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2015-05-25

Résolution de problème, motivation et réforme scolaire

Avis : Le but de ce présent billet n'est pas de faire étalage d’un don quelconque (et inexistant), mais d'illustrer un des principaux mécanismes de la mémorisation.

Lorsque je suis devenu professeur, au début de ma carrière, on m’a envoyé suivre dix cours en « sciences » de l’éducation, soit l’équivalent d’une année de scolarité universitaire. Une véritable sinécure, puisqu’on pouvait réussir ces cours avec une excellente note sans étudier, ni même apprendre quoi que ce soit. L’histoire qui suit se passe dans un de ces cours entièrement ineptes. L’ambiance, à la faculté d’éducation, était cependant agréable. Certains profs se montraient fort drôles, tandis que d’autres, plus nombreux, s’avéraient être de piètres pédagogues. En somme, si le contenu de leurs cours n’avait pas le moindre intérêt, la fréquentation de ces sympathiques professeurs, qui servaient d’exemple à suivre, et surtout à ne pas suivre, ne fut pas entièrement inutile.

Le prof de la faculté des sciences de l’éducation :
— Je vais vous donner trois minutes pour rédiger une liste de tous les noms d’oiseau que vous connaissez. Combien pensez-vous en trouver?
— Au moins 30 ou 40, Monsieur, s’accordent à dire les étudiants interrogés.
— Eh bien moi, affirme le prof, je vous gage que vous n’en trouverez pas plus que dix… Attention, départ!

Dans un cas comme celui-là, l’homo sapiens ordinaire se laisse immanquablement prendre au jeu. Comme dans tout jeu, il est disposé à faire de son mieux, et il souhaite, autant que possible, surclasser ses adversaires. Que les pseudo-pédagagogues ne viennent pas dire le contraire!

Et moi, je suis justement un homo sapiens! Il me revient aussitôt en mémoire la classification, purement didactique, enseignée par ma chère maîtresse du cours moyen au Lycée de Carthage, quand j’avais 8 ou 9 ans. Vous aviez : les coureurs (autruche, nandou, casoar, kiwi, etc.), les échassiers (échasse, héron, aigrette, etc.), les palmipèdes (canard, oie, sarcelle, cygne, mouette, goéland, etc.), les gallinacés (poule, coq de bruyère, paon, etc.), les colombins (pigeon, colombe, tourterelle), les rapaces diurnes (aigle, épervier, vautour, etc.) et nocturnes (hibou, chat-huant, grand-duc, engoulevent, etc.), les grimpeurs (pic épeiche, pivert), les passereaux (moineau, fauvette, mésange, pinson, sittelle, bruant, cardinal, gros-bec, corbeau, corneille, etc.).

Tic tac! Tic tac! Une bonne minute s’est déjà écoulée. Il m’a été facile de trouver, en moyenne, une demi-douzaine de représentants pour chacun de ces groupes. Personnellement, je n’ai pas grand mérite. J’ai simplement profité d’un enseignement de qualité, tel qu’il était prodigué autrefois dans les lycées français de métropole et d’outremer.

Voyons voir… Il y a, également, les oiseaux qui fréquentent les hommes, de gré ou de force : en cage (canari, perruche, chardonneret, inséparables), au jardin (merle, rouge-gorge), dans la basse-cour (dindon, pintade), dans l'assiette (grive, caille), à la chasse (perdrix, faisan, faucon), dans le plumard (l’eider de l’édredon), à la pêche (cormoran), sur les toits et les cheminées (cigogne). N’oublions pas ceux qui parlent (perroquet, mainate), et ceux qui ont un drôle de nom (marabout, râle, chouette). Voilà de quoi étoffer notre liste précédente.

On peut aussi classer les oiseaux par continent ou région. Voyons si nous n'avons pas oublié dans notre liste, quelques oiseaux d'Afrique (grue couronnée, pique-bœuf), d'Amérique du Sud (lori, ara, toucan, urubu), des eaux glaciales (manchot, pingouin, macareux-moine, huard), des îles (cacatoès), etc. N'oublions pas les oiseaux que nous avons vus nous-mêmes en voyage ou en excursion (buse, bernache, loriot, harfang, sterne, fou de Bassan).

Il y a aussi les oiseaux évoqués dans les arts et la littérature, le rossignol des contes chinois, la pie voleuse de l'opéra, l’alouette et le coucou de la chanson, le pélican et l’albatros de Musset et Baudelaire, le roitelet de La Fontaine, la bécasse du timbre tunisien à un demi-millime et la huppe du timbre de Saint-Marin à quatre lires, le canard mandarin et le faisan doré des images échangées à la récréation, le flamant rose de Jean Jacques Audubon, l’ibis sacré des hiéroglyphes, le quetzal de la coiffure du grand Moctezuma, la mésange bleue peinte pendant le cours de dessin (qui m’a valu une maigre note de 10/20).

Il y a aussi les gros et les petits (colibri), les discrets et les tape-à-l'oeil (oiseau-lyre), les solitaires et les grégaires (étourneaux), les migrateurs et les sédentaires (geai bleu), les silencieux et les chanteurs (serin), les monochromes et les multicolores (guêpier, martin-pêcheur), les faux frères (le martinet et l’hirondelle), les doux et les cruels (pie grièche). Il y a ceux qui privilégient le ras de l’eau (poule d’eau, butor) ou l’ivresse des grands sommets (condor, choucas).

Il va de soi que chaque nouvelle façon de retourner le problème est de moins en moins productive. Cependant, après trois petites minutes, la récolte semble encore inépuisable.

« Posez vos crayons! »
Les trois minutes sont passées. À vrai dire, la plupart des étudiants, à court d’inspiration, n’ont rien écrit depuis un bon moment. Ils auront simplement ressassé dans leur tête le mot « oiseau, oiseau, oiseau », en vain, sans trouver l’inspiration. Il faut préciser que notre cours, qui porte sur la résolution de problème, vise justement à remplacer ce type de recherche par litanie, que l’on pourrait qualifier de procédé de la bécasse (à un demi-millime), par une véritable méthodologie.

Notre prof, qui manque malheureusement d’autorité, se laisse souvent malmener par les deux mégères du premier rang, plus âgées que lui. Elles l’interrompent à tout bout de champ, prétendant même lui donner des conseils pédagogiques, du haut de leur longue expérience et de leur profonde ignorance, et le benêt se laisse faire. Aujourd’hui, toutefois, il est clair que la plupart des étudiants de notre groupe ont séché sur le problème, car on n’a pas tellement vu les crayons s’activer. Le prof bonasse aura sa revanche. Le voilà qui, d’un air triomphant, interroge ses étudiants. Combien, Monsieur? Huit seulement? Et vous? Sept? Ah, ici, nous avons un douze, félicitations! Mesdames, en avant (les deux fatigantes)? À peine quatre (si ça se trouve, elles ont même copié)? Bravo, je dis « vive le prof! », pour une fois qu’il rabaisse le caquet de ces deux vieilles picouilles. Si j’ai payé cinquante piastres de frais scolaires, c’est pour profiter des lumières du prof, et non pour entendre le caquetage de deux emmerdeuses qui lui manquent de respect (précisons que toutes ces méchancetés restent cachées dans mon for intérieur).

Le prof continue sa tournée… Il m’a regardé. Mon cœur bat. À moi aussi, le prof va me demander mon score, et je pourrai épater la galerie. En principe, je devrais me taire, mais, manquant naturellement de modestie et pétri de culture marseillaise, j’annonce « au moins quatre-vingts ». Les deux matantes du premier rang me foudroient du regard. D’autres étudiants, en entendant mon accent légèrement étranger, accent associé à tort ou à raison aux cordons bleus et aux péteux de broue, optent pour cette seconde option. Quatre-vingts, c’est impossible, ça ne peut être qu’un mensonge, qui ne sera pas inclus dans la moyenne du groupe.

Au Québec, comme en Chine, il est malvenu d'exhiber son savoir, tandis qu’à Marseille l’outrance est le ressort de l’éloquence. Même si la « diversité » fait partie des valeurs québécoises officielles , il ne faut pas prendre ce noble principe à la lettre. En pratique, il vaut mieux faire preuve de conformisme.

Cette aventure ne me guérit malheureusement pas de ma vanité et de mon goût pour la gasconnade. D’abord, ma performance était loin, selon moi, de constituer un exploit. Le premier apprenti pédagogue venu, avec un peu de méthode, de curiosité et d’expérience de vie, aurait pu en faire autant, sans parler des experts véritables qui m’auraient carrément enterré. De toute façon, j’étais dernier en latin et avant dernier en gymnastique, j’ai bien le droit d’être le meilleur en énumération de noms d’oiseaux, non mais sans blague! Voilà de belles justifications à mon arrogante conduite, car l’homme préfère normalement se justifier plutôt que de procéder à une véritable autocritique.

Par ailleurs, l’activité d’apprendre étant souvent rébarbative, la fierté de briller auprès de ses camarades et du professeur constitue alors le juste salaire de cette peine. Nous nous trouvons ici devant un des principaux ressorts de la motivation, messieurs les soi-disant pédagogues! En général, l’élève qui a fait l’effort d’apprendre ne se dit pas « je suis meilleur que les autres : je vais épater les camarades pour les humilier », il se dit « je suis meilleur que si je n’avais pas fait d’effort, et tout le monde sera témoin de cette vérité. »

Autrefois, l’élève qui se forçait dans ses études était généralement admiré par son entourage, y compris par ses pairs, à moins de posséder par ailleurs quelque défaut détestable. Quand un de mes camarades brillait particulièrement en classe, je ne me vexais pas. Au contraire, j’en étais fier, car, moi qui ne me classais jamais au premier rang, je pouvais me vanter auprès des élèves des autres classes : « Hé! Les amis, vous connaissez le génie Untel? Eh bien, c’est un collègue à moi, presque un copain! »

En arrivant dans le Midwest, à l’âge de 17 ans, j’ai constaté, à ma grande surprise, que dans les milieux populaires américains, il était plus cool pour un élève d’être “con” que d’être “bon”. Même si, une fois les études terminées, “c’était toujours les cons qui finissaient par balayer les chiottes des bons”. Cette mentalité étrange (et masochiste), qui a fini par déborder sur l’Europe dans les décennies suivantes, était encore plus répandue dans les ghettos : un élève noir qui connaissait ses capitales et ses formules de géométrie était traité par ses pairs de “pédé”, ou, ce qui était pire, d’“Oncle Tom” ou de “Blanc”. Aujourd’hui, ledit “pédé” est probablement devenu un médecin riche et respecté, tandis l’élève qui l’insultait se retrouve à faire le ménage de la clinique (au salaire minimum), à moins qu’il ne soit carrément pensionnaire d’un des nombreux goulags surpeuplés de la grande Amérique.

Malgré des résultats désastreux, les soi-disant experts en pédagogie se sont empressés d’encourager cette paradoxale course à la nullité, et de la justifier par des principes psychologiques vaseux. Si seulement ces dangereux pédagogues visaient un simple nivellement par le bas, ce serait encore trop beau! Mais non, le bas n’est jamais assez bas pour eux, et chaque réforme de l’éducation, sous prétexte de venir au secours des plus faibles, s’applique à faire descendre davantage le “seuil minimal de nullité” (SMDN).

Les mêmes causes produisant toujours les mêmes effets, le résultat est toujours le même. Plus on diminue le niveau de l’instruction publique, plus on favorise les disparités sociales. Les uns, ceux qui viennent de milieux privilégiés s’instruiront malgré le système scolaire; les autres se retrouveront, à l’école, devant le même vide culturel que chez eux, en lieu et place de l’ascenseur social que constituait un enseignement de qualité. Plus que jamais, les premiers deviendront plus tard les maîtres, et les derniers, leurs serviteurs.

Les spécialistes du marketing prennent bien soin de cacher les défauts de leurs produits. Le producteur de fraises à OGM vendra ses mutantes géantes sous la bannière « La ferme Nature Tradition », le marchand de légumes défraichis nommera son magasin « Le Marché frais ». Le nom décrivant le produit ayant pour but de cacher la réalité, il permet du même coup de découvrir le pot au rose. Il suffit d’inverser ce nom : Hollande est tout sauf socialiste, Obama est tout sauf démocrate, la presse dite libre appartient à des oligarques, et le pape n’est pas toujours très catholique.

Le même principe de marketing s’applique aux réformes scolaires. Puisque ces réformes bidon creusent les écarts entre classes sociales, il est essentiel de les camoufler en les présentant comme des « réformes visant à réduire les inégalités de départ ». Les dindons et les dindes n’y verront que du feu, et glousseront de plaisir.

2012-03-06

Robot japonais, robot québécois

Au Japon, et dans les pays voisins, les camions émettent un message d’avertissement lorsqu’ils reculent. Un message composé de phrases véritables, dans l’idiome local. D’ailleurs, au Japon, la plupart des machines parlent, dans une langue élégante et soutenue.

Les ascenseurs, les entrées de stationnement et les baignoires susurrent, d’une douce voix féminine :
« Le bain de Votre Seigneurie est prêt, à la température de 41 degrés. »
Pour les trains ou les camions, cependant, la voix masculine est de rigueur :
« Le train à destination de Nishinomiya, Ashiya, Osaka va bientôt entrer en gare, veuillez vous tenir en deçà de la ligne jaune. »
« Attention! Ce véhicule est en train de reculer! »
On ne saurait être trop autoritaire quand quelqu’un risque de se faire écraser.

Le train entre en gare, réglez vos montres!
(Photo : Renaud Bouret)

 

Lorsqu’il visite un pays occidental, le Japonais découvre avec stupeur que nos camions ne sont pas encore parvenus au stade du langage articulé. Nos poids lourds se contentent de balbutier des « Tut-tuut, Tut-Tuut » ou des « Pi-Pou, Pi-Pou ».

L’explication classique de ces différences est la suivante : en Occident, encore imbibé de tradition chrétienne, seul Dieu a le droit de créer un être humain à son image. La machine doit rester une machine, surtout si elle ressemble à une machine. Il y a bien des robots qui parlent, dans les films ou dans les musées, mais encore faut-il que leurs voix sonnent comme des casseroles. En Extrême-Orient, où les dieux sont multiples et peu autoritaires, le tabou de la machine qui parle n’existe pas.

Téméraire jeunesse, qui empiète sur la ligne jaune.
(Photo : Renaud Bouret)

 

Quelle n’est donc pas ma surprise, en appelant le Collège de Limoilou, de constater que le robot téléphonique s’exprime à la première personne : « Veuillez patienter pendant que je transfère votre appel. » Cette fois, Dieu est bien mort. Ou bien, nous sommes en train de nous japoniser… À moins qu’il ne s’agisse d’une énième étape de l’infantilisation de la société : le « je » ne devient-il pas haïssable lorsqu'on a passé l'âge de raison?

Un jour que je servais d’interprète à une spécialiste chinoise du papier découpé, dans une école primaire de l’Outaouais, je fus surpris d’entendre l’institutrice déclarer à la cantonade : « Je m’assois. Je pose mes mains sur mon pupitre. Je respecte les autres. »

Si tu veux t’asseoir, assieds-toi, pensai-je. Pourquoi l’annoncer à tes élèves? A-t-on besoin de se livrer à ces humiliantes professions de foi lorsqu’on est maîtresse à bord après Dieu? Bizarre, étrange, sensation de déjà vu… Institutrice en chair et en os, ou robot de Limoilou sous la peau d'un androïde?

Soudain, je compris. Ce n’est pas à elle-même que la maîtresse s’adressait, mais à ses élèves. C’est l’élève qui s’assoit et non la maîtresse. Le « je » a valeur de « tu ». La première personne de l’indicatif a remplacé, au sein de notre système scolaire, la deuxième personne de l’impératif. Ainsi, une phrase entendue dans la cour d’école, telle que « Farmez vos yeules! », se traduira, en novlangue, par « Je me tais ».

Autrefois, le premier jour d’école marquait l’entrée dans le monde, loin des jupes de sa mère. Désormais, on restera un enfant jusqu’à ce que la vie en décide autrement.

2010-07-24

Deux poids, deux mesures

Quel est le volume de cette tasse de 20 centilitres en mesures québécoises?

Lorsque nos lointains ancêtres ont décidé de devenir civilisés, sur les rives du Nil ou de l’Euphrate, ils se sont dotés de systèmes de mesure. Bien plus tard, à la faveur d’un siècle de lumières couronné par une révolution non tranquille, le monde moderne a même accouché d’un système pratique, simple et universel, le système métrique. Aujourd’hui, rares sont les tribus humaines à ne pas avoir adopté ce système, même si certaines d’entre elles conservent quelques vestiges de leurs anciennes unités de mesure. Ainsi, les Chinois utilisent encore le li et le jin, qui font respectivement 500 mètres et 500 grammes… tout rond.

Aux États-Unis, l’industrie a plus ou moins adopté le système métrique, tandis que le peuple en est resté au système traditionnel, d’inspiration romaine, voire babylonienne. D’un côté ceux qui pensent et produisent, de l’autre ceux qui se divertissent et consomment. L’aversion croissante pour les fractions a cependant donné le jour à des pouces décimaux. On dira, par exemple, que 2,3 pouces + 1,2 pouces = 3,5 pouces, ce qui est plus commode que d’additionner 2 pouces et 3/8 à 1 pouce et 5/16.

Les Québécois n’ont cependant pas adopté les pouces décimaux de leurs grands-frères américains. Mais comme ils ont eux aussi perdu l’usage des opérations sur les fractions, ils ont résolu le problème d’une façon particulière, qui sied bien à une société distincte. Quand il s’agit d’additionner, ils ne fonctionnent plus qu’avec des pouces entiers ou, en cas d’urgence, avec des fractions approximatives (un gros-quart, un demi-et-une-ligne). De toute façon, il s’agit d’un problème de spécialiste, car pour le commun des mortels les longueurs sont faites pour être dites et non pour être additionnées (« Je déclare mesurer cinq-pieds-huit-pouces-et-demi. »).

Ce qu’il y a de particulier au Québec, c’est l’utilisation simultanée de deux systèmes de mesure totalement indépendants. Le poids d’un être humain se mesure en livres (et en onces pour les bébés, quoiqu’il ne soit pas indispensable de connaître le nombre d’onces dans une livre). Par contre, la charge d’un ascenseur se mesure en kilogrammes. Combien de personnes peut contenir tel ou tel ascenseur, voilà une question que personne ne se posera, puisque insoluble. Seul le médecin, ce grand sorcier, connaît le secret qui permet de relier les deux systèmes. Lorsqu’il vous aura pesé sur sa balance métrique, il s’empressera de vous annoncer le résultat en livres, grâce à une astucieuse et mystérieuse opération appelée « calcul mental ».

Au Québec, les petites longueurs se comptent volontiers en pieds et en pouces. Combien de mètres font les cinq-pieds-huit-pouces-et-demi annoncés par le docteur? On l’ignore car on n’y voit pas le moindre intérêt. Combien de personnes mesurant cinq-pieds-huit-pouces-et-demi tiendront, en file indienne, dans une piscine de 25 mètres? Pour le savoir, il suffit de rassembler un nombre suffisant d’individus mesurant cette taille — et sachant nager — et de les placer bout à bout dans la piscine.

Au Québec, les grandes longueurs se mesurent en kilomètres. Cette fois, le système métrique est roi. D’ailleurs, personne ne sait combien de pieds sont contenus dans un kilomètre, ni même dans un mille. Les radars policiers sont calibrés en kilomètres à l’heure, et tout le monde s’y retrouve : lorsque la vitesse est limitée à 100 km/h dans une zone fréquentée par la police, tout automobiliste doué de raison sait qu’il ne doit pas dépasser les 109 km/h. Ça ne peut être plus simple. Toutefois, beaucoup d’automobilistes mesurent encore la consommation d’essence en milles par gallon plutôt qu’en litres aux 100 km. Ça fait plus québécois, plus professionnel, plus américain, et moins pédant. Il s’agit bien sûr d’une mesure ordinale et non cardinale, puisque tout le monde ignore s’il s’agit de gallons de 3,79 litres (à l’Américaine) ou des gallons de 4,55 litres (à la Canadian). On se fout impérialement de ce que signifie concrètement l’expression 25 milles au gallon, mais on sait que c’est préférable à 20 ou 22.

Le volume des bouteilles d’alcool se mesure en onces, celui des bouteilles de vins en millilitres. Quant à savoir si vingt-six onces de gin tiendront dans une bouteille d’un litre, il suffit de se munir d’un entonnoir et de se livrer à l’expérience scientifique suivante : si le réceptacle déborde lors du transvasement, c’est que vingt-six onces font plus qu’un litre. À propos de volume, certains de nos concitoyens sont loin de se douter qu’en doublant l’arête d’un cube, on multiplie son volume par huit. Il s’agit d’un secret bien gardé et réservé aux initiés.

La température de l’air se mesure en degrés centigrades, il n’y a aucun doute là-dessus. Le Québécois serait bien embêté pour choisir son manteau si on lui disait qu’il fait, dehors, 15 degrés Fahrenheit (mot dont l’orthographe exacte n’est connue que de rares spécialistes). Il en va tout autrement pour la température de l’eau, que ce soit celle de la piscine ou de l’aquarium, que l’indigène du Québec mesure en degrés Fahrenheit, pour une raison encore inexpliquée par les anthropologues.

Pourquoi cette schizophrénie dans le système des poids et mesures utilisé au Québec, trente-cinq ans après l’adoption officielle du système métrique?

Plusieurs hypothèses peuvent être avancées. On peut d’abord considérer que les unités de mesure traditionnelles les plus proches de l’expérience humaine ont résisté à la réforme? On conserve ainsi l’usage des pieds et des pouces pour la couture et le bricolage, alors qu’aux deux extrêmes, on parle de millimètres et de kilomètres. On pèse les gens et les tomates en livres, tandis que le poids d’un conteneur se mesure en tonnes et la dose des antibiotiques en milligrammes. Tout liquide qui peut être avalé par un gosier humain se compte en onces, le reste se comptera en millilitres ou en mètres cubes.

La deuxième hypothèse se rapporte à l’envergure des mesures effectuées. Ce qui tient dans un intervalle restreint, comme la température de la piscine ou celle du malade, souffre moins de la complexité du système traditionnel, ce qui permet à celui-ci de perdurer.

Il reste une troisième hypothèse, celle de la faillite du système d’éducation. Alors qu’on permet à tous les bambins scolarisés de la planète de maîtriser le système des mesures et les bases de l’arithmétique, ce savoir, jugé paternaliste, est désormais quasiment évacué de l’enseignement primaire québécois. « L’élève n’a plus besoin d’apprendre, il n’a qu’à chercher au fond de lui le savoir que tout être possède en naissant. L’enseignant ne doit plus enseigner, il doit accompagner l’élève dans cette découverte. La connaissance n’est plus le résultat d’un apprentissage et d’un effort, elle est un droit fondamental. Apprendre aux enfants des choses qu’ils ne connaissent pas est d’ailleurs une menace à l’estime de soi et donc à la connaissance! En dehors du sport et de l’argent, rien ne doit être mesuré de façon claire, et surtout pas les performances scolaires. » Heureusement, il existe encore quelques écoles privées, quelques enseignants rebelles, et quelques parents instruits qui restent imperméables à cette idéologie frauduleuse. Le système d’éducation québécois, dans sa quête effrénée de nivellement par le bas, n’a jamais été aussi élitiste.

 

Post Scriptum : Le problème de Peppone

Avant d’être élu député, Peppone, le grand adversaire de Don Camillo, doit passer son certificat d'études primaires. « Un bassin semi-sphérique a un diamètre de 2,6 mètres. Le robinet qui l'alimente débite 6,27 litres par minute. Combien de temps faudra-t-il pour le remplir? » Évidemment, Peppone, intimidé par les perspectives de sa future grandeur, sèche lamentablement. Heureusement, Don Camillo viendra à la rescousse par une manœuvre frauduleuse mais pieuse. « C’était tout simple » avoue Peppone en lisant subrepticement la réponse. Et ça l'est. En divisant le volume du bassin par le débit du robinet on obtient le nombre de minutes. Pour cela, il suffit de connaître la formule du volume de la sphère, que l'écolier puise dans la demi-douzaine de formules acquises pendant ses six années d'études, et de convertir les mètres cubes en litres, ce qui est loin de nécessiter l'aide d'une calculatrice.

Mais attention, il reste un petit écueil à contourner. Étourdi par ses savants calculs et par sa trop grande confiance en lui, l’écolier risque d'oublier un détail crucial. C’est pourquoi Don Camillo, homme avisé et plein d'expérience de la vie, donne un dernier conseil à Peppone, avant de retourner à son presbytère : « N’oublie pas de diviser par deux… Pour la demi-sphère. » Même dépourvu de diplômes, Don Camillo vaut bien une faculté de Pédagogie à lui tout seul.

2008-01-12

Les citations de Bai Lide (1)

Un des derniers ministres de l'Éducation éduqué
Dessin de Renaud Bouret

Depuis quelques nuits, je rêve en mandarin. Si je me débrouille assez bien dans mes conversations oniriques, je dois avouer que je me trompe quelquefois sur le ton de certaines syllabes. Aussi mes interlocuteurs chinois ne me comprennent-ils pas toujours du premier coup. Mais comme c'est moi (ou mon inconscient), qui écris les dialogues, tout rentre vite dans l'ordre.

Chaque rêve se termine immanquablement par une sentence que je suis incapable de traduire à ma satisfaction, ce qui me réveille. Lorsque j'en ai le courage, je prends soin de griffonner ces sentences sur ma table de nuit. J'ai ainsi accumulé une collection des citations de Bái Lìdé, c'est-à-dire moi-même en chinois. La plupart de ces phrases s'avèrent incompréhensibles le matin suivant, mais certaines ne sont pas dénuées de sagesse. Voici donc une première tranche des citations de Bái Lìdé, regroupées sous le thème du monde de l'éducation.

  • Dans un organisme efficace, la compétence fait la hiérarchie. Dans une bureaucratie, c'est l'inverse.
  • Plus on s'élève dans la hiérarchie, plus on doit lécher les bottes de son supérieur.
  • Dans le monde, cela se nomme conflit d'intérêt; dans le système éducatif, cela se nomme consultation.
  • Chez certains peuples, l'incompétence est encore un handicap, chez d'autres elle est devenue une excuse. Les uns se lèvent, les autres se couchent.
  • Au royaume des médiocres, l'érudit passe pour un provocateur.
  • Quand quelqu'un est seul à reconnaître la sottise, il passe lui-même pour un sot.
  • Quand l'enseignement cesse d'être gratuit, le diplôme devient une marchandise.

2007-12-16

Mieux vaut un métier qui nous plaise…

Photos  : Renaud Bouret - Kunming - 2007

(Un peu de pessimisme de temps en temps, ça ne peut pas faire de mal. D'ailleurs Jean Rostand n'aurait-il pas affirmé : « Je me sens très optimiste quant à l'avenir du pessimisme. »)

« Mieux vaut faire un métier qui nous plaise que détester son travail ». Ce lieu commun, cette évidence creuse, cette incantation déguisée au culte du moi sert souvent d'alibi à la jeunesse pour éviter les programmes d'étude les plus exigeants. Le seul but de ce slogan vide d'information est, en fait, de donner bonne conscience aux petites lâchetés de l'individu face aux grands défis de la vie.

À ce compte-là, « mieux vaut être bien portant que malade, mieux vaut un seul coup de bâton que dix, mieux vaut mourir demain qu'aujourd'hui, et mieux vaut être aimé que détesté ». Voilà des conseils qui ne valent pas plus cher. Mais notre première maxime est pire : en faisant miroiter une réussite professionnelle facile et remplie de joies, on désarme la jeunesse. Nouveau darwinisme, qui n'épargnera que les plus solides.

Depuis que le but de la vie n'est plus d'accomplir son devoir mais d'être heureux, il paraît que le travail doit être une source d'épanouissement personnel. On a donc abandonné un devoir pour un autre. On est toujours esclave mais on a changé de maître. Or, ce nouveau maître est bien plus redoutable que le précédent : tyrannique, insécure, capricieux, inexpérimenté. Qui est-il? Nul autre que notre propre ego. Plus la jeunesse est libre, moins on lui laisse de choix : elle est condamnée à trouver le bonheur. Gare à celui ou celle qui échouerait.

Force est de constater que le noble but du travail dans la joie n'a jamais été atteint par beaucoup de monde. À côté des francs-tireurs épanouis, on rencontre quand même une armée d'employés qui meurent d'ennui sur le champ de bataille. Mais pourquoi s'intéresser aux échecs des générations qui nous ont précédés? Du passé faisons table rase. Quand on veut se bercer d'illusions, il faut éviter de poser un diagnostic.

Quand nos pères et nos mères ont entamé leur carrière de typographes, de soudeurs de transistors, de perforateurs de cartes IBM et de couseurs d'ourlets, se doutaient-ils que leurs métiers auraient disparu bien avant eux? Alors, comment la jeunesse d'aujourd'hui pourrait-elle imaginer ce que sera le marché du travail pendant le quasi demi-siècle que durera leur vie active?

Beaucoup d'étudiants préfèrent l'étude de la psychologie à celle des sciences. On ne peut leur reprocher de trouver la première plus agréable que la seconde, et il est clair que l'on retrouve de bons étudiants dans ces deux domaines (que nous prenons comme simples exemples). Mais y aura-t-il de la place pour tout le monde au joyeux banquet de la carrière psychologique? Si la place vient à manquer, on sacrifiera, comme toujours, les plus faibles. Ceux-ci, à l'âge où l'on s'embourgeoise, seront à nouveau jetés dans l'arène du chômage, souvent sans défense. Les étudiants en sciences seront-ils aussi vulnérables? Non, car le tri se fait dès les premières années, quand il est encore temps, et l'investissement intellectuel que l'on exige d'eux est, de gré ou de force, plus considérable pour tous.

Un travailleur qui aime son métier : Le cordonnier-réparateur-de-bicyclettes.

Mais, objectera-t-on, nous aurons toujours besoin de psychologues, d'aides gérontologues, de conseillers pédagogiques. Et on ne peut contraindre tout un peuple à être ingénieur. Pourtant, il suffit de se livrer à quelques petits calculs. Quel âge aura un jeune étudiant d'aujourd'hui dans 33 ans, c'est-à-dire en 2040? À peine 50, et loin de sa retraite. Le nombre de vieillards sera-t-il alors en hausse ou en baisse? Il est facile de prévoir que pour avoir 75 ans en 2040, il est presque obligatoire d'être né en 1965, justement au milieu d'une classe démographique plutôt creuse. Bon, d'accord, pour les aides gérontologues c'est foutu, mais qu'en sera-t-il des psychologues, dans un monde où les gens devraient être plus détraqués que jamais? Nous pourrions toujours rétorquer que seuls les bons psychologues resteront utiles, et non les mauvais. Mais le problème n'est pas là.

Tant que le développement économique et les ressources planétaires étaient réservés à une minorité, un petit milliard d'Occidentaux, il n'y avait pas à s'inquiéter. Mais voilà que les jeunes Chinois se mettent à étudier les sciences, par millions, et que leurs parents commencent à accaparer une bonne partie de notre pétrole et de notre blé. Et maintenant, les Indiens, un autre milliard, et tous ceux qui vont suivre. À l'avenir, les régions à faible productivité seront au service de celles qui sauront créer une forte valeur ajoutée. Pas de région prospère sans ingénieurs, sans innovateurs, sans entrepreneurs. Sans cette élite productrice de richesse, impossible de fournir un niveau de vie décent aux travailleurs moins qualifiés. Dans un pays pauvre, on n'a pas besoin de psychologues, ni d'aides gérontologues, ni de conseillers pédagogiques. On se contente de domestiques.

Pour jouir d'un métier intéressant, il faut souvent entreprendre des études rébarbatives. En tout cas, il est nécessaire de mettre le plus grand nombre d'atouts dans son jeu. Sait-on d'ailleurs, à 17 ans, ce qui nous intéressera pendant toute notre longue vie? Est-on obligé de choisir à l'aveuglette et de condamner dès le départ toutes les portes de sortie? Bien sûr, certains de ceux qui ont suivi leur ego s'en sortiront, mais que feront les autres? Comme leurs parents, ils mourront d'ennui au boulot, si toutefois ils en ont un.

2007-12-12

La méthode essais-erreurs

La méthode essais-erreurs connaît une certaine popularité dans les milieux pédagogiques et bureaucratiques. On essaie des projets, et on se dit qu'en cas d'échec, il sera toujours temps de rectifier le tir. Bref, le bon sens populaire veut qu'on apprenne de nos erreurs. On se demande rarement si le projet, qui mobilise nécessairement des ressources humaines et financières, aurait gagné à être soigneusement planifié. Non seulement bon nombre de projets consistent à tuer des mouches avec des boulets de canon, mais ils échouent souvent, quand ils ne font pas carrément plus de mal que de bien.

La méthode « tuer des éléphants avec une carabine à plomb » compte également beaucoup d'adeptes chez les pédagos.

Les échecs sont pourtant facilement prévisibles, mais le dogme de la méthode essais-erreurs, hérité d'une religion que l'on pourrait nommer psychologie de la paresse, empêche toute réflexion préalable. Quand on gère les deniers des autres, quand les échecs ne sont pas sanctionnés ni les succès récompensés, pourquoi se préoccuper d'efficacité?

Il existe pourtant un domaine exemplaire où la méthode essais-erreurs est considérée comme une dangereuse fumisterie : il s'agit de l'informatique.

Les méthodes modernes de programmation visent à réduire la complexité afin de prévenir les erreurs. C'est ce qui permet, année après année, la production de logiciels de plus grande envergure, de meilleure qualité, et moins coûteux en temps et en argent. L'utilisation de métaphores est une des façon des réduire la complexité du développement logiciel.

Steve McConnell, dans son classique intitulé Tout sur le code, explique pourquoi la métaphore logicielle la plus productive actuellement est celle de l'architecture. Avant de construire une maison, on examine les besoins de ses habitants et les fonctions qu'elle devra remplir (le même principe vaut pour le développement d'un logiciel). On établit ensuite un plan général. Les détails du plan, pourront être définis plus tard, surtout s'ils n'ont pas d'influence sur la structure. Il reste alors à construire la maison, en respectant les normes en vigueur, tout en vérifiant le travail en cours de route et en se réajustant si nécessaire. En informatique, cette dernière étape serait celle de la programmation proprement dite, qui s'appuie également sur un plan précis et des règles bien établies.

Une des métaphores les plus répandues dans le public consiste plutôt à comparer le programmeur à l'écrivain typique du cinéma hollywoodien. On imagine un bonhomme enfermé dans une pièce, avec ses accessoires incontournables : un clavier, un cendrier et une corbeille pleine de boulettes de papier. Il pitonne, il griffonne, il se relit, il fait la grimace, il chiffonne, il lance la boulette dans la corbeille et il recommence. Non seulement cette métaphore n'est qu'une image d'Épinal, mais elle s'avère désastreuse pour l'informatique, qui doit s'appuyer au contraire « sur une conception et une organisation soignée » (Tout sur le code, Steve McConnell, Microsoft Press, page 17).

La méthode essais-erreurs est l'apanage de l'animal.
(Le philosophe Sergei)

Que fait le mauvais programmeur quand il teste un logiciel en développement? Lorsqu'il se retrouve face à une erreur, nous dit Steve McConnell, ce mauvais programmeur « se contente d'essayer différentes choses jusqu'à ce que l'une d'elle semble fonctionner, c'est-à-dire de programmer par essais et erreurs » [plutôt que chercher à comprendre son propre programme]. Selon le gourou de la programmation informatique, cette méthode laisse non seulement échapper la plus grande majorité des erreurs existantes, mais elle a pour effet d'ajouter des erreurs nouvelles.

La méthode essais-erreurs doit-elle donc être proscrite à tout prix? Lors d'une première étape d'exploration et de « remue-méninges », elle peut s'avérer productive. Mais dès qu'il s'agit de passer à l'action, elle est presque toujours l'apanage des idiots ou des irresponsables.

2007-11-21

Éducation et bureaucratie : Tocqueville l'avait prédit

Pendant que certains pays émergents entreprennent un rattrapage spectaculaire dans le domaine de l'éducation, notre société s'ingénie à implanter des réformes fantaisistes et à bureaucratiser l'art d'enseigner.

Tocqueville avait prévu cet effet pervers de la démocratie, qui conduit les citoyens à préférer l'égalité à la liberté, quitte à abandonner à l'administration publique un champ de responsabilités de plus en plus large. Noyés par une multitude de lois et de règlements censés les protéger de l'inégalité, les citoyens finissent par perdre toute initiative.

Jusque dans les années 1980, les Cégeps étaient encore épargnés par le rouleau compresseur du bureaucratisme, mais, désormais, celui-ci « ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige; il force rarement d'agir, mais il s'oppose sans cesse à ce qu'on agisse; il ne détruit point, il empêche de naître; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète » (Tocqueville - 1840).

Le système éducatif a en même temps changé de vocation : « Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l'âge viril; mais il ne cherche, au contraire, qu'à les fixer irrévocablement dans l'enfance; » (Tocqueville - 1840).

Au lieu de chercher à améliorer la qualité de l'éducation, on se préoccupe désormais de fignoler la qualité des règlements. Ainsi, des milliers d'heures de travail sont détournées vers la fabrication de politiques, qui seront révisées périodiquement par une pléthore de comités locaux, et que le ministère examinera et critiquera périodiquement. Plutôt que de discuter de recherche académique ou d'innovations pédagogiques, les enseignants seront contraints de débattre des virgules d'un règlement aussi vide de contenu qu'épais en volume. Jamais l'expression « un déluge de mots dans un désert d'idée » n'aura autant convenu que pour ce laïus indigeste nommé Politique institutionnelle d'évaluation des apprentissages.

Dans le cadre de troisième plan quinquennal promulgué depuis deux ans, les grands timoniers de l'éducation concoctent la Politique institutionnelle d'évaluation des apprentissages.
Dessin de Renaud Bouret

Si la Politique est jugée valable par les bureaucrates du ministère, on pourra fièrement affirmer, sur le porte-avion du conseil d'administration : « Mission accomplished! ». Dès lors, l'enseignement dispensé par le Cégep sera frappé du label d'excellence, même s'il n'a jamais été examiné de près. Cette moderne danse de la pluie aura évité à l'institution de faire face à ses responsabilités les plus dérangeantes : éliminer l'incompétence et la paresse, tout en encourageant l'effort et le savoir-faire, comme dans toute entreprise digne de ce nom.

2007-10-31

Si vous n'avez rien à dire, dites-le en grec ou en latin

Dans un billet précédent, nous contions l'anecdote du pauvre bougre qui, digérant mal, apprend de la bouche de son médecin qu'il fait de la dyspepsie (mot qui signifie en grec « mauvaise digestion »). Depuis, chaque fois que nous feuilletons un article de psychologie ou de sociologie, nous ne manquons pas de tomber sur des exemples similaires. Voici donc le dernier en date :

Leur découverte commence par un beau matin d'octobre 1887, lorsqu'un certain Monsieur C. s'installe avec un bon livre, et constate avec surprise qu'il ne sait plus lire. « Cécité verbale pure », tel est le diagnostic établi alors par le neurologue Joseph-Jules Déjerine. Aujourd'hui, on parle d'alexie.
(Sciences humaines, octobre 2007, p. 60)

Mais que veut dire cécité verbale au juste? Ça signifie que Monsieur C. est aveugle aux mots, bref qu'il ne peut plus lire. « Merci docteur de m'avoir prévenu… non, non inutile de mettre votre diagnostic par écrit, ça ira comme ça. Au fait, existe-t-il des cas de cécité verbale impure? »

Un siècle plus tard, on a quand même évolué. L'homme de sciences moderne ignorant désormais le latin, il ne se gêne pas pour rendre son verdict en grec. Alexie signifie tout simplement que Monsieur C. est incapable de lire.

Si on croisait dyspepsie (« digère mal ») avec alexie (« ne peut pas lire »), on obtiendrait dyslexie (« lit mal »). Finalement, ce n'est pas si dur que ça, de parler dans un langage savant.

Ce qui nous amène aux propos de l'article cité plus haut. Il y est question des Neurones de la lecture, un ouvrage de l'expert du cerveau Stanislas Dehaene, publié chez Odile Jacob. On y apprend que notre cerveau, bien qu'il n'ait guère eu le temps d'évoluer depuis des dizaines de milliers d'années, possédait déjà la capacité de déchiffrer un texte bien avant l'invention de l'écriture. Selon Dehaene, cité dans l'article, « l'étape charnière de la lecture, c'est le décodage des graphèmes en phonèmes », autrement dit la conversion des lettres en sons. La vieille méthode du B-A-BA est donc la façon idéale d'apprendre à lire.

La méthode dite globale, tant vantée par les pédago, reposerait donc, d'après Dehaene, sur une perception naïve de l'écriture : la reconnaissance globale des mots par les adultes provient d'un automatisme. Bref, pour apprendre à lire avec la méthode globale, il faut déjà posséder une solide expérience de la lecture! Inutile de s'étendre sur le désastre.

Récréation : Et maintenant, jouons à la méthode globale.

Expérience classique du cours de perfectionnement des maîtres :

  • Le pédago inscrit au tableau le mot automobile.
  • Les professeurs qui suivent son cours, réputé de niveau universitaire, doivent avouer qu'ils ont déchiffré le mot globalement, sans analyser les lettres une par une. Les plus cancres s'extasient devant tant de science, les plus intelligents restent légèrement sceptiques.
  • Le pédago inscrit maintenant au tableau le mot Locomotive.
  • Cette fois, la classe est unanime. Tout le monde a reconnu d'emblée la locomotive. Certains distinguent même les roues et la cheminée (d'où l'intérêt du L majuscule).
  • Tous les profs reçoivent une note de A (ou 20 sur 20), et on se quitte emballés d'avoir tant appris, aux frais de l'État.
  • 2007-10-27

    Le mythe du travail en équipe

    « Une équipe non démocratique. »
    Photo : Renaud Bouret - 2007

    Le travail en équipe fait l'objet d'un dogme assez répandu chez les pédagos : « Les jeunes doivent s'habituer au travail en équipe, c'est pour eux une bonne leçon de sociabilité; d'ailleurs ils seront bien obligés de fonctionner en équipe dans leur milieu de travail. »

    Ceux qui s'opposent à cette conception soi-disant démocratique, ouverte, moderne, managériale, américaine (D.O.M.M.A. ®) ne peuvent être que de vieux croûtons frustrés.

    Et si le travail en équipe était une méthode généralement inefficace d'étudier et de produire?
    Et si la vie en équipe était une sorte d'enfer sartrien, un goulag au visage humain?

    L'équipe est rarement choisie librement, elle est imposée à l'étudiant. Il est obligé de vivre, de travailler, de produire en compagnie de collègues qui peuvent être, à des degrés divers, des imbéciles, des ignorants, des paresseux, des tricheurs, des profiteurs. Mais le pédago, ce soi-disant ennemi de la méthode autoritaire, ne demande pas son avis à l'étudiant. Celui-ci n'a rien à redire, le travail en équipe lui fera les pieds, qu'il le veuille ou non, et vive la Légion!

    L'équipe d'étudiants n'a pas de chef. Elle fonctionne sous le régime de l'anarchie. Si les membres coopèrent, l'individu parachuté dans l'équipe a encore une chance d'être productif. Dans le cas contraire, c'est le principe post-Gorbatchévien qui prévaut : le vide du pouvoir met le petit peuple sous la coupe des caïds.

    Beaucoup de sports fonctionnent par équipe. Mais oblige-t-on une équipe sportive à recruter ses membres au hasard? A-t-on déjà vu une équipe de football tenue d'accepter dans ses rangs un lève-tard, un cardiaque, un unijambiste? Non, car le sport, c'est du sérieux. D'ailleurs, on n'y décerne pas de faux diplômes, sans quoi tout le monde s'en apercevrait.

    Ils ont travaillé en équipe pendant toutes leurs études. Pas moyen de trouver quelqu'un qui sache se débrouiller tout seul.

    Dans le milieu de travail, a-t-on jamais vu des équipes formées au petit bonheur la chance? De toute façon, l'équipe est le plus souvent menée par un responsable. L'équipe entièrement démocratique est l'exception. Comme l'équipe de football, l'équipe en milieu de travail est dirigée. Car l'entreprise, c'est du sérieux aussi. Comme pour le football, on y est tenu d'obtenir des résultats. Alors laissons le travail en équipe faire ses ravages dans les milieux de l'éducation et de la bureaucratie gouvernementale. Contrairement à l'entreprise et à la compétition sportive, ce sont des cercles où l'incompétence peut facilement passer inaperçue.

    2007-05-02

    Des notes d'examen inflationnistes

    Les trois timbres ci-contre, émis en l'espace d'un an, témoignent de l'hyperinflation qui a secoué l'Allemagne en 1923. Les deux premiers timbres nous rappellent qu'un million contient six zéros et un milliard en contient neuf, et que les Allemands de l'époque ne l'ignoraient pas. Le second timbre, qui valait 100 marks à l'origine, a dû recevoir une surcharge qui multipliait par dix millions sa valeur nominale. Avant la fin de l'année, une réforme monétaire draconienne donnait lieu à une nouvelle émission : le troisième timbre est libellé à 5 pfennigs, soit 0,05 mark.

    Or, émue par les faibles taux de réussite dans le cours d'introduction à l'économie, la direction d'un Cégep que nous ne nommerons pas, décide d'envoyer des gestionnaires rencontrer les professeurs concernés. Un dialogue de sourds s'engage entre partisans de l'augmentation des compétences étudiantes et partisans de l'amélioration des bulletins. Mais un professeur raisonnable accepte enfin de faire une concession. Puisque le calcul du PIB par habitant est un véritable casse-tête pour les étudiants en difficulté (c'est-à-dire ceux qui intéressent la direction), il propose de supprimer ce calcul. Il est vrai que le PIB se mesure souvent en milliards et la population en millions, et que certains étudiants aboutissent, par exemple, à un PIB annuel par habitant de 46 dollars pour le Canada et de 175 millions de dollars pour l'Éthiopie. Même si le résultat n'aide pas vraiment ces étudiants à analyser la situation économique, il faut reconnaître qu'à quelques zéros près, ils avaient trouvé le bon chiffre.

    Autre innovation audacieuse proposée dans le cadre de cette fructueuse réunion financée par les contribuables, celle des taux de croissance « approximatifs ». Chacun sait qu'une hausse de 10 % suivie d'une hausse de 20 % aboutit à une hausse cumulée de 32 % (de la même façon que 1,10 × 1,20 = 1,32). On peut en déduire qu'un taux d'intérêt de 32 % combiné à une inflation de 20 % ne rapporte en réalité que… 10 %. Mais voilà, ce genre de concept donne mal à la tête aux étudiants les plus ignorants, même s'il fascine les autres. Alors, pourquoi ne pas proposer, à tout le monde, une formule simplifiée : dorénavant, un taux d'intérêt de 32 % combiné à une inflation de 20 % rapportera 32 – 20 = 12 %. Le résultat est faux mais il est facile à calculer. Le professeur qui nous propose cette nouvelle méthode pédagogique assure que la Banque du Canada se sert de la même simplification. La représentante de la direction voit cette innovation d'un bon d'œil, « si cela peut aider les étudiants ». Voilà une façon habile d'aider les ballots.

    Évidemment, il n'est pas question de permettre aux banques de se montrer si cavalières avec le rendement de nos propres fonds de retraites, ni au ministère de l'éducation de truquer ainsi nos soi-disant augmentations de salaire. La formule proposée n'est valable que dans le cadre scolaire! Après tout, l'école est là pour fabriquer des étudiants diplômés et non des travailleurs compétents.

    On nous dit d'ailleurs que la formule exacte du taux de croissance a perdu de son intérêt, à une époque où l'inflation est redevenue faible. Mais voilà, nos étudiants ont une longue vie devant eux, au moins 45 ans avant la retraite, presque l'éternité. Et si le taux d'inflation se remettait à faire des siennes d'ici là, Achtung! La compétence acquise dans notre cours d'économie deviendrait une désastreuse… incompétence.

    (Voir les précédents billets sur les poulets de trois livres qui en pèsent deux et l'approche par incompétence.)

    2007-02-14

    L'approche par incompétence

    Bai Lide en 2004 Légende : « Si la main du professeur de langue est capable de chausser un soulier chinois, elle possède automatiquement la compétence de chausser un soulier allemand, espagnol ou anglais. »
    (Louis-Lazare ZAMENHOF II)

    Avec l'avènement de l'approche par compétences dans les années 1990, chaque Cégep (premier cycle de l'enseignement supérieur au Québec) a été amené à redéfinir l'ensemble de ses programmes et de ses cours. Finis les objectifs et les méthodes pédagogiques, et place aux compétences et aux standards. L'opération a duré plusieurs années et exigé des centaines de milliers d'heures de réunion à travers le pays. Les cours ont été adaptés aux besoins spécifiques des régions. Aujourd'hui, par exemple, quelques 25 étudiants de Techniques administratives du Cégep de l'Outaouais bénéficient d'un cours de macroéconomie taillé sur mesure et unique au monde. Rien à voir avec le concept dépassé d'économie d'échelle.

    Désormais, les plans de cours distribués aux étudiants doivent être construits à partir d'un plan cadre, adopté localement d'après une ébauche nationale, et l'enseignement des langues n'a pas échappé à cette contrainte. C'est ainsi que le plan de cours de Chinois I a été adopté en 2001, et le plan cadre qui lui servait de guide en… 2005!

    Tant que l'on mettait la charrue pédagogique avant les bœufs bureaucratiques, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, Mais, à partir de 2005, il a donc bien fallu se plier aux directives des pédagogues du ministère de l'Éducation, du Loisir et du Sport [sic]. Selon ces doctes spécialistes, l'énoncé de la compétence du cours de Chinois I se lit comme suit : Communiquer dans une langue moderne de façon restreinte. Cette compétence, brillamment définie, est d'ailleurs la même pour toutes les langues modernes et porte la même cote officielle. Les étudiants de Chinois I, Allemand I ou Espagnol I atteignent donc la même compétence. Et comme une compétence ne peut, par définition, être maîtrisée deux fois, il s'en suit qu'un étudiant qui a terminé son cours de Chinois I n'a pas le droit de s'inscrire en Allemand I ni en Espagnol I. On conviendra que cette règle surréaliste ne fait pas l'affaire des apprentis polyglottes. Le département des langues a bien sollicité une dérogation à la règle, en 2004, 2005 et 2006, mais son appel est resté sans réponse. Il semble que le problème soit bureaucratiquement insoluble, c'est pourquoi nous le soumettons aux lumières du public. En attendant, le seul moyen pour un étudiant de goûter à plusieurs langues est d'adopter un parcours tel que : Chinois I, suivi d'Allemand II, puis d'Espagnol III (authentique!). Ça, l'approche par compétences le permet!

    Récréation : Jouons à l'approche par compétences!

    Voici une liste de « critères de performance » (expression ésotérique forgée par les néopédagogues) que le ministère a imposés dans le cours de Langue étrangère I. Le jeu consiste à accoler le bon adjectif au bon critère.

    Adjectifs : juste, explicite, logique, convenable, appropriée, cohérent.

      Critères :
    • Identification ______ des mots et des expressions idiomatiques.
    • Reconnaissance ______ du sens général de messages simples.
    • Association ______ entre les éléments du message.
    • Utilisation ______ des structures de la langue dans des propositions principales et coordonnées.
    • Application ______ des règles grammaticales.
    • Enchaînement ______ d’une suite de phrases simples.

    Solution : les adjectifs sont dans le même ordre que les phrases à compléter. Mais ceux qui les ont mélangés ont néanmoins atteint la compétence de néopédagogue.

    Si on applique le raisonnement par l'absurde, ce qui semble très approprié dans ce dossier, on pourrait définir l'incompétence des étudiants par les critères suivants :

    • Identification injuste des mots et des expressions idiomatiques.
    • Reconnaissance inexplicite du sens général de messages simples.
    • Association illogique entre les éléments du message.
    • Utilisation non convenable des structures de la langue dans des propositions principales et coordonnées.
    • Application inappropriée des règles grammaticales.
    • Enchaînement incohérent d’une suite de phrases simples.

    Un des « critères de performance » imposés nous a posé un problème particulier. Il s'intitule « utilisation des verbes au présent de l’indicatif (à l'oral et à l'écrit) ». Étant donné que le chinois, comme beaucoup de langues dites étrangères, ignore ce type de conjugaison, nous avons essayé de biffer cet article du plan cadre local. Mais le fichier de base fourni par le ministère est protégé, par un mot de passe, contre l'effacement. On peut le compléter, mais on ne peut rien en retrancher. Il s'en suit que nos étudiants sont désormais les seuls au monde à « utiliser des verbes chinois au présent de l'indicatif ». Les Chinois eux-mêmes en sont tout à fait incapables.

    2007-02-11

    Des poulets de trois livres qui en pèsent deux

    Il y a deux ou trois ans, on demandait aux professeurs de Cégep (premier cycle de l'enseignement supérieur au Québec) de tenir un journal de leurs activités. C'est ce qu'on appelle la règle de l'imputabilité, un joli mot à la mode qui fait « entreprise privée ». Évidemment, personne n'est venu nous réclamer le résultat, le but étant de compliquer la tâche des travailleurs et non d'augmenter leur productivité. Pour éviter que ce journal soit perdu à la postérité, nous avons décidé d'en publier quelques épisodes ici. En partant du principe qu'il vaut mieux laver son linge sale en famille, mais que tout linge non lavé après un an et un jour gagne à être montré au public, nous avons éliminé de notre sélection tous les problèmes qui ont été résolus depuis, c'est à dire aucun.

    Il semble que nos bureaucrates du ministère de l'Éducation se soient intéressés aux méthodes de gestion soviétiques afin de reproduire ici celles qui fonctionnaient le moins là-bas. Un ami roumain me confiait que, dans la ferme modèle qu'il administrait sous Ceaucescu, la production de poulets augmentait de 20 % chaque année. Bref, il pulvérisait systématiquement les objectifs du plan, en créant des centaines de milliers de volailles virtuelles. Pour conserver son poste de cadre, il valait mieux pour lui aligner des zéros dans ses registres comptables que produire des poulets en chair et en os. En fait, les deux objectifs étaient devenus contradictoires.

    On a donc demandé aux Cégeps de transmettre au Ministère leurs plans de réussite. D'où la directive qui fut transmise à notre discipline, la science économique, de faire grimper les taux de réussite de 50 % à 70 % en cinq ans, dans le cours d'introduction. Avec quels moyens? Dame, il suffisait de progresser de 4 % par an et le tour était joué! C'est du moins le Plan quinquennal que nous suggérait notre « Service de Recherche et Développement » d'alors. Nous avons bien proposé quelques mesures concrètes : meilleure sélection des étudiants à l'entrée; cours de rattrapage pour les plus faibles; atelier de récupération, etc. Mais, par définition, les solutions aux nouveaux problèmes ne sont jamais prévues par les règles bureaucratiques en place. Nos propositions restèrent donc sans réponse.

    Pour mener à bien notre plan de réussite, il nous restait cependant une solution miracle. De la même façon qu'un poulet peut peser deux livres sur la balance et trois livres sur l'étiquette, un étudiant faible peut se voir accorder une note élevée. Car la séparation des pouvoirs n'existe pas dans l'enseignement supérieur. Le professeur est à la fois juge et partie. C'est lui qui détermine le niveau de l'examen à partir duquel seront évalués ses propres étudiants. Pour augmenter le taux de réussite il est donc nécessaire et suffisant de diminuer les exigences d'un cours. Plus le niveau d'éducation dispensé sera médiocre, mieux le Cégep pourra être coté au Ministère, qui se montrera alors généreux en primes de rendement versées aux gestionnaires. Si certaines branches et certains programmes résistent à ce nivellement par le bas, d'autres ont commencé à céder aux pressions.

    A-t-on déjà vu une souris préférer la photo du plateau de fromages à un morceau de gruyère, un cavalier qui confond la plus noble conquête de l'homme avec le mot « cheval », ou un voyageur qui croit qu'un billet d'avion et un voyage de mille kilomètres sont équivalents? Pourtant, la note obtenue par un étudiant est devenue une fin en soi et non la confirmation d'une réussite. Le symbole est maintenant plus important que la réalité. Or, dans le système d'éducation, la note est la chose qui coûte le moins cher. On peut même affirmer que son coût marginal est nul.

    La pauvre poule de notre ami roumain, une fois plongée dans son pot dominical, ne pouvait plus dissimuler sa maigreur ni remplir des estomacs affamés. Elle ne faisait pas illusion bien longtemps. Mais nos étudiants bardés de diplômes obtenus grâce à des examens dévalués, combien d'années faudra-t-il pour que leurs lacunes apparaissent au grand jour? Comment se défendront-ils alors dans la jungle du marché du travail en voie de mondialisation? Quand leur automobile tombera en panne, notre étudiant dira à son coéquipier étranger : « Moi, j'ai obtenu une moyenne de 90 % », mais on lui répondra : « Et moi, je sais réparer un moteur ».

    (D'après un texte de l'automne 2004)