voler un inconnu ou une obscure administration, ils répugnent par contre à trahir un bonhomme qui leur a fait confiance. Un de mes camarades de classe avait d’ailleurs une théorie sur la mémoire phénoménale de Je-suis-là : « Si je me souviens que je lui dois de l’argent, j’estime qu’il s’en souvient aussi. Alors de deux choses l’une : ou bien j’ai sur moi de quoi le rembourser et je passe devant lui, ou bien je suis fauché et je prends un autre chemin. » Mais un client ne peut fuir éternellement devant Je-suis-là. L’œil de Je-suis-là, tel celui de la conscience, suivait toujours les petits Caïns. Tôt ou tard, les débiteurs venaient remettre leurs ardoises à zéro… pour s’empresser illico de solliciter un nouveau crédit.

Tataouine ou un de ses frères, vers 1978
(Cette photo est tirée du merveilleux site de Bertrand Bouret sur le TGM.)

Septièmement, la montée en gamme. Confronté à l’accroissement de son chiffre d’affaires, Je-suis-là avait fini par troquer le plateau pour une petite table roulante de son cru, étrange croisement entre le guéridon et la poussette de bébé. Voyant que son confrère, le dénommé Tataouine, avait adopté le chapeau de paille à large bord et le sarrau blanc, Je-suis-là décida de le battre sur son propre terrain : il abandonna carrément la chéchia et commença à se promener tête nue, comble de la modernité.

Reste en effet, le problème le plus aigu de la mise en marché : la concurrence. Le succès stimulant les vocations, les innovations de Je-suis-là furent bientôt copiées, et quelques faux Je-suis-là apparurent dans le décor. Ne parlons pas des colporteurs de plage, ni même de l’honorable Tataouine, car ceux-ci ne chassaient pas sur les mêmes terres. Non, il est question ici des vendeurs postés, comme Je-suis-là, à la sortie du lycée, avec des chariots étrangement semblables à celui inventé par le grand maître.

Car quand il est question de marchand de cacahuètes, tout le monde parle de Je-suis-là, que ce soit dans les récits nostalgiques de la vie carthaginoise ou au détour d’une thèse d’anthropologie. Férid Boughedir le fait même figurer dans son film fétiche, à côté de Claudia Cardinale.

C’est vrai, tout le monde parle de Je-suis-là, mais qui se souvient encore de son principal concurrent, La-Jalousie? Cet homme venu de nulle part, financé par d’obscurs capitaux villageois, s’était équipé d’une imposante cantine ambulante, la Rolls-Royce des poussettes à friandises, avec ses multiples compartiments, ses couvercles vitrés et ses cadres en bois, vernis de bleu, vert ou jaune, comme les barques qui dansent dans le port de La Goulette. Tout un barda à traîner, dans la côte poussiéreuse qui monte au lycée Maurice-Cailloux. Devant un tel étalage de luxe, Je-suis-là se devait de trouver la parade, sous peine de disparaître à jamais dans les poubelles de l’économie de marché.

Et la parade, il la trouva. Après une éclipse de quelques jours, due probablement à une courte dépression nerveuse, Je-suis-là avait repris son poste à la sortie de l’école, avec un slogan supplémentaire, qu’il accrocha à son chapelet habituel : « N’achetez pas chez La-Jalousie! ». Ce fut bientôt suffisant pour ramener au bercail la majeure partie de la clientèle. Seuls quelques écoliers, fascinés par l’achalandage de La-Jalousie, osèrent continuer de trahir leur pourvoyeur régulier, la gourmandise étant la plus forte. Pauvre La-Jalousie, tant de capitaux engloutis pour un chiffre d’affaires si misérable! Quelle catastrophe commerciale! Il faisait pitié, silencieux, n’ayant pas l’audace de répliquer à la propagande de Je-suis-là. Mais la pitié est une vertu que les enfants dispensent avec parcimonie, et les malheurs de La-Jalousie furent vite oubliés, avant que lui-même ne retourne au néant d’où il était apparu. Ainsi vont les lois du capitalisme.

Dire qu’on a aboli les cours de latin pour construire des myriades d’écoles de commerce, des HEC et des soi-disant MBA, alors qu’il aurait suffi d’étudier la vie de Je-suis-là.

Au fait, que pensaient nos parents de ces marchands de cacahuètes? D’abord, les parents n’en connaissaient aucun personnellement : Je-suis-là, Tataouine, La-Jalousie, autant de noms parfaitement inconnus à leurs oreilles. C’est curieux comme les adultes ignorent tant de choses importantes : on se demande comment le Savoir peut bien se transmettre d’une génération à l’autre. Pour déconsidérer nos fournisseurs favoris, nos aînés avaient souvent recours à l’argument de l’hygiène. Selon ma grand-mère, les bâtons servant à touiller la praline dans la marmite chaude provenaient invariablement d’un tas d’ordures, après avoir servi à Dieu sait quoi dans une vie antérieure. Mon grand-père, en tant qu’ingénieur, concentrait ses foudres sur le vert-de-gris qui contaminait le cuivre des marmites. Mais ce mot exotique, que quelques écoliers orthographiaient « verre de gris », évoquait plutôt une gemme précieuse, aux propriétés magiques (d’après un collègue sicilien, le « verdegri » avait le pouvoir de refléter simultanément deux couleurs différentes). Quant à mon père, natif de La Marsa et donc plus près des réalités de la vie du peuple, il me demanda un jour si je savais comment les marchands parvenaient à ouvrir ou à décoller les sachets de cellophane, avant d’y introduire les pralines. Comme j’avais une totale confiance dans l’immense expérience de ce grand homme, et que la technique me paraissait relativement ardue, je me gardais bien de répondre, et j’attendis que mon père me confie le secret. « Eh bien, mon garçon, ils portent le sachet à la bouche et ils soufflent dedans pour le faire gonfler. » Je considérai d’emblée cette accusation comme une pieuse calomnie, mais très vite je pus prendre les marchands de cacahuètes en flagrant délit de soufflage en douce. Mon vénéré père ne mentait jamais.

Je-suis-là et sa chéchia, une quarantaine d'années après ses débuts en affaires, apparaît dans le film de Férid Boughedir : Un été à La Goulette

À chaque rentrée, les écoliers se demandaient s’ils reverraient la figure familière de Je-suis-là. Mais cette année 1963, il resta invisible. Selon la rumeur populaire, Je-suis-là avait quitté le commerce de cacahuètes pour devenir représentant officiel de Bic, le summum de la carrière pour un marchand ambulant. Cela semblait trop beau pour être vrai. On aurait voulu vérifier la chose, aller au-devant de lui, mais où le trouver? Cet homme public, connu de tout le pays, pouvait-il avoir une vie privée et posséder un banal domicile? Où donc Je-suis-là habitait-il? Cela, personne n’en avait la moindre idée.

Personne? Voire. Car, en tant que témoin direct, nous sommes en mesure, après plusieurs décennies, d’éclaircir enfin le mystère. Ce que nous ferons dans notre prochain récit.

2008-01-02

Le soldat Martines en Tunisie (5)

Après une première fouille, le soldat Martines et les autres prisonniers italiens sont conduits vers le camp d'internement de Pont-du-Fahs. Ironie du sort, cette région, sous contrôle militaire italien jusqu'au jour où nous reprenons notre récit, comptait déjà les infrastructures nécessaires, puisque qu'elle abritait plusieurs camps d'internement des Juifs de Tunisie (1942-43). (Voir l'épisode précédent ou le premier épisode des aventures vécues du soldat Martines.)

Le camp de concentration

Puis nous nous sommes remis en route, nous avons marché et encore marché, et nous sommes arrivés à une ligne de chemin de fer. On nous a fait monter sur le train, et nous avons roulé, je ne sais combien de temps. Arrivés dans un petit bourg, nommé Pont-du-Fas, là où se trouvait le camp de concentration, ils nous ont faits entrer dans ce camp.

Tout d'abord on nous passa à nouveau en revue, pour inspecter notre trousseau. Si nous avions deux chemises, on nous en enlevait une, si nous avions deux couvertures, on nous en enlevait une, on ne nous laissait qu'un seul ensemble de vêtements.

Et, pendant plusieurs jours, on ne nous donna rien à manger et rien à boire. Il faisait une chaleur incroyable. Les soldats étaient très nombreux dans cet endroit, la terre était sableuse, il y avait un peu de vent, de sorte que nous somme tous devenus sales. Moi, j'ai tenu le coup, avec plusieurs autres, mais beaucoup, beaucoup de soldats tombaient comme morts sur le sol. Alors on les emportait à l'infirmerie, on leur faisait une piqûre, puis ils revenaient.

À un certain moment, l'interprète italien dit : « Les gars, un soldat par peloton devra sortir, un seulement par peloton. Il prendra les gourdes des camarades, un garde l'accompagnera, et il se rendra au point d'eau. J'ai pris toutes les gourdes des camarades, je les ai enfilées autour de mon cou, vous pouvez imaginer l'air que j'avais, avec toutes ces gourdes sur moi. Donc, j'ai emporté un bidon, qui se trouvait là, et ces gourdes, et je suis parti avec les autres soldats. Chemin faisant, nous avons traversé un petit village, car il y avait un village non loin de là. Et, au milieu du village, il y avait une fontaine avec de l'eau. Mais nous avons continué sans nous arrêter, au-delà du village, et nous avons marché je ne sais combien, et nous étions tout simplement morts de fatigue à force de marcher. Alors, arrivés à un endroit, [le garde français] a dit : « Les gars, arrêtez-vous ici. Moi je continue sur la route pour voir s'il y a de l'eau ». Nous restions tous là, sans bouger, en attendant qu'il revienne pour nous annoncer : « J'ai trouvé le point d'eau ». Mais, le voilà qui revient, qui descend de la route, qui fait quelques pas à droite, à gauche avant de revenir nous dire : « Il n'y a pas d'eau ici, on doit rentrer. » Et de fait, nous sommes rentrés. Nous avons de nouveau traversé le village avec la fontaine et son eau, et on ne nous a pas laissé en prendre.

Devant l'entrée du camp, il y avait une rangée de bidons. Un soldat sort de la file pour voir s'il y avait de l'eau dans un bidon qui n'avait pas de couvercle. Et il y avait justement un peu d'eau. Il prend sa gourde, se baisse pour voir s'il peut recueillir ce peu d'eau. Le garde saisit aussitôt son fusil, va vers lui, et lui donne un coup de crosse dans le dos. Et nous sommes rentrés dans le camp.

Pendant tout ce temps, un camion-citerne arriva, rempli d'eau. Comme il pénétrait dans le camp, là où nous étions, le camion-citerne se mit à caler. Et il ne pouvait plus avancer ni reculer. Sur la citerne, il y avait un petit robinet qui fuyait, avec un minuscule filet d'eau qui coulait goutte à goutte, tout doucement. Un soldat va chercher son gobelet et s'avance pour prendre quelques gouttes d'eau. Le chauffeur du camion, qui avait une corde assez grosse, prend cette corde et se met à lui donner des coups dans le dos, à ce type.

Et nous sommes restés là sans manger, sans boire, en pleine chaleur. Au bout d'une semaine, le sergent italien, l'interprète, est revenu pour nous dire : « Vous allez désigner trente personnes, soldats ou sous-officiers. Ceux qui voudront partir partiront sur le champ. On camion les attend. Mais on ne sait pas où ni pourquoi. Ceux qui veulent partir, levez la main. On part tout de suite ». Alors moi… nous étions trois, pas des Siciliens comme moi, mais nous étions toujours ensemble… alors moi, voyant comme ça allait mal pour nous, je leur fis : « Les gars, vous voulez venir avec moi? Moi je m'en vais. Advienne que pourra, leur dis-je, mais je m'en vais. Ça ne nous avancera à rien de rester comme ça. » J'ai levé la main. Alors eux, en me voyant, ils en font autant. Très vite, nous étions trente trois : un adjudant-chef, un caporal-chef, un caporal, et les soldats. Le camion pouvait se mettre en route.

Propos recueillis et traduits de l'italien par Renaud Bouret

2007-12-30

Le soldat Martines en Tunisie (4)

Au troisième jour de l'offensive alliée en Tunisie, les canons se taisent. Le bataillon italien du soldat Martines s'apprête à déposer les armes. (Voir l'épisode précédent ou le premier épisode des aventures vécues du soldat Martines.)

La fouille

Le 9 mai, c'était une belle journée ensoleillée. Je me suis dit : « Ah oui, ça c'est une belle journée! », parce qu'il était clair que d'un jour à l'autre, d'un instant à l'autre, nous serions faits prisonniers. J'ai profité du beau temps pour laver mon linge, mes serviettes, ma chemise, mes sous-vêtements. Le soir venu, à l'heure du souper, le camion est arrivé pour nous distribuer les rations. C'est alors que nous aperçûmes les troupes anglaises, françaises, américaines. Nous allions être capturés. Et le camion a débarqué les sacs de miches et de galettes, les boîtes de conserve, les macaronis, les pâtes cuites. Comme les autres soldats étaient campés plus bas dans la vallée, dans une tranchée, je les ai vu sortir se mettre en rang devant les troupes françaises et anglaises. Je n'avais pas encore pris ma ration, pas plus que les camarades. Mais eux, ils étaient déjà en route. Alors moi, je fais ni une ni deux, je me prend un morceau de miche, quelques galettes et je les fourre dans mon sac à dos. Parce que la captivité, on ne sait jamais comment ça va tourner. Et je suis sorti à découvert.

Quand je suis sorti de là, un officier, les deux pistolets au poing, me fait : « Come on! ». Et je me suis mis en rang avec le reste de la compagnie. J'avais bien fait de me prendre cette tranche de miche et ces quelques galettes, et de les fourrer dans mon sac, car au camp où on nous a conduits, là-bas, on ne nous a rien donné à manger, ni à boire. Mais moi justement, même si je ne pouvais rien toucher pendant la journée, la nuit venue, je me prenais quelque chose dans le sac et je mangeais.

Dans le coin où on nous a faits prisonniers, nous avons entrepris une longue marche. Il était à peu près cinq heures et nous avons marché je ne sais combien, jusqu'à neuf ou dix heures du soir. Nous sommes alors arrivés à un endroit où on nous a fait arrêter, et tout le monde s'est jeté par terre pour prendre un peu de repos. Les soldats français, en fait ces Marocains, Algériens, Tunisiens, Noirs, que sais-je, ils se sont précipités au milieu de nous pour nous demander de leur donner nos montres et notre argent. Mais quelques-uns d'entre nous ne voulaient pas les leur donner. Moi, de toute façon, je n'en avais pas de montre, comme beaucoup d'autres soldats, d'ailleurs.

Et on a marché, marché, jusqu'à l'endroit où ils devaient procéder à la fouille. Par exemple, pour voir qu'est-ce que nous avions dans les poches. Tous à la queue-leu-leu. Il y avait un soldat français [arabe] qui fouillait les prisonniers. Et ce soldat est venu à moi, dans la file, et il a pris mon portefeuille avec 1200 francs dedans. Il l'a ouvert, a regardé l'argent, l'a remis dedans, et a replacé mon portefeuille dans ma poche. Il passe le prisonnier suivant en revue, se fait remettre le portefeuille, l'ouvre, et il lui prend 200 francs, qu'il glisse dans une pochette de sa tunique. Tandis que ce garde passait au suivant, le soldat italien se retourne vers moi et me demande : « Martines, est-ce qu'on t'a pris ton argent, à toi? » « Non, je lui réponds, il a ouvert mon portefeuille, il a regardé l'argent, et il l'a remis. » Alors, le soldat me dit : « Moi, il m'a pris 200 francs. » J'ai réfléchi et je lui ai dit : « D'après moi, ils n'ont pas le droit de prendre notre argent. Va voir l'officier qui est là-bas, présente-toi à lui et dis-lui tout. » Et l'autre est resté sans bouger. « Mais, vas-y! », lui dis-je. Mais il ne voulait pas y aller. Alors je lui fais : « Écoute, ou bien tu y vas, ou bien c'est moi qui y vais. » Comme il ne voulait pas y aller, je me suis présenté à l'officier [un lieutenant français] et je l'ai fait le salut militaire. Bien sûr, je ne parlais pas français, mais je me suis débrouillé, je lui ai dit : « Soldat' — je les ai pointés du doigt — soldat' a soldat', d'arzan, dou-cent' franc' ». Et lui, il m'a tout de suite compris. Le lieutenant se tourne alors vers l'adjudant-chef et lui demande : « Est-ce qu'on doit prendre l'argent des prisonniers? » Bien sûr, je ne comprenais pas ce qu'ils disaient, mais je savais ce qui se passait. L'adjudant-chef, lui répond : « Non! » Le lieutenant lui dit : « Ce soldat-ci m'a dit que le garde a pris 200 francs à ce soldat-là. L'adjudant-chef va vers ce garde, dégaine son pistolet, et lui demande : « Tu lui as pris les 200 francs? » Et le garde lui dit : « [gémissements de frayeurs] ». [L'adjudant-chef] lui colle le pistolet là, en plein sur l'oreille, comme ça, puis il tend la main vers la pochette de la tunique, et les 200 francs y étaient encore. Puis il a donné un bon coup de pied [au garde], un coup de pied au derrière, et il l'a fait sortir des rangs. Alors l'adjudant-chef a rendu les 200 francs au prisonnier.

Pendant ce temps-là, il y avait aussi les Allemands. D'un côté les Italiens, de l'autre les Allemands. Un garde de ces troupes françaises a dit à un Allemand : « Donne-moi ta montre. » « Non, lui répond l'Allemand, je te donne pas ma montre, c'est ma mère qui m'en a fait cadeau quand je suis parti à la guerre, alors je te la donne pas. » Alors ce garde lui tire aussitôt dessus, simplement parce qu'il n'avait pas voulu donner sa montre. Au même moment arrive une longue colonne de prisonniers allemands. Et quand ils sont arrivés et qu'ils ont vu cette boucherie, ce garde qui avait descendu un Allemand, ils n'étaient vraiment pas contents. Mais comme nous avons dû partir, je ne sais pas comment ça c'est terminé.

Propos recueillis et traduits de l'italien par Renaud Bouret

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2007-05-16

Le soldat Martines en Tunisie (3)

Nous retrouvons Cirino Martines au moment où les Alliés déclenchent la bataille de Tunisie. Les soldats italiens cessent alors de travailler dans les champs de mines et se retranchent dans des souterrains, en attendant les ordres. (Voir aussi le premier et le deuxième épisode de ce témoignage.)

La guerra è finita

Or, le moment arriva où la Tunisie devait tomber aux mains des Alliés. L'offensive commença le 7 mai 1943. Les obus arrivaient en plein sur l'endroit où nous avions installé notre camp. Nous campions dans des trous, sous la terre. Personne n'avait le droit de sortir de là, sans un ordre express de l'état-major. En attendant, le soir du 6 mai, un camion vint nous livrer les rations. Il tombait une telle pluie d'obus, parce que les Américains nous bombardaient, qu'aucun d'entre nous n'osa sortir pour chercher les rations. Nous étions à quinze mètres de la route. Le camion a attendu un petit moment, puis, voyant ce qui se passait, il a fait demi-tour et il est reparti. Et nous sommes restés sans nourriture.

Le matin du 7, à trois heures, l'offensive a repris de plus belle. Et on ne pouvait toujours pas bouger avant d'avoir reçu l'ordre de l'état-major. Une demi-heure avant l'aube, alors que la nuit était encore noire, le général nous fit enfin donner l'ordre de nous replier. Et nous sommes partis. Nous marchions et les obus tombaient tout autour de nous. Je me dis alors que, quand l'artillerie lance des obus, s'ils font du bruit en tombant, il n'y a rien à craindre. Mais si on ne les entend pas, ça veut dire qu'ils nous tombent en plein sur la tête. Pendant que nos troupes se repliaient, j'ai entendu un tout petit sifflement, et un obus a explosé. J'ai été chanceux, même s'il n'a pas explosé très loin. Et, à force de marcher, nous sommes arrivés hors de portée de l'artillerie ennemie.

Un peu plus loin, des camions nous attendaient. On nous a embarqués sur les camions et nous nous sommes éloignés, je ne sais sur quelle distance. Nous sommes arrivés à un endroit ou la bataille continuait. Car il y avait des Allemands, là-bas, près de Zaghouan. À Zaghouan, il y a une grande montagne rocheuse. Et toujours ces obus, qui nous tombaient dessus avec une force extraordinaire. Enfin, le 9, la bataille était terminée. Les tirs s'étaient arrêtés.

Propos recueillis et traduits de l'italien par Renaud Bouret

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2007-04-22

Le soldat Martines en Tunisie (2)

Nous reprenons le récit de la vie du soldat Martines pendant la campagne de Tunisie en 1943. Peu de jours après son débarquement (voir l'épisode précédent), Martines et ses collègues de l'armée italienne se retrouvent à Bou Arada, village de la région montagneuse de Zaghouan. C'est le jour de Pâques. Il fait donc, comme à chaque jour de Pâques en Tunisie, un soleil radieux. Mais l'offensive alliée se rapproche. Les soldats de l'escadron de Martines sont envoyés retirer les mines qu'ils avaient semées quelques semaines plus tôt dans un champ de blé.

2. Journée de Pâques dans le champ de mines

C'était une belle, une magnifique journée, ensoleillée, resplendissante. Nous avions une bonne distance à marcher pour arriver jusqu'au champ de mines. Le sous-lieutenant Imparata, qui était originaire de l'île d'Elbe, nous a dit : « Arrêtons-nous, les gars, et reposons-nous un peu. » Alors nous nous sommes arrêtés. Je dois préciser qu'un peu plus tôt, à peine trois jours après notre arrivée en Tunisie, deux soldats de notre compagnie, pendant qu'ils mangeaient leur ration, avaient été atteints par un projectile d'artillerie, et ils furent blessés tous les deux. L'un se nommait Tiradanni, et l'autre, je ne m'en souviens plus. Donc, le lieutenant nous dit : « Vous êtes au courant que ces deux soldats, Tiradanni et l'autre, ont été blessés puis rapatriés en Italie. Moi aussi, j'aurais bien désiré — et ça, ce sont des paroles qu'en qualité d'officier, il n'aurait jamais dû prononcer — j'aurais bien désiré retourner en Italie. Sur ces mots, nous sommes partis faire notre travail de la journée.

En arrivant au champ de mines, le sous-lieutenant Imparata s'est trompé. Il dit : « Les gars, restez ici et ne bougez pas, car il y a des mines par là. » Puis, il ajouta : « Toi, Berion — il y avait un caporal nommé Berion — viens avec moi et suis-moi. » Alors, le sous-lieutenant en tête, et le caporal Berion sur ses talons, ils firent quinze à vingt pas, et voilà déjà que le sous-lieutenant pose le pied sur une mine. La mine éclate. Le sous-lieutenant prend tous les éclats dans les deux jambes, parce qu'il avait marché en plein sur la mine. Et le sang coulait et coulait [gestes]. Le caporal qui le suivait, à une courte distance, a reçu les éclats dans les boyaux. Personne ne pouvait leur porter secours, parce qu'il n'y avait rien sur place, alors je ne fis ni une ni deux — car le lieutenant appelait sa mère « Mamma… Mamma… Mamma » — je lui fis : « Mon lieutenant — comme la compagnie nous donnait du citron, j'en avais avec moi — Mon lieutenant, moi j'ai du citron. Je suis Martinez, vous me reconnaissez? » « Oh, Martines, oui ». Et moi, je prends une tranche de citron et je la lui passe sur la bouche, pour lui donner un petit réconfort. Puis j'ai pris ma ceinture à munitions pour lui attacher les jambes, mais rien à faire, et le sous-lieutenant a rendu l'âme. Ceux de l'infirmerie avaient entendu l'explosion de la mine, alors ils ont envoyé une ambulance, mais quand elle est arrivée, c'était trop tard. Ils ont pris le sous-lieutenant et le caporal, les ont mis dans l'ambulance, et ils sont partis pour l'hôpital. Mais le sous-lieutenant est mort tout de suite. Pas le caporal. Le caporal, il est mort en arrivant à l'hôpital.

Et nous sommes restés dans cet endroit où nous devions ôter les mines. Puis, le lendemain, ils nous ont envoyé un sergent pour le déminage. Mais moi, je m'étais bien rendu compte que le sous-lieutenant s'était trompé. Plutôt que de pénétrer par l'endroit où nous avions commencé à poser les mines, il était entré par l'endroit où nous avions fini de les poser. Il était passé dans le mauvais sens. Parce que, quand nous posions les mines, on établissait une sorte de carte géographique. Sur le plan, on inscrit le point de séparation et le point de jonction. Les mines sont disposées en quinconce. Mais ce plan, ce n'est pas lui qui l'avait tracé, c'était quelqu'un d'autre, un soldat du génie. Donc, le sous-lieutenant est passé par ici [gestes], il ne se rendait pas compte de son erreur.

La mine était longue comme ça [comme le bras]. Quand on pose la mine, le détonateur n'est pas en position de tir. De la mine, il part trois fils, fins comme des cheveux, et d'une couleur telle qu'à peine posés, on ne les voit plus.

Avis : Si un membre de la famille désire connaître les derniers instants du sous-lieutenant Imparata, Monsieur Martines, qui en fut le témoin, est prêt à vous renseigner.

Donc, je me suis aperçu que le sous-lieutenant se trompait, mais je ne pouvais rien dire. Vous savez pourquoi? Parce qu'un soir, quand le moment de rejoindre le camp fut venu, le sous-lieutenant Imparata s'était trompé de route. Celui qui commandait l'escadron, c'était un caporal-chef nommé Marchetti. Ce caporal-chef s'est immobilisé et lui a dit : « Mon lieutenant, mais où est-ce que vous nous emmenez? Vous ne voyez pas que vous vous être trompé de chemin? Ça n'est pas la bonne route, ici. » Alors le sous-lieutenant lui répond : « Tais-toi, c'est moi qui commande, et tu dois te taire. » Alors le caporal-chef lui fait : « Moi je dois me taire? Très bien, puisque je dois me taire, ceux qui veulent venir avec moi, suivez-moi. Sinon, continuez votre chemin. Moi, je passe par là. Et les autres soldats, qu'ils me suivent s'ils le veulent. Parce que la bonne route, selon moi, c'est celle-là. Pas l'autre où vous nous conduisez ». Alors nous avons tous suivi le caporal-chef. En fait, la bonne route, c'était bien la sienne.

Je voulais donc dire que j'avais bien compris que le sous-lieutenant se trompait. Parce qu'il entrait par l'endroit où nous avions fini de poser les mines, plutôt que celui où nous avions fini de les poser. Et il ne s'en rendait pas compte. Puis, pendant longtemps, les choses me sont revenues à l'esprit, parce que j'y pensais tout le temps à ce sous-lieutenant Imparata et à son erreur fatale qui lui a coûté la vie, ainsi qu'au caporal Berion. J'y pensais, au fait que je sois sur les lieux quand il est tombé et qu'il a perdu la vie, que j'aurais pu prendre l'adresse de sa maison sur l'île d'Elbe afin d'écrire à sa famille : « Si vous voulez bien vous rendre chez moi, que je puisse vous renseigner sur l'incident. Vous dire qu'il est mort dans mes bras. Que je lui ai mis une petite tranche de citron dans la bouche, pour le soulager, pour le rafraîchir. Que j'ai bien essayé de lui attacher les jambes avec la ceinture à munitions, mais qu'il était trop tard, qu'il n'y avait plus rien à faire. » Et jusqu'à aujourd'hui [65 ans plus tard], ça m'a tracassé, moi qui aurais pu donner tous ces renseignements à la famille du lieutenant Imparata.

Propos recueillis et traduits de l'italien par Renaud Bouret

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2007-03-18

Le soldat Martines en Tunisie (1)

Monsieur Cirino Martines, originaire d'un petit village de Sicile, a été enrôlé dans l'armée italienne à l'âge de 19 ans et demi. Tandis qu'un de ses frères embarquait pour la Grèce et que l'autre restait en Italie, le soldat Cirino se retrouva en Tunisie, peu avant l'offensive des alliés. De retour sur la ferme familiale, après quatre ans d'absence, il finit par se marier avec une jeune fille du pays. Comme la vie était difficile, en ces temps de pénurie, il décida bientôt de rejoindre un beau-frère installé au Canada. Comme de nombreux Italiens, le jeune Cirino travailla dans la construction. Ah, l'Amérique, elle n'était pas aussi rose qu'on se l'imaginait. La tâche était pénible et les horaires instables du maçon Cirino l'obligèrent vite à abandonner ses cours d'anglais. C'est pourquoi il ne parle toujours que l'italien... et quelques mots d'anglais et de français.

Aujourd'hui, c'est à dire 65 ans après sa mobilisation dans l'armée italienne, Monsieur Cirino, et sa femme, habitent une belle maison du sud d'Ottawa. Un couple d'octagénaires plein d'énergie, avec un sens de l'hospitalité si caractéristique des Méditerranéens. C'est là que j'ai rencontré cet homme, né en 1922, comme ma mère, et protagoniste des mêmes événements que vécut mon père. Monsieur Cirino évoque des lieux qui évoquent à présent la sérénité et la douceur de vivre : montagnes luxuriantes et odorantes de Zaghouan, champs dorés de Pont-du-Fas, ruines romaines dans la lumière éclatante de Pâques.

 

1. L'arrivée en Tunisie

Le 9 janvier 1942, j'arrivai à Udine, au Onzième régiment du génie. C'est là que je commençai ma vie militaire, en tant que conscrit. En août, on nous transporta en Sicile, dans un petit village nommé Novara di Sicilia. Tout le bataillon était occupé à tracer un réseau de routes, en vue de la défense de Messine. On y travaillait au pic et à la pelle, et à coup de mines là où il y avait des rochers. Nous y sommes restés d'août à novembre.

Je me souviens d'un jour, à la fin novembre, quand arriva l'ordre de ramener notre bataillon à Palerme. Nous étions le vingt-neuvième bataillon du génie artilleur, et le génie transportait toujours une grande quantité de matériel. Nous étions campés quelque part dans la colline, à bonne distance de la route carrossable. Et le mauvais temps s'est mis de la partie. Il nous fut très difficile de nous hâter, à cause des fortes pluies. Avec tout ce matériel du génie, il nous a fallu deux jours pour rentrer. De sorte que nous avons raté notre départ pour la Tunisie, où nous avions été affectés. L'état major nous a remplacé par d'autres soldats, et lorsque nous sommes arrivés, en retard, ceux-ci étaient déjà partis à notre place. Nous sommes donc restés à Palerme, et ce ne fut qu'au début janvier que nous nous sommes envolés pour la Tunisie.

À notre arrivée en Tunisie, à peine descendus de l'avion, les officiers nous ont dit : « Les camions sont déjà prêts. Montez sur les camions, on part tout de suite, et n'emportez rien avec vous. Valises, sacs à dos, n'emportez rien, absolument rien. Seulement le fusil et basta! » Et c'est ce que nous avons fait. On est monté sur les camions et ils nous ont transportés à Tunis, dans une caserne. On y a passé la nuit, et le matin suivant, avant même qu'il fasse clair, on nous a remis sur des camions et on nous a expédiés directement sur le front.

Arrivés sur le front, on nous a fait descendre des camions et nous sommes restés immobilisés toute la journée. Nous avons passé la nuit par terre, couchés dans les champs. Le lendemain matin, alors qu'il faisait encore noir, nous nous sommes levés et le premier ordre qui nous vint d'un officier fut de prendre six projectiles de mortier et de les apporter sur les lignes, où étaient disposés les canons de mortier. Car c'était un pays de montagne et les véhicules motorisés ne pouvaient y circuler. Nous devions porter les projectiles sur le dos. Nous avons donc déchargé les projectiles, et on nous a alors envoyés, nous du troisième peloton, on nous a envoyés poser des mines. Il y a quatre pelotons par compagnie et nous étions le peloton mineur. Donc, mon travail consistait à poser des mines, mais pas le jour, la nuit, dès qu'il commençait à faire noir. On partait le soir et on rentrait au matin. Et le travail s'est poursuivi jusqu'au jour de Pâques 1943, quand l'ordre est arrivé d'aller ôter les mines d'un endroit où nous les avions posées. (À suivre...)

Il giorno 9 gennaio del 1942, arrivai a Udine, all'Undicesimo regimento genio Udine. Là è cominciata la vita militare, per recluta. In agosto, fummo trasportati un Sicilia, a un paesetto chiamato Novara di Sicilia. E lì, tutto il bataglione era impiegato a tracciare uno stradale, per la difesa di Messine. E lì si lavorava con pico, palla, e fare meschi per fare le mine dove c'era pietra. Lì siamo stato da agosto a novembre.

Rammento un giorno nelle ultime di novembre, che venne un ordine che il bataglione doveva rientrare a Palermo. Il bataglione veniva chiamato ventinovesimo battaglione genio artigliere. Allora, il genio portava molto materiale. Dove eravamo campati era un posto molto in collina e un poco lontano dalla strada carrozzabile. Allora è capitato forte mal tempo. È stato molto difficile potere abbrevviare il tempo per farla più presto, perchè pioveva forte. E per uscire tutto quello materiale che in genio avevamo, è passato due giorni. Non siamo arrivati in tempo, che noi dovevamo partire per la Tunisia. Allora, il commando a rimpiazzato altri militari, e son' partiti loro. Arrivando in ritardo, gli altri militari avevan' partiti già, e noi siamo rimasti a Palermo. Nelle prime di Gennaio, siamo finalmente partiti per la Tunisia.

Arrivando in Tunisia, per via aerea, gli ufficiali ci hanno detto, appena usciti dell'aero : « Ci sono i camio pronti, mettetevi sui camii che già si parte subito, senza prender' niente. Se avete valigie, zaine, niente, assolutamente. Solamente il moschetto e basta! » Ed infatti, abbiamo fatto così. Salendo sui camii, ci hanno portati direttamente nella città di Tunis, in un posto militare. Lì, si è dormito la notte, e poi, alla mattina, presto che ancora era buio, ci hanno messo sui camii e siamo partiti direttamente per il fronte.

Arrivando lì, al fronte, siamo scesi dei camii e siamo stati fermi tutta la giornata. Alla sera si e dormito per terra, nei campi. La mattina dopo, ancora stava buio, ci siamo alzati, e il primo ordine che un ufficiale ha detto, è che ognuno di noi deve portare sei proiettoli di mortaii, che ci hanno l'elica et pesano un pochetto. Ognuno di noi, i sei proiettoli di mortaii li dovevamo portare direttamente in linea, dove c'erano i mortaii appiazzati. Perchè lì, era tutto montagne, e non potevano arrivare gli automezzi. Gli dovevamo portare a spalla. Abbiamo consegnati quei proiettoli, e dopo, ognuno di noi terzo plotone, in ogni compagnia ci sono quattro plotoni, ci hanno messi a metter' le mine. Il plotone minatore. Sia mine per la truppa, sia mine per gli automezzi. Dunque, il mio lavoro era di metter' le mine, però non di giorno. Di notte, quando cominciava a far' buio la notte. Uno partiva alla notte e si ritirava alla mattina. Dopo, continuando quel lavoro, il giorno di Pasqua, del 1943, è venuto un ordine che dovevamo andare a togliere le mine a un posto dove le avevamo messe.

Propos recueillis et traduits de l'italien par Renaud Bouret

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