2012-05-27

Une nouvelle génération

Une nouvelle génération est peut-être en train d’émerger.

Ma génération (née autour des années 1950) a connu la liberté individuelle, l’utopie révolutionnaire, la cause nationale et l’État-providence. La génération suivante (née autour des années 1970) a connu le confort. La nouvelle génération (née autour des années 1990) a connu le néolibéralisme, les familles recomposées et la dégradation de l’environnement.

Un Québécois de la génération XY
Dessin de Renaud Bouret

Jusqu'à tout récemment, cette nouvelle génération disposait de peu d’espace pour cultiver ses idéaux, dont toute jeunesse est friande.

Malgré le déclin académique de l’école publique, le savoir est maintenant accessible à qui veut l’acquérir, grâce à l’internet. Certains jeunes ne se privent pas d’en profiter.

De même que l’école a perdu le monopole de la transmission d’un savoir harmonisé, la télévision a perdu le monopole du récit politique fabriqué. La jeunesse possède — et diffuse — ses propres sources d’information, qui lui permettent de mettre à nu les demi-vérités et les à-peu-près du journal télévisé.

Les moyens modernes de communication — caméras de surveillances, téléphones intelligents, réseaux sociaux, etc. — ont fait craindre, dans un premier temps, l’avènement du Meilleur des mondes. Mais, par un retournement inattendu, c’est aujourd’hui le manifestant qui filme le policier, et la plante qui arrose le jardinier. Dans cette société du soi-disant éphémère où toute l’information reste éternellement gravée sur la Toile, les mensonges fugitifs, qui ont constitué, au fil de la démocratie, l’outil essentiel du pouvoir, acquièrent une permanence imprévue. Les contradictions du discours politique risquent désormais à tout moment d’être exposées en pleine lumière, et d’être diffusées à la vitesse de cette dernière. Verba manent! Ennuyeux pour la vie privée, mais carrément désastreux pour les démagogues.

Les conditions virtuelles de la politisation de la jeunesse étaient donc réunies.

La longue lutte des étudiants québécois, qui s’est heurtée à l’intransigeance et à l’arrogance du pouvoir politique, ainsi qu’à la jalousie des classes les plus soumises, a permis de transformer cette virtualité en réalité. Cent jours de lutte, c’est plus qu’il n’en faut pour mûrir, quand le climat est propice. Et comme toujours, nos dirigeants et leurs valets, qui n’ont pas vu le monde changer, sont en retard d’une guerre.

Bien des révolutions dans l’histoire se sont transformées en eau de boudin. Par contre, chaque fois qu’on prédisait la fin de l’histoire, on est vite tombé sur un os. Il reste donc des raisons d’espérer, grâce à cette nouvelle jeunesse, en un avenir moins cynique et plus généreux.

Les frais de scolarité universitaires québécois, qui étaient de 540 $ en 1989, font un bond de 187 % au début des années 1990. Ils sont ensuite gelés jusqu'en 2006. La hausse de 30 %, survenue en 2007, correspond exactement à la hausse des prix pendant cette période de gel. En dollars constants, les frais de scolarité sont par conséquent les mêmes en 2007 qu'en 1994. Il est donc faux de prétendre que les frais de scolarité n'ont pas augmenté depuis des lustres, ni même qu'ils n'ont pas suivi l'inflation.

Les frais de scolarité ont plutôt tendance à grimper sensiblement d'une génération à l'autre. Entre 1989 et 2016, ces frais auront été multipliés par 7 en dollars courants, et par 4 si on tient compte de l'inflation. Autrement dit, pour être admis à l'université, un étudiant de 2016 devra, tout bien calculé, débourser quatre fois plus ses parents.

2012-04-15

La mer intérieure

Une petite île de la mer intérieure japonaise.
Population : 450 habitants (en baisse).
Population scolaire (école primaire) : 6 élèves

瀬戸内海の港 Seto naikai no minato
Un petit port de la mer Intérieure japonaise
Dessin de Renaud Bouret

Midi, sur la place centrale de l'unique village de l'île. Le directeur de l'école s'apprête à monter à bord du traversier, pour participer à un congrès. Le pilote du traversier est un ancien pêcheur, qui vient de réaliser, il y a peu, son rêve de jeunesse : visiter les îles Saint-Pierre et Miquelon.

Les élèves du secondaire (2 collégiens et 1 lycéen) doivent se rendre sur le continent, à une quinzaine de kilomètres. Une navette scolaire vient les chercher tous les matins, et les ramène tous les soirs. Il est question de supprimer cette navette l'an prochain.

島民二人 Tōmin futari
Deux insulaires
Dessin de Renaud Bouret

2012-04-08

L'affiche rouge

Quinze bobines patibulaires publiées dans le Quotidien du peuple, le 31 juillet 2009.

Quinze dangereux jeunes gens soupçonnés de comploter contre l'harmonie sociale.

Quinze visages oubliés au fond d'un tiroir.


Que sont devenus leurs propriétaires, au regard si familier?

Combien d'innocents figuraient parmi les quinze?

Se peut-il qu'un seul d'entre eux soit encore en liberté?

Qu'il respire encore aujourd'hui?

Dessins de Renaud Bouret

2012-03-08

Le coup du « directeur Wang »

Un jour que j'accompagnais des professeurs et des étudiants en Chine, la cheftaine de la délégation émit le souhait, à l’escale de Vancouver, de traverser le Pacifique en première classe. Je lui promis d'aller plaider sa cause, ce qui me fournissait un prétexte pour faire connaissance avec la charmante préposée du comptoir d'Air Chine. Étant alors désespérément célibataire, et malgré ma timidité naturelle, je ne ratais jamais une occasion de bavarder avec une jolie fille.

La jeune préposée me regarda gentiment et me répondit sans méfiance, comme si nous nous connaissions depuis toujours, et nullement étonnée de m'entendre parler chinois. J'avais presque un pied en Chine.
— Il faudrait revenir plus tard, Monsieur, quand le directeur Wang sera arrivé. Nous tâcherons alors de faire quelque chose pour vous.
L'hôtesse, pas bête pour deux sous, se débarrassa ainsi de moi avec un simple sourire.

Une heure après, alors que nous nous apprêtions à embarquer, je réitérai poliment ma requête au chef du comptoir.
— Êtes-vous le directeur Wang?
— Je suis désolé mais le directeur Wang a été retenu. Il ne viendra pas à l'aéroport cet après-midi.
— C'est fâcheux, car il aurait pu faire transférer le chef de notre délégation en première classe, c'est du moins ce qu'on m'avait suggéré.
— Si le directeur Wang vous l'a promis, il n'y aura pas de problème. Dès que les autres passagers seront enregistrés, nous allons arranger ça.
C'est ainsi que, grâce à une méprise et sans que j'aie eu besoin de mentir, un privilège fut accordé à une de mes connaissances.

La Chine vue du ciel
Photo : Renaud Bouret
 

Quelques années plus tard, un jour que je restais cloué à l'aéroport de Pékin, il me vint l'inspiration d'user du même subterfuge. Ma correspondance pour Dalian avait été supprimée à l'improviste et je redoutais de passer la nuit sur la banquette d'une salle d'attente, entouré de mes seuls bagages et assommé par douze heures de décalage horaire.
— Mademoiselle, demandai-je poliment à la préposée, savez-vous pourquoi mon vol pour Dalian a été annulé?
— Attendez un instant…
Elle se mit à fouiller sur son terminal pendant que je la fixais avec un mélange d’admiration et d’angoisse.
— Ah voici, enchaîna-t-elle, l'avion n'est pas parti pour Dalian ce matin, donc il n'a pas pu revenir ici.
Réponse d'une logique imparable. Et toujours avec les habituels yeux charmeurs des hôtesses chinoises.
— Mais Mademoiselle, est-ce qu'il y aura un autre vol pour Dalian aujourd'hui?
— Euh, oui, en effet, dans une heure, vol 888.
— Alors, transférez-moi sur ce vol (qui, soit dit en passant, est doté d'un numéro de bon augure).
— Mais c'est impossible, Monsieur, à moins que vous n'achetiez un nouveau billet.

Comme j'insistais, la préposée me suggéra d'adresser ma demande au comptoir chef, situé au milieu du hall. Une seconde employée, plus âgée mais encore plus élégante que la première, m'accueillit avec le sourire.
— On m'a dit que vous pourriez me transférer sur l'autre vol, suggérai-je. Il reste de la place, nous avons déjà vérifié.
— Je ne sais pas si j'ai le droit, hésita-t-elle.
— Mais si, osai-je sans même l'avoir prémédité, le directeur Wang a trouvé un vol pour moi.
Et, instinctivement, je montrai du doigt le comptoir que je venais de quitter, tout là-bas. La première préposée, qui m'avait suivi des yeux, nous fit un signe d'intelligence, qui fut interprété, à tort, comme une confirmation de mes dires. J'obtins ainsi le siège convoité et, grâce à ce contretemps, j'arrivai même à destination avant l'heure prévue!

Étant donné que la Chine compte 90 millions de Wang et une armée de directeurs, je prends désormais pour acquis que tout bureau, tout point de service, toute institution digne de ce nom, compte dans ses rangs un directeur Wang, le plus souvent invisible. De la même façon, on trouvera sans faute, à la réception de l’hôtel, chez le coiffeur ou dans l’atelier de mécanique, un dénommé Petit Liu. Et il n’existera ni club de taïchi, ni fanfare municipale, ni association des colombophiles sans au moins un père Zhang. Il s’agit d’un fait de civilisation essentiel, que les ouvrages sur la Chine passent malheureusement sous silence, et que nous révélons aujourd’hui, pour le plus grand bénéfice des voyageurs, des aventuriers et des amis du peuple chinois.

2012-03-06

Robot japonais, robot québécois

Au Japon, et dans les pays voisins, les camions émettent un message d’avertissement lorsqu’ils reculent. Un message composé de phrases véritables, dans l’idiome local. D’ailleurs, au Japon, la plupart des machines parlent, dans une langue élégante et soutenue.

Les ascenseurs, les entrées de stationnement et les baignoires susurrent, d’une douce voix féminine :
« Le bain de Votre Seigneurie est prêt, à la température de 41 degrés. »
Pour les trains ou les camions, cependant, la voix masculine est de rigueur :
« Le train à destination de Nishinomiya, Ashiya, Osaka va bientôt entrer en gare, veuillez vous tenir en deçà de la ligne jaune. »
« Attention! Ce véhicule est en train de reculer! »
On ne saurait être trop autoritaire quand quelqu’un risque de se faire écraser.

Le train entre en gare, réglez vos montres!
(Photo : Renaud Bouret)

 

Lorsqu’il visite un pays occidental, le Japonais découvre avec stupeur que nos camions ne sont pas encore parvenus au stade du langage articulé. Nos poids lourds se contentent de balbutier des « Tut-tuut, Tut-Tuut » ou des « Pi-Pou, Pi-Pou ».

L’explication classique de ces différences est la suivante : en Occident, encore imbibé de tradition chrétienne, seul Dieu a le droit de créer un être humain à son image. La machine doit rester une machine, surtout si elle ressemble à une machine. Il y a bien des robots qui parlent, dans les films ou dans les musées, mais encore faut-il que leurs voix sonnent comme des casseroles. En Extrême-Orient, où les dieux sont multiples et peu autoritaires, le tabou de la machine qui parle n’existe pas.

Téméraire jeunesse, qui empiète sur la ligne jaune.
(Photo : Renaud Bouret)

 

Quelle n’est donc pas ma surprise, en appelant le Collège de Limoilou, de constater que le robot téléphonique s’exprime à la première personne : « Veuillez patienter pendant que je transfère votre appel. » Cette fois, Dieu est bien mort. Ou bien, nous sommes en train de nous japoniser… À moins qu’il ne s’agisse d’une énième étape de l’infantilisation de la société : le « je » ne devient-il pas haïssable lorsqu'on a passé l'âge de raison?

Un jour que je servais d’interprète à une spécialiste chinoise du papier découpé, dans une école primaire de l’Outaouais, je fus surpris d’entendre l’institutrice déclarer à la cantonade : « Je m’assois. Je pose mes mains sur mon pupitre. Je respecte les autres. »

Si tu veux t’asseoir, assieds-toi, pensai-je. Pourquoi l’annoncer à tes élèves? A-t-on besoin de se livrer à ces humiliantes professions de foi lorsqu’on est maîtresse à bord après Dieu? Bizarre, étrange, sensation de déjà vu… Institutrice en chair et en os, ou robot de Limoilou sous la peau d'un androïde?

Soudain, je compris. Ce n’est pas à elle-même que la maîtresse s’adressait, mais à ses élèves. C’est l’élève qui s’assoit et non la maîtresse. Le « je » a valeur de « tu ». La première personne de l’indicatif a remplacé, au sein de notre système scolaire, la deuxième personne de l’impératif. Ainsi, une phrase entendue dans la cour d’école, telle que « Farmez vos yeules! », se traduira, en novlangue, par « Je me tais ».

Autrefois, le premier jour d’école marquait l’entrée dans le monde, loin des jupes de sa mère. Désormais, on restera un enfant jusqu’à ce que la vie en décide autrement.

2012-01-23

Imparfait, passé simple et baignoire grand format

Elle commence par planter le décor : « C’était dans un château, il y avait une grande baignoire remplie d’eau chaude, tu étais avec une inconnue… »

Tous ses verbes sont à l’imparfait.

Soudain, elle hésite sur le temps à employer : « … tu étais avec une inconnue… j’aurais dû m’enfuir… ».

Elle voit bien que ça ne colle pas. Je lui suggère un « je devais m’enfuir », mais, réflexion faite, son hésitation est un signe qui ne trompe pas : son récit est arrivé à un tournant. Je me corrige : « Tu aurais aussi pu dire “je dus m’enfuir” ou, en langage parlé d’aujourd’hui, “j’ai dû m’enfuir” ». (Dans cet article, nous considèrerons le passé simple et le passé composé comme équivalents.)

Ce que les héros de l’histoire pouvaient apercevoir depuis la salle de bain du château…
(Photo : Renaud Bouret)

Les grammaires racontent beaucoup de choses sur l’imparfait et le passé simple. L’imparfait rapporterait un évènement habituel ou répétitif, sans début ni fin bien marqués. Le passé simple servirait à décrire un évènement ponctuel, bien délimité dans le temps. Mais la question n’est pas là.

Le choix de l’imparfait ou du passé simple ne dépend pas des évènements qui sont en train d’être décrits, mais plutôt du point de vue que le narrateur a choisi d’adopter. L’imparfait est la marque du présupposé, du choix fermé : tout est joué d’avance. Le passé simple est la marque du choix ouvert : tout est encore possible.

La narratrice a donc décidé de présenter ses trois premiers énoncés comme des faits entendus d’avance : « C’était dans un château, il y avait une grande baignoire remplie d’eau chaude, tu étais avec une inconnue… ». Mais à partir de là, plus rien n’est joué, tout peut encore se produire, d’où le passage de l’imparfait au passé simple/passé composé : « j’ai dû m’enfuir. ».

La narratrice aurait pu bifurquer de l’imparfait au passé simple à n’importe quel point de son récit : « C’était dans un château, il y avait une grande baignoire remplie d’eau chaude, tu étais avec une inconnue, je devais m’enfuir, je ne trouvais plus la porte, et c’est alors que tu m’as vue. ».

Cela montre bien que le passage de l’imparfait au passé simple véhicule un message subjectif (l’optique du narrateur) et non objectif (la description des faits).

Le modèle serait le suivant :

Imparfait [+ Imparfait + … + Imparfait] + Passé simple

Si on ne conserve qu’une seule proposition à l’imparfait, on retrouve la structure chère aux grammaires traditionnelles, qui se contentent de la décrire sans l’expliquer : « Je lisais tranquillement quand le téléphone sonna, etc., etc. ».

En fait, rien n’empêche d’enfiler les propositions au passé simple/passé composé les unes après les autres : « … tu étais avec une inconnue, j’ai dû m’enfuir, je n’ai pas trouvé plus la porte, et c’est alors que tu m’as vue. ».

Le modèle complet serait alors :

Imparfait [+ Imp. + … + Imp.] + [P. simple + … + P. simple] + Passé simple

En somme, tous les éléments présentés comme informatifs sont marqués par le passé simple. Ces éléments sont précédés des éléments considérés comme présupposés, qui portent la marque de l’imparfait. Les éléments informatifs sont, bien entendu, ceux que l’interlocuteur ignore encore. Les éléments présupposés sont, au contraire, ceux qui sont déjà connus ou censés être connus de l’interlocuteur, au moment où celui-ci va être être mis au courant des éléments informatifs.

Éléments présupposés + Éléments informatifs

Éléments présupposés = choix fermé : tout est déjà déterminé
Éléments informatifs = choix ouvert : tout peut encore arriver.

On aura compris que le récit proposé ici, qui ne brille ni par le fond ni par la forme, était le compte-rendu d’un rêve. On aura compris également que la narratrice n’a pas le français pour langue maternelle, ce qui a l’avantage de mettre en lumière des procédés linguistiques que les automatismes habituels tendent normalement à cacher.

2012-01-13

Le mondialisé™

La mondialisation c’est la substitution du temps par l’espace, c’est l’oubli de sa propre histoire et de son propre destin, c’est l’universalisation du présent.

  • Le mondialisé™ ne voit dans l’avenir qu’un présent techniquement amélioré.
  • Le mondialisé oublie le passé, qui l’ennuie, et nie l’avenir, qui le dérange.
  • Le mondialisé confond le contenu et le contenant, il confond la connaissance et le libre accès à l’information, il confond le savoir et les outils de communication, il confond la glace et la glacière, il confond la pipe et le dessin d’une pipe, il confond le bifteck et le mot bifteck.
  • Le mondialisé confond le bonheur, qui est une construction éminemment temporelle, et les loisirs, qui l’isolent irrémédiablement dans le présent. Il se réjouit des bienfaits ludiques de la technologie, stade suprême de cet isolement.
  • Le mondialisé, qu’il soit de gauche ou de droite, transcende les barrières idéologiques.
  • Pour le mondialisé, il n’existe pas de crise sociale, il n’existe que des crises économiques.

Un mondialisé de droite  

Quelques poncifs chéris des mondialisés :

  • Les jeunes d’aujourd’hui ont bien plus de connaissances que ceux de notre époque.
  • À quoi ça sert d’apprendre des dates par cœur (sous-entendu « à quoi ça sert de connaître l’histoire »), il vaut mieux apprendre l’anglais, c’est plus utile.
  • (Variante) Il vaut mieux étudier l’économie que La Princesse de Clèves.
  • C’est peut-être la crise, mais de toute façon, on s’en est toujours sorti.

Un mondialisé de gauche
(Dessins : Renaud Bouret.
Couleurs : Rié Mochizuki)

La mondialisation, c’est la généralisation du présent occidental au reste du monde. En échange, le mondialisé occidental sacrifie généreusement ses propres traditions pour s’accommoder des traditions de l’autre. Il n’a rien à craindre, car pour lui, les traditions des non-Occidentaux ne représentent qu’une marque — passéiste, folklorisée, et donc rassurante — du retard de ces peuples.

2011-12-06

La flèche du temps

« (…) Une équipe de l’université d’Aberdeen (Écosse) a mené une étude en laboratoire pour mesurer ce lien entre temps et mouvement. (…) Quand l’individu s’imagine dans le futur, le léger balancement [du corps] va plutôt vers l’avant. (…) Cela correspond parfaitement à la métaphore courante qui nous fait placer l’avenir à l’avant et le passé à l’arrière sur la flèche du temps. Cette recherche suggère que notre représentation du temps n’est pas indépendante de celle de l’espace. » (Sciences Humaines, Avril 2010, N° 214)

Y a-t-il vraiment de quoi s’extasier d’emblée devant de telles découvertes?

Les diverses langues parlées par les êtres humains n’influencent-elles pas leur conception du temps? Les métaphores qui lient espace et temps sont-elles les mêmes chez tous les peuples? La flèche du temps pointe-t-elle toujours dans la même direction, que l’on soit à l’université d’Aberdeen, à la Sorbonne, à Běidà ou à Tōdai? Peut-on étudier la façon de penser de l’être humain sans tenir compte des langues, support de cette même pensée? Les psychologues confondraient-ils l’Homo sapiens sapiens avec l’Homo anglo saxonis?

Deux éminents psychologues-chercheurs de la célèbre université de Trifouilly-the-Geese (photo prise lors d’un congé sabatique)

Commençons par tenter de définir ce qu’est une flèche (quant au concept de temps, nous le laissons entre les mains de gens plus intelligents que nous). Disons qu’une flèche, c’est une droite orientée, située dans l’espace, bref, c’est un vecteur de longueur indéterminée.

Mais où est donc située l’origine du système de coordonnées dans lequel est inscrite cette flèche du temps? Et quelle est son orientation? Quand je regarde la lune, puis-je affirmer qu’elle se trouve devant la terre? Et quand je ne suis pas là, est-elle encore devant la terre?

Bien sûr, l’être humain est assez intelligent pour placer virtuellement ses yeux en n’importe quel lieu, et on l’entendra dire, par exemple : « derrière chez ma tante » ou « devant ma fenêtre ».

Pour déblayer le terrain, commençons par examiner les mots de la langue française reliés à l’espace. Le devant peut-être défini comme « ce qui se trouve dans la ligne de mire des yeux », et le derrière comme « ce qui se trouve vis-à-vis de “l’organe” du même nom ». Voilà pour l’origine et l’orientation du vecteur. Ces deux marqueurs de l’espace servent tout naturellement, du moins en apparence, de métaphore pour marquer le temps : « on a la vie devant soi, et notre jeunesse est derrière nous ». En somme, le mot devant correspondrait à l’avenir et le mot derrière au passé.

EspaceDevantDerrière
TempsAprès (Avenir)Avant (Passé)

Cette asymétrie entre les mots devant et avant n’est-elle pas déjà un peu étrange? D’ailleurs, le mot français devant a d’abord signifié de-avant, c’est-à-dire auparavant. Le mot avant est lui-même issu de ante, dont le sens, évident pour tous, est d’abord temporel : la flèche de l’espace française serait-elle, paradoxalement, une métaphore de la flèche du temps?

Il faut donc le reconnaître, le mot devant, comme le mot avant, a d’abord correspondu au passé et non à l’avenir. Dans la phrase « Les premiers vinrent avant, les derniers viendront derrière », le mot avant n’est-il pas associé au passé et le mot derrière au futur, contrairement à la description faite de la flèche du temps, dans l’article de Sciences Humaines?

En japonais, il existe un mot double, qui possède deux prononciations différentes mais une seule et même graphie : sous la forme ushiro, il signifie « derrière » (dans l’espace); sous la forme ato, il signifie « après » (dans le temps). Là encore, la métaphore du temps ne sait plus où donner de la flèche. Le caractère chinois original correspondant possède également les deux sens, mais cette fois il s’agit d’un mot unique, qui se prononce hòu. Ce mot signifie tantôt « derrière » (dans hòumian), tantôt « après » (dans hòutiān : après-demain). Le derrière spatial et l’avenir temporel se confondent encore une fois, contrairement à ce qu’ont découvert nos brillants psychologues d’Aberdeen.

Certes, quand je marche droit devant, j’ai l’impression que le temps coïncide avec le sens de mes pas, mais n’est-ce pas une évidence? Mes pas se succèdent nécessairement dans le temps. La meilleure façon de marcher, comme le dit malicieusement la chanson, c’est de mettre un pied devant l’autre et de recommencer. La flèche de l’espace et la flèche du temps ne peuvent alors que se confondre. Ce n’est pas une découverte psychologique, c’est une tautologie, connue de tous les scouts et de tous les bidasses du XXe siècle.

Au fait, que se passe-t-il quand je retourne sur mes pas? Ai-je encore l’impression d’aller de l’avant?

Examinons maintenant l’antonyme du mot signifiant « derrière » en japonais et en chinois). Il s’agit encore d’un caractère commun aux deux langues, qui se prononce mae / sen en japonais et qián en chinois, et qui signifie « devant ». Là encore ces marqueurs de l’espace servent à indiquer le temps, ici le passé… du moins en général. En japonais, senshū signifie « la semaine dernière » (littéralement : « devant-semaine ») et en chinois, qiántiān signifie « avant-hier » (littéralement : « devant-jour »).

En réalité, il faut bien l’admettre, il existe chez les peuples plusieurs métaphores du temps fondées sur l’espace. Ainsi, si on considère que la vie est une longue route à parcourir, on a manifestement l’avenir devant soi. C’est vrai en français comme en chinois. L’expression chinoise qián chēng wàn lǐ, mot à mot « devant [moi] un chemin de 10 000 lieues » signifie, comme on s’en doute, « brillant avenir ». Le mot chinois qián peut donc indiquer aussi bien l’avenir que le passé.

Le temps s’en va, le temps s’en va Madame ; Las ! le temps, non, mais nous nous en allons. (Ronsard)

Coulez, coulez pour eux ; Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent… (Lamartine)

On peut aussi considérer que c’est le temps qui bouge, et non l’homme. Ce dernier, debout (sur un quelconque rocher) au milieu d’un long fleuve, regarde vers l’aval. Les évènements de sa vie flottent sur la surface de l’eau, en descendant le courant, dépassent le promeneur, et s’éloignent bientôt vers l’horizon. Selon cette conception du temps, le passé se trouve devant l’homme, tandis que son avenir est encore derrière lui, en amont. C’est ainsi qu’il faut comprendre le mot qiántiān (avant-hier) en chinois.

Le français garde un peu de cette ambiguïté sur la façon d’envisager le temps, puisque le mot avant, proche parent de devant, peut être utilisé à la fois pour indiquer le passé (« avant-hier ») et l’avenir (« il faut aller de l’avant »).

Décidément, certains chercheurs, dûment subventionnés, aiment bien enfoncer des portes ouvertes, à grands coups d’expériences scientifiques qui se terminent par des articles dans lesquels les mots anglais sont souvent confondus avec des concepts universels. Pour y voir plus clair, il faudrait d’abord comprendre ce qu’est le temps et ce qu’est la flèche. Vaste programme.

En attendant, il serait intéressant de poursuivre l’expérience sur des crabes. Que signifie pour eux l’expression « aller de l’avant »? Et quelle métaphore utilisent-ils pour se représenter le temps qui passe?