2011-10-27

Les Chinoises

Le roman Les Chinoises, de Renaud Bouret, est paru en librairie et sur Amazon.ca le 26 octobre 2011.

Un lancement est prévu pour le 17 novembre 2011 à 17h à la bibliothèque du Cégep de l’Outaouais (Local 2.605, 333 boulevard de la Cité des Jeunes à Gatineau).

Pour plus d'informations veuillez consulter le site Les Chinoises.

2011-10-17

Les chnèques

Le chnèque du Kram (photo:Renaud Bouret)

Peut-on revisiter ses rêves?

Il est de ces mots de l’enfance que l’on ne trouve dans aucun dictionnaire, des mots dont l’existence semble limitée à un seul village, voire à une seule époque. Il y a les frigolos glacés, les bogas bien fraîches et les bombalonis tous chauds. Bon, ces mots existent, sans aucun doute, tout le monde les connaît. Mais le mot « chnèque » a-t-il encore cours? Je ne l’ai guère entendu depuis que j’ai quitté ma chère Carthage.

Tous les dimanches, après la messe dans la cathédrale, précédée de trois heures de jeûne, nous descendions, affamés et en famille, jusqu’au village du Kram. Là, dans une rue oblique, se trouvait notre boulangerie attitrée, avec ses croissants, ses pains au chocolat, ses brioches au sucre… et ses chnèques, sortes de danoises rondes, bien rebondies et recouvertes d’un glaçage blanc. Il m’arrive parfois de rêver à cette boulangerie, et aux boutiques voisines : celles du plombier maltais, du marchand de granites, du photographe et du vendeur de scoubidous. Je déambule dans cette rue jusqu’à mon réveil inopiné.

Cinquante ans plus tard, à la faveur d’un pneu crevé providentiel, cadeau d’un amas de gravats obstruant une ruelle de Salammbô, nous voici coincés dans une station service, à deux pas du Kram. Pendant que le mécanicien répare la roue, ma femme me suggère d’aller faire un tour dans la fameuse boulangerie aux chnèques. Car ma femme est la seule Japonaise qui connaisse les mots « frigolo, boga, bombaloni, et chnèque », qu’elle chérit comme étant une partie de moi-même. Existe-t-il une plus belle preuve d’amour?

Il y avait autrefois, au Kram, un immense centre commercial, très animé, constitué d’une dizaine de petites boutiques alignées contre un marché couvert. La nuit, lorsque les stores de fer étaient baissés, l’endroit, désert, devenait méconnaissable. On croyait alors passer devant une série de garages individuels, préfigurant la solitude de la vie d’un homme.

Aujourd’hui, on a peine à retrouver le centre commercial d’antan, car les boutiques se succèdent sans interruption, sur un kilomètre. Mais nous y voici enfin, et le marché couvert est toujours là, avec son poissonnier, son boucher et ses marchands de légumes. Il n’y manque que les mouches du boucher, qui cache maintenant sa viande dans un réfrigérateur.

La rue en diagonale se trouve par là, près de la sortie du marché. J’hésite un peu sur la route à prendre. Pour plus de sûreté, je fouille au plus profond de la mémoire de mes rêves, et je me laisse guider, immanquablement, sur le droit chemin. C’est bien elle, ma rue oblique, elle n’a pas changé. Mais la boulangerie existe-t-elle encore, après cinquante ans?

Je m’arrête d’abord devant une pâtisserie orientale. Décidément, je ne reconnais rien. Essayons un peu plus loin. Et, comme de juste, nous tombons sur la vitrine d’une boulangerie remplie de brioches dont certaines ressemblent étrangement aux chnèques. Entrons et usons, carrément, de la méthode expérimentale.

Étrange comme le visage du boulanger, un homme d’une cinquantaine d’années, me paraît familier. Serait-ce le boulanger d’autrefois? Non, impossible, l’homme qui se tient devant moi venait à peine de naître à l’époque où mon père nous conduisait ici.

« Bonjour Monsieur. Deux chnèques, s’il-vous plaît. »

Je m’attendais à un « Quoi? Vous dites? Qu’est-ce que c’est? ». Mais non, Ô miracle, la formule magique a fonctionné. Le bonhomme, sans sourciller, attrape dans la vitrine les deux brioches au glaçage blanc. Le mot « chnèque » existe vraiment, et il est encore en circulation.

Je ne peux m’empêcher de faire quelques confidences au maître boulanger. « Vous savez, Monsieur, mon père nous amenait ici tous les dimanches, autrefois, et je choisissais toujours un chnèque. » Le bonhomme me montre alors le portrait encadré d’un digne personnage moustachu, qui trône au dessus de la porte de l’arrière-boutique : « Alors c’était mon oncle qui vous servait. Il a fondé ce commerce en 1959, et j’ai pris sa succession lorsqu’il est mort. »

Voyage dans le passé, voyage dans un rêve, voyage dans un monde immuable.

Et le boulanger de neveu m’explique son idéal, son respect de la tradition, ses méthodes artisanales, sa recette de l’orgeat à l’amande amère. C’est à son tour de me faire des confidences, de raconter comment, avant la révolution, il était convié au palais présidentiel où il devait œuvrer sous la surveillance des mitraillettes : « Imbécile, disait-il au soldat qui le guettait, baisse le canon. Si je voulais tuer ton président, il me suffirait d’ajouter un simple ingrédient à la pâte. »
— Plutôt que d’empoisonner le président, dis-je, vous auriez mieux fait d’empoisonner sa femme.
Mais suggestion le réjouit. Cet homme, bon comme le pain, me serre la main chaleureusement, les yeux pétillant de malice. Et surtout, il refuse désormais de me faire payer les chnèques.

Le bonhomme a beaucoup bourlingué. Il se rappelle que, de retour en Pologne, où il avait séjourné un ou deux ans, il avait usé de la même méthode que moi pour retrouver son chemin. Il avait simplement fouillé dans un de ses rêves familiers et suivi ses propres pas.

2011-10-09

Plumard

(Dessins de Renaud Bouret)

On dit souvent que l’anglais possède un vocabulaire plus riche que le français lorsqu’il s’agit de décrire la réalité concrète. Et on cite, immanquablement, les multiples façons de dire « ça brille » : glitter, glimmer, glisten, sparkle, etc. Disons tout simplement que l’anglais possède un vocabulaire varié sur le thème de la lumière.

Essayons maintenant de traduire en anglais les expressions : « bêta, niaiseux, triple buse, demeuré, lourdaud, gourde, crétin, tronche d’ail, tête de nœud, roi des cons, etc. ». Le français arrive au moins à égalité avec l’anglais. Quant au japonais et au chinois, il font alors piètre figure. En lisant un manga en version originale, on s’aperçoit que les insultes se résument presque toutes à baka (idiot) ou ahō (crétin). En chinois, on ne trouve guère plus d’une demi-douzaine de variantes du mot « idiot », là où le français en compte une bonne trentaine. Et quand il s’agit de parler des plaisirs du plumard ou de la table, le gaulois, pardon, le français bat non seulement l’anglais à plate couture, mais il laisse le japonais et le chinois sur le carreau.

Cherchons le verbe se gaver dans le Larousse français-chinois. On y trouvera chī hěn duō, qui signifie, tout simplement « manger beaucoup ». Le verbe « s’empiffrer » est traduit par dà chī qui veut dire « manger grandement ». Tout ça ne fait pas très « goinfre ». Cela dit, la « langue de Mao » possède indéniablement un très vaste vocabulaire technique et littéraire. Il n’y a qu’à peser un bon dictionnaire chinois pour s’en convaincre.

On trouvera probablement des explications historiques et sociales à ce phénomène, mais concentrons-nous ici sur les contraintes phonétiques. La marge de manœuvre phonétique des mots chinois et japonais est beaucoup plus restreinte que celle des mots français. Le chinois est limité à quelques 400 syllabes préfabriquées, et le japonais n’a droit qu’à une succession de consonnes et de voyelles (ou de diphtongues). Les mots plumard, pieu, pageot, pucier et paddock, qui commencent d’ailleurs tous par un « P », ont chacun leur résonnance bien distincte, du moins pour une oreille française. En chinois, le mot plumard serait par contre imprononçable : la première syllabe commence par deux consonnes (le maximum permis est d’une seule consonne) et la seconde syllabe se termine par un « R » (« N » et « NG » sont les seules consonnes admises en fin de syllabe). En japonais, plumard se prononcerait « purumaru », mot qui, s’il existait, ressemblerait à n’importe quel banal mot japonais.

Dans le dictionnaire français-chinois de l’argot, le mot « plumard » est traduit par chu­áng, mot qui signifie tout bêtement « lit » et qui possède une ribambelle d’homophones ou de quasi-homophones (chuáng : bannière; chuǎng : se précipiter; chuàng : établir; chuāng : blessure; chuāng : fenêtre…). « Grimper au plumard » se traduit par un prosaïque shàng chuáng, mot à mot « monter sur le lit »… probablement pour y dormir.

2011-08-07

Une langue sans pronoms?

Dupont se lève, il prend son parapluie, et il sort.
(Dessins de Rié Mochizuki)

Les pronoms existent-ils vraiment en japonais?

Il existe bien un pronom de la troisième personne (« kare » : lui, elle), mais il n’est guère employé en tant que pronom. Une phrase tel que « Dupont se lève, il prend son parapluie, et il sort. » se traduira par « Hashimoto se lever. Prendre parapluie. Sortir. ». Même l’adjectif possessif « son » a disparu de la phrase japonaise.

• Je, moi : Watashi, Atashi, Boku, Ore
• Tu, toi : Anata
• Il, lui, elle : Kare, Kanojo
わたし、あたし、ぼく、おれ、あなた、かれ、かのじょ、私、僕、俺,彼方、彼、彼女

Il n’existe pas non plus de véritable pronom de la deuxième personne en japonais. Théoriquement, on devrait utiliser « anata » (toi, tu), mais ce n’est guère poli. On se gardera bien de dire, crûment, « Tu es libre demain? ». Il vaut mieux s’adresser à son interlocuteur en utilisant directement son nom : « Hashimoto est libre demain? ».

Hashimotosan wa okite, kasa o motte, dekakemasu.
橋本さんは起きて、傘を持って、出かけます。

Les femmes utilisent souvent le terme « anata » pour appeler leur mari. « Anata… gomi o suteru? », littéralement  « Toi… sortir la poubelle? ». Ce qui tend à montrer que « anata », comme « kare », est plutôt un nom qu’un pronom. La Japonaise appelle son mari « anata », comme la Française l’appellerait « chéri » et la Québécoise « Pitou ».

Un langue sans pronom… Des phrases sans sujet, pour la plupart… Voilà qui pourrait sembler étrange pour des gens normaux, comme vous et moi, qui savent pertinemment qu’une phrase bien construite se compose d’un sujet, d’un verbe et d’un complément d’objet. Non seulement « kare » n’est pas un véritable pronom, mais il est aussi bien masculin que féminin. Les Japonais sont-ils bizarres, qui ne distinguent pas entre le « il » et le « elle »! Ils sont sexistes, c’est bien connu, comme certain-e-s militant-e-s de la tolérance se plaisent à le rabâcher, avec une certaine condescendance.

Mais, selon le proverbe Zen, « le saule qu’on empêche de pousser dans son jardin ressort de l’autre côté du mur » (©). Et il en va de même pour toutes les langues, qui trouvent toujours un coin pour fleurir. Saviez-vous que les Japonais possèdent plusieurs pronoms « je ». Il y a le « je » au masculin (« boku »), au féminin (« atashi »), au neutre (« watashi »), au masculin familier (« ore »), au neutre poli (« watakushi »). Dire que les francophones doivent se contenter d’un simple et unique pronom pour nommer toutes ces réalités. Nous ne distinguons même pas les femmes des hommes! Que font Martine Aubry, Eva Joly et Ségolène Royal! D’accord pour le Big Mac halal, le défilé du 14 juillet sans trouffions et la chasse aux professeurs pédophiles, mais il ne faudra quand-même pas oublier de réformer la langue française et de la purger enfin de ses relents patriarcaux. Prenons exemple sur les Japonais-e-s, que diable!

2011-04-04

Nuit blanche sur la banquise


Rivière des Outaouais, 3 avril 2011

Aimer, c'est regarder ensemble dans la même direction.

Notre monde s'agrandit de jour en jour.

Entre les deux mon cœur balance.

2011-02-26

Qu’est-ce qu’un préjugé?

Beaucoup de gens ne distinguent pas la pruche du sapin baumier, ni même le chêne du peuplier. On ne les accusera pas de mépriser la race des arbres. D’ailleurs, pour quelques-uns, il n’existe que trois sortes d’arbres : les conifères, les feuillus… et les pommiers — ces derniers parce qu’il y a des pommes accrochées aux branches. Certains quidams aiment à imiter les langues exotiques, dont, par définition, ils ne connaissent à peu près rien. Beaucoup d’entre nous ont, un jour ou l’autre, prononcé une phrase en pseudo-chinois, du genre « tching tchang tchong ». Si une telle imitation pouvait convaincre notre entourage, il est peu probable qu’un Chinois y ait reconnu, de près ou de loin, un seul mot de sa langue.

Personnellement, je trouve que rien ne ressemble plus à la Neuvième symphonie d’Anton Bruckner que la Huitième symphonie d’Anton Bruckner. À ce titre, je possède un cerveau ordinaire, qui contente d’abord de distinguer les grandes lignes avant de faire de la dentelle, un cerveau qui met les choses étrangères dans le même panier avant d’en savoir plus, un cerveau qui, en faisant preuve de préjugés, me renseigne déjà sur ce dont je ne connaissais rien à priori : cette musique, c’est du Bruckner, c’est une symphonie. Rien ne m’empêche d’approfondir le sujet par la suite.

Plus les choses nous sont familières, plus on perçoit leurs différences.

Lorsque je suis arrivé à Marseille, après avoir quitté ma chère Tunisie, un fait étrange m’est apparu : beaucoup de Français de la métropole se ressemblaient, surtout dans la classe de troisième du lycée Périer, et notamment les élèves Esposito et Spadoni, que j’ai longtemps confondus. Je me demandais comment les collègues pouvaient faire pour les reconnaître. Utilisaient-ils une technique connue uniquement des Français de souche? Ou bien est-ce que mon petit cerveau d'adolescent avait accroché sur quelques détails particulièrement signifiants pour un Carthaginois : cheveux frisés dépassant sur les oreilles et accent du Midi. Or, un mois plus tard, je trouvais qu’Esposito et Spadoni n’avaient pas, mais vraiment pas, la même bobine.

Si un Chinois trouve que tous les Occidentaux se ressemblent, ça n'empêche pas une mère de reconnaître ses propres jumeaux.

Dix ans s'écoulèrent, et, en visitant le consulat du Canada à Marseille, un phénomène similaire se reproduisit. Tous les Québécois présents sur les lieux avaient un air de famille, le même que ceux des personnages de Gilles Carle, Claude Jutra et autres Pierre Perrault, qui défilaient sur le petit écran aux heures creuses du ciné-club. Un je ne sais quoi, des yeux plus écartés (ou plus rapprochés) que la moyenne, un front bas (ou haut), une démarche oblique. Difficile à définir. Mais je fus alors en mesure de distinguer, sans défaillir, à l’intérieur du consulat, les Québécois des indigènes Marseillais.

Aujourd’hui, je ne trouve plus que les Québécois se ressemblent, car j’ai eu le temps d’approfondir la question. Il n’en demeure pas moins que mon préjugé initial constituait alors une source d’information non négligeable et particulièrement économique.

Face à une situation étrangère, notre cerveau, tout naturellement, fait appel aux préjugés.

On rencontre un zèbre pour la première fois, et on se garde bien de se placer derrière lui, de crainte que, comme son frère l’âne, il n’ait soudain l’idée saugrenue de nous envoyer une ruade. Préjugé qui peut s’avérer salutaire, et qui ne porte pas à conséquence.


Dessin : Rié Mochizuki

On tombe sur un bizarre truc en bois, à trois dents, et on se dit, au fond de soi-même « ah, c’est une fourchette », alors que, jusque-là, une fourchette était un machin en acier inoxydable avec quatre dents, de taille légèrement inférieure. Grâce à ce préjugé, en en sait déjà beaucoup sur cet objet qu’on ne connaissait ni d’Ève ni d’Adam. On peut l’utiliser pour remuer la salade, pour repêcher un os à moelle au fond de la marmite, pour se gratter le dos ou pour décrocher une pomme sur la plus haute branche.

Devant une situation inconnue, notre cerveau fonctionne volontiers par préjugés. Il classe les nouveaux objets dans de vieux paniers. C’est non seulement un moyen rapide et économique d’obtenir de l’information, même grossière, sur les choses inconnues, mais c’est souvent le seul moyen efficace à court terme. Pas de préjugés, pas d’intelligence, pas d’être humain. Quel paradoxe!

Notre cerveau fait constamment appel à ce procédé, il est, en quelque sorte, conditionné par les préjugés, sans lesquels nous serions toujours en train de réfléchir, sans jamais avoir le temps d’agir. Il n’est donc pas étonnant que les préjugés, que ce soit envers les fourchettes, les ânes ou les étrangers, nous viennent naturellement à l’esprit. Le tout est d’être conscient de ce processus, de reconnaître ses limites, et de ne pas ériger en principes et en lois, ce qui n’est qu’approximation rapide et commode.

On serait tenté d’opposer le mécanisme inductif des préjugés à celui, déductif, de la raison. Mais il se trouve que l’induction est la principale source d’acquisition d’une information nouvelle. Les déductions ne font que mettre en ordre et en relief, l’information dont nous disposons déjà. Sachant que X est le fils de mon père, mais qu’il n’est pas mon frère, que puis-en déduire? Tout simplement qu’il n’est autre que moi. Sachant que Y est né en Tunisie, et qu’il aime faire la cuisine, rien ne m’empêche de croire qu’il connait la recette du couscous. Dans le premier cas, je n’ai rien appris de nouveau à propos de X, je n’ai fait qu’y voir plus clair dans l’information qui m’était déjà disponible. Dans le second cas, je connais déjà quelque chose sur Y, parfait étranger, avec une probabilité de me tromper relativement faible.

Avis : Tous ceux qui trouvent qu’Adam a un air pas catholique sont pris en flagrant délit de préjugé.
Dessin : Rié Mochizuki

L’induction et la déduction sont donc les deux mamelles de l’intelligence. Se méfier de l’induction, et de son frère le préjugé, c’est marcher sur une seule jambe, c’est tout simplement contreproductif, et même naïf. Un des premiers devoirs de la personne qui se définit comme large d’esprit, c’est de s’interroger sur le mécanisme du préjugé. Clouer le bec aux préjugés, sans autre forme de procès, les interdire par décret, c’est faire preuve d’un zèle suspect, qui conjugue ignorance et intolérance. C’est commettre un préjugé par excellence.

2010-08-21

La complication volontaire

Pour John Dvorak, éditorialiste à PC Magazine, la vocation naturelle du iPad est de se retrouver rapidement au fond du garde-robe. Mais, pour en consoler les propriétaires, on a fait de cet objet inutile un objet de culte. Les inévitables articles à propos des « Dix ou des Cent meilleures applications pour votre iPad », applications qui sont toutes aussi futiles les unes que les autres, n’ont d’autre but que de consoler les fidèles, et, par le fait même, d'augmenter le tirage des cyberjournaux à potins. (Stop the Apple iPad Fanboy Articles, PC Magazine, 29 juin 2010)

Il va de soi qu’une telle provocation de Monsieur Dvorak suscite des réactions indignées parmi les disciples d’Apple. Un certain Qoqo souligne que :
« (...) The iPad's utility, at least for me, is the sum of its parts. It becomes whatever app it's running. On the road, it's a GPS. In bed, it's a Kindle. In the kitchen, it's a cookbook. In the supermarket, it's the shopping list derived from the cookbook. In a spare moment, it's one of many games. It remotely controls the speakers in every room of my house, and selects what tunes they are playing. It's an eye chart that let's (sic) me know when it's time for new glasses. It doesn't brew beer though. Oh well. At least this iPad user is able to acknowledge its faults. »

(Traduction : « Selon moi, l’utilité du iPad réside dans la somme de ses parties. Ce sont les programmes qu’il exécute qui font le iPad. Sur la route, c’est un système de géolocalisation. Au lit, c’est un livre numérique. Dans la cuisine, c’est un livre de recettes. Au supermarché, c’est une liste d’épicerie synchronisée avec le livre de recettes. Dans les moments de loisir, c’est une panoplie de jeux. Le iPad contrôle à distance tous les haut-parleurs de ma maison, et choisit les chansons qu’ils diffusent. Il se transforme en tableau d’examen de la vue pour me signaler le moment où je dois changer de lunettes. Il est vrai qu’il ne brasse pas de bière. Mais que voulez-vous? Au moins, l’utilisateur que je suis accepte de reconnaître les limites de son iPad. »)

Comment expliquer une telle ferveur pour un objet qui, en somme, résout des problèmes qui paraissaient naguère superficiels, voire inexistants? Entre un système de son et rien du tout, il y a une énorme marge. Pouvoir écouter un concert chez soi, ça relève presque du miracle : le système de son a une utilité marginale élevée. Par contre, quand il s’agit d’ajuster ses haut-parleurs avec une télécommande plutôt que de le faire avec ses propres pattes, la différence est minime : l’utilité marginale est faible.

Dans une société d’abondance matérielle et de disette culturelle, le gadget est devenu une fin en soi. Et cela est d’autant plus vrai que l’utilité marginale du truc-chose est proche de zéro. C’est le syndrome de la bouteille d’eau. Le simple marcheur ne se déplace plus sans sa petite gourde, à laquelle il se sustente toutes les cinq minutes, oubliant qu’il possède un réservoir naturel et gratuit, son estomac. Il est devenu impossible de patiner ou de pédaler en paix sans se heurter à ces maniaques du bidon, qui s’arrêtent à tout bout de champ, en plein milieu de la piste, pour téter au goulot.

À quoi peut bien servir une liste d’épicerie synchronisée avec le livre de recettes? Comment fait-on marcher ce machin? Quelles sont les procédures de migration à effectuer quand on change de iBidule? Un cuistot digne de ce nom préfèrera se promener sur le marché, avec quelques projets en tête, et choisira ses ingrédients au gré des saisons. À moins de souffrir d’un handicap intellectuel sévère, il préfèrera son iCerveau à son iPad.

Au fait, à quoi sert le supermarché? À se procurer de la nourriture. Pour tout être humain, il existe une différence considérable entre un pain et pas de pain. À côté de ce problème fondamental, le fait que la liste d’épicerie soit stockée dans un cerveau, sur un calepin ou sur un iPad paraît bien insignifiant. Mais quand tout le monde se sera greffé un iPad quelque part, les chercheurs s'attèleront à satisfaire des besoins encore plus insignifiants. Qui sait, on verra peut-être une liste d’épicerie affichant automatiquement, en face du mot aubergine, la photo en 3-D d’une aubergine en chair et en os. Waoh! On aura oublié que, sur les marchés de Babylone, de Thèbes et de Carthage, les plus humbles des chalands voyaient déjà les aubergines en trois dimensions, à l’aide d’un gadget gratuit nommé paire d’yeux. Même lorsque l’utilité marginale tend vers zéro, il y aura toujours un conquistador de la modernité pour rêver de la diminuer davantage.

Cette fresque, découverte près de la tombe du frère de Ramsès II et représentant une scène typique du marché aux aubergines à l’époque de la XXIe dynastie prouve l’existence de la 3-D dès le deuxième millénaire avant notre ère. Notons que le scribe a commis une faute d'orthographe, puisque le verbe « regarder » s’écrivait normalement avec deux yeux, jusqu'à la réforme de la XXIVe dynastie. (Dessins de Champollion)

Que dire de ces haut-parleurs automatiques dans les six pièces de la maison, elle-même occupée par deux personnes en moyenne? Autrefois, c’était l’inverse : deux pièces, six personnes… et un seul électrophone. Et, par-dessus le marché, il fallait se lever pour changer les disques. Simple détail pour un mélomane, quand la véritable question était de pouvoir ou non écouter un air de Rossini (ou d’Enrico Macias). Aujourd’hui, grâce à son iMachin, Monsieur Qoqo peut contrôler à distance une douzaine de haut-parleurs jouant du boum-boum (« Who's that there guy Rossini, anyway? »).

« Ami iPadophile, il est temps de t’acheter des nouvelles lunettes. », proclamera le iPad dans ses haut-parleurs stéréo. N’est-ce pas là l’application la plus fascinante de ce iTruc? Tellement fascinante qu’un homme sensé n’y aurait jamais pensé. Un être primitif (du XXe siècle) se serait dit « Voici arrivé le moment de mon rendez-vous annuel chez l’oculiste » ou  « Il me semble que ma vue a baissé, je devrais consulter un spécialiste ». L’utilité d’une paire de lunettes était alors évidente (ça valait toujours mieux que de se cogner toute sa vie aux lampadaires, en s’excusant d’un « Pardon Madame »). En comparaison de l’invention de la lentille en verre par les Vénitiens, à combien se monte l’utilité du programme de test d’acuité visuelle sur iChose?

Les maniaques des iGadgets seraient-ils des rétrogrades qui s’ignorent? Plus la technologie se perfectionne, plus l’interface doit singer le monde primitif. Les livres électroniques sont rangés sur l’écran dans une imitation de bibliothèque en métal imitant le plaqué imitant le bois. Leurs pages se tournent avec le doigt, comme une page de livre, dans un bruit de papier froissé synthétisé à 192 kbits/s. Prochaine percée technologique (™ en instance), un bruiteur de tournage de pages électronique adapté au mouvement du pouce sur l’écran tactile. Jouissance cybernétique garantie. D’autant plus que Monsieur Qoqo avoue qu’il couche déjà avec son iPad.

« Mon BaïPad et moi »
Dessin de Rié Mochizuki

2010-07-24

Deux poids, deux mesures

Quel est le volume de cette tasse de 20 centilitres en mesures québécoises?

Lorsque nos lointains ancêtres ont décidé de devenir civilisés, sur les rives du Nil ou de l’Euphrate, ils se sont dotés de systèmes de mesure. Bien plus tard, à la faveur d’un siècle de lumières couronné par une révolution non tranquille, le monde moderne a même accouché d’un système pratique, simple et universel, le système métrique. Aujourd’hui, rares sont les tribus humaines à ne pas avoir adopté ce système, même si certaines d’entre elles conservent quelques vestiges de leurs anciennes unités de mesure. Ainsi, les Chinois utilisent encore le li et le jin, qui font respectivement 500 mètres et 500 grammes… tout rond.

Aux États-Unis, l’industrie a plus ou moins adopté le système métrique, tandis que le peuple en est resté au système traditionnel, d’inspiration romaine, voire babylonienne. D’un côté ceux qui pensent et produisent, de l’autre ceux qui se divertissent et consomment. L’aversion croissante pour les fractions a cependant donné le jour à des pouces décimaux. On dira, par exemple, que 2,3 pouces + 1,2 pouces = 3,5 pouces, ce qui est plus commode que d’additionner 2 pouces et 3/8 à 1 pouce et 5/16.

Les Québécois n’ont cependant pas adopté les pouces décimaux de leurs grands-frères américains. Mais comme ils ont eux aussi perdu l’usage des opérations sur les fractions, ils ont résolu le problème d’une façon particulière, qui sied bien à une société distincte. Quand il s’agit d’additionner, ils ne fonctionnent plus qu’avec des pouces entiers ou, en cas d’urgence, avec des fractions approximatives (un gros-quart, un demi-et-une-ligne). De toute façon, il s’agit d’un problème de spécialiste, car pour le commun des mortels les longueurs sont faites pour être dites et non pour être additionnées (« Je déclare mesurer cinq-pieds-huit-pouces-et-demi. »).

Ce qu’il y a de particulier au Québec, c’est l’utilisation simultanée de deux systèmes de mesure totalement indépendants. Le poids d’un être humain se mesure en livres (et en onces pour les bébés, quoiqu’il ne soit pas indispensable de connaître le nombre d’onces dans une livre). Par contre, la charge d’un ascenseur se mesure en kilogrammes. Combien de personnes peut contenir tel ou tel ascenseur, voilà une question que personne ne se posera, puisque insoluble. Seul le médecin, ce grand sorcier, connaît le secret qui permet de relier les deux systèmes. Lorsqu’il vous aura pesé sur sa balance métrique, il s’empressera de vous annoncer le résultat en livres, grâce à une astucieuse et mystérieuse opération appelée « calcul mental ».

Au Québec, les petites longueurs se comptent volontiers en pieds et en pouces. Combien de mètres font les cinq-pieds-huit-pouces-et-demi annoncés par le docteur? On l’ignore car on n’y voit pas le moindre intérêt. Combien de personnes mesurant cinq-pieds-huit-pouces-et-demi tiendront, en file indienne, dans une piscine de 25 mètres? Pour le savoir, il suffit de rassembler un nombre suffisant d’individus mesurant cette taille — et sachant nager — et de les placer bout à bout dans la piscine.

Au Québec, les grandes longueurs se mesurent en kilomètres. Cette fois, le système métrique est roi. D’ailleurs, personne ne sait combien de pieds sont contenus dans un kilomètre, ni même dans un mille. Les radars policiers sont calibrés en kilomètres à l’heure, et tout le monde s’y retrouve : lorsque la vitesse est limitée à 100 km/h dans une zone fréquentée par la police, tout automobiliste doué de raison sait qu’il ne doit pas dépasser les 109 km/h. Ça ne peut être plus simple. Toutefois, beaucoup d’automobilistes mesurent encore la consommation d’essence en milles par gallon plutôt qu’en litres aux 100 km. Ça fait plus québécois, plus professionnel, plus américain, et moins pédant. Il s’agit bien sûr d’une mesure ordinale et non cardinale, puisque tout le monde ignore s’il s’agit de gallons de 3,79 litres (à l’Américaine) ou des gallons de 4,55 litres (à la Canadian). On se fout impérialement de ce que signifie concrètement l’expression 25 milles au gallon, mais on sait que c’est préférable à 20 ou 22.

Le volume des bouteilles d’alcool se mesure en onces, celui des bouteilles de vins en millilitres. Quant à savoir si vingt-six onces de gin tiendront dans une bouteille d’un litre, il suffit de se munir d’un entonnoir et de se livrer à l’expérience scientifique suivante : si le réceptacle déborde lors du transvasement, c’est que vingt-six onces font plus qu’un litre. À propos de volume, certains de nos concitoyens sont loin de se douter qu’en doublant l’arête d’un cube, on multiplie son volume par huit. Il s’agit d’un secret bien gardé et réservé aux initiés.

La température de l’air se mesure en degrés centigrades, il n’y a aucun doute là-dessus. Le Québécois serait bien embêté pour choisir son manteau si on lui disait qu’il fait, dehors, 15 degrés Fahrenheit (mot dont l’orthographe exacte n’est connue que de rares spécialistes). Il en va tout autrement pour la température de l’eau, que ce soit celle de la piscine ou de l’aquarium, que l’indigène du Québec mesure en degrés Fahrenheit, pour une raison encore inexpliquée par les anthropologues.

Pourquoi cette schizophrénie dans le système des poids et mesures utilisé au Québec, trente-cinq ans après l’adoption officielle du système métrique?

Plusieurs hypothèses peuvent être avancées. On peut d’abord considérer que les unités de mesure traditionnelles les plus proches de l’expérience humaine ont résisté à la réforme? On conserve ainsi l’usage des pieds et des pouces pour la couture et le bricolage, alors qu’aux deux extrêmes, on parle de millimètres et de kilomètres. On pèse les gens et les tomates en livres, tandis que le poids d’un conteneur se mesure en tonnes et la dose des antibiotiques en milligrammes. Tout liquide qui peut être avalé par un gosier humain se compte en onces, le reste se comptera en millilitres ou en mètres cubes.

La deuxième hypothèse se rapporte à l’envergure des mesures effectuées. Ce qui tient dans un intervalle restreint, comme la température de la piscine ou celle du malade, souffre moins de la complexité du système traditionnel, ce qui permet à celui-ci de perdurer.

Il reste une troisième hypothèse, celle de la faillite du système d’éducation. Alors qu’on permet à tous les bambins scolarisés de la planète de maîtriser le système des mesures et les bases de l’arithmétique, ce savoir, jugé paternaliste, est désormais quasiment évacué de l’enseignement primaire québécois. « L’élève n’a plus besoin d’apprendre, il n’a qu’à chercher au fond de lui le savoir que tout être possède en naissant. L’enseignant ne doit plus enseigner, il doit accompagner l’élève dans cette découverte. La connaissance n’est plus le résultat d’un apprentissage et d’un effort, elle est un droit fondamental. Apprendre aux enfants des choses qu’ils ne connaissent pas est d’ailleurs une menace à l’estime de soi et donc à la connaissance! En dehors du sport et de l’argent, rien ne doit être mesuré de façon claire, et surtout pas les performances scolaires. » Heureusement, il existe encore quelques écoles privées, quelques enseignants rebelles, et quelques parents instruits qui restent imperméables à cette idéologie frauduleuse. Le système d’éducation québécois, dans sa quête effrénée de nivellement par le bas, n’a jamais été aussi élitiste.

 

Post Scriptum : Le problème de Peppone

Avant d’être élu député, Peppone, le grand adversaire de Don Camillo, doit passer son certificat d'études primaires. « Un bassin semi-sphérique a un diamètre de 2,6 mètres. Le robinet qui l'alimente débite 6,27 litres par minute. Combien de temps faudra-t-il pour le remplir? » Évidemment, Peppone, intimidé par les perspectives de sa future grandeur, sèche lamentablement. Heureusement, Don Camillo viendra à la rescousse par une manœuvre frauduleuse mais pieuse. « C’était tout simple » avoue Peppone en lisant subrepticement la réponse. Et ça l'est. En divisant le volume du bassin par le débit du robinet on obtient le nombre de minutes. Pour cela, il suffit de connaître la formule du volume de la sphère, que l'écolier puise dans la demi-douzaine de formules acquises pendant ses six années d'études, et de convertir les mètres cubes en litres, ce qui est loin de nécessiter l'aide d'une calculatrice.

Mais attention, il reste un petit écueil à contourner. Étourdi par ses savants calculs et par sa trop grande confiance en lui, l’écolier risque d'oublier un détail crucial. C’est pourquoi Don Camillo, homme avisé et plein d'expérience de la vie, donne un dernier conseil à Peppone, avant de retourner à son presbytère : « N’oublie pas de diviser par deux… Pour la demi-sphère. » Même dépourvu de diplômes, Don Camillo vaut bien une faculté de Pédagogie à lui tout seul.