2009-11-03

Politiques budgétaire et monétaire en économie ouverte

Les tableaux noirs voient défiler bien des choses, dont il n'en reste rien.

En régime de change fixe, c'est la politique budgétaire qui est généralement la plus appropriée pour stimuler ou freiner l'économie. En régime de change flottant, c'est la politique monétaire… Comme toujours, la vie est faite de diagonales.

2009-10-27

Une tragique erreur de calcul

Nota : La scène suivante est purement imaginaire.

Partant du principe néobureaucratique qui veut que la fonction fasse la compétence, et non l’inverse, on a confié à un petit boss la responsabilité d’un vaste réaménagement de locaux. Quelques dizaines de boîtes d’archives, bien solides, sont empilées les unes sur les autres, formant un cube d’environ un mètre d’arête. Il est huit heures du matin, et le petit boss prodigue ses conseils aux étudiants que l’auguste institution a embauchés pour les vacances, afin de reclasser l’ensemble des documents.

Un bureaucrate productif a peu de chance de survivre dans son milieu naturel. (Charles Robert Lamarck de Coulaincourt)

Depuis Lamarck, on sait que les organismes vivants, qu’ils soient plantes, animaux ou bureaucraties, finissent par évoluer, et depuis Darwin, on connaît même le mécanisme de cette évolution. La seule différence entre ces trois règnes du vivant est que, dans la bureaucratie, système plombé par une entropie excessive, l’évolution se déroule à l’envers : la lutte pour la survie fait en sorte que le singe descend de l’homme, et non le contraire. Le propre des bureaucraties, c’est en effet d’évoluer vers l’improductivité. Tout d’abord, un bureaucrate n’osera jamais embaucher un subalterne plus compétent que lui. D’où le principe, dûment confirmé par l’expérience, que chaque génération de petit boss fait montre d’une productivité de niveau inférieur ou égal à celui de la précédente. Et si, par accident, le sous-fifre était plus intelligent que le fifre, le premier serait vite conditionné à s'aligner sur le plus petit commun dénominateur (PPCD), sous peine de disparaître. On peut regretter cette décadence inexorable, mais il est impossible de l’éviter. C’est ce que Darwin appelle la sélection naturelle.


Un petit boss qui vient de rencontrer le grand boss.

Avant d’aller plus loin dans notre démarche scientifique, il est indispensable de bien définir l’improductivité. Puisque nous étudions la bureaucratie, le raisonnement par l’absurde nous paraît en effet approprié pour cerner correctement le concept. Être productif, c’est produire plus avec autant de ressources, ou c’est produire autant avec moins de ressources. Et l’improductivité, c’est l’inverse. Il y a donc deux sortes de bureaucrates improductifs. D’une part, il y a ceux qui entrecoupent leurs activités de nombreuses pauses, et qui saisissent la moindre occasion pour arriver tard et partir tôt : c’est ainsi qu’ils parviennent à diminuer leur production quotidienne. D’autre part, il y a les bureaucrates qui s’agitent dès l’aurore et ne quittent le chantier qu’à la nuit tombée. Ceux-là comptent sur leur totale incompétence pour atteindre une improductivité systémique. Étant donné qu’ils ne produisent jamais rien, et qu’ils nuisent plutôt au travail des autres, leur productivité, soit le produit divisé par le travail, ne peut qu’être nulle ou négative, quel que soit le nombre d’heures qu’ils consacrent à leurs responsabilités. Quand le numérateur est égal à zéro, il est clair que le résultat d’une fraction est aussi égal à zéro, peu importe la valeur du dénominateur.

Le petit boss que nous avons croisé ce matin appartient à cette seconde catégorie. Il est matinal, agité, il fait penser au pigeon de la fable se plaignant de la résistance de l’air, qui freine sa course. Le petit boss de type II prend son envol virtuel en tourbillonnant dans le vide.

Cinq heures ont sonné. Les jeunes manœuvres viennent justement de classer le dernier dossier. Le petit boss en déduit qu’il faut une journée de travail pour ranger une pile de boîtes ayant la taille d’un cube d’un mètre de côté.


Un autre petit boss qui vient de rencontrer le grand boss.

Le lendemain, les déménageurs ont laissé dans le local les dernières boîtes à classer. Cette fois, le cube est plus volumineux. Il fait environ deux mètres d’arête au lieu d'un. Alors que les étudiants, encore ensommeillés, entreprennent leur classement, le petit boss, pimpant, vient les apostropher. « Qu’est-ce que vous fabriquez? C’est inutile. J’ai d’autres tâches pour vous. Il nous reste encore une autre semaine pour tout terminer avant la rentrée. Vous classerez ça la semaine prochaine, on aura bien le temps. » Les étudiants s’arrêtent, sans mot dire, et se dirigent, en troupeau, vers le nouveau lieu de travail qui vient de leur être assigné. « Comme tu voudras, c’est toi le petit boss », se disent-ils tout bas.

Le soir, je croise un des étudiants sur la terrasse d’un café, qu’il ne quittera que fort tard. Après tout, c’est l’été. Au fil de la conversation, il me confie ses doutes sur la tâche qu’il devra accomplir la semaine prochaine. « Nous avons rangé le premier cube de documents en une journée. Le boss pense que ça prendra deux jours pour ranger le second cube, qui est deux fois plus gros. Il nous fera faire ça jeudi et vendredi prochain. Mais moi, j’ai peur que ce soit trop juste. Je ne sais pas pourquoi, mais il me semble que ça prendra au moins trois jours sinon quatre pour tout faire. » Belle intuition, mais j’irais encore plus loin : « D’après moi, lui fais-je remarquer, ça vous prendra huit jours, et vous n’aurez jamais fini à temps à moins de vous mettre à l’ouvrage dès demain matin. Ton cube n’est pas deux fois plus gros, il est huit fois plus gros. »

Il nous faut maintenant toucher deux mots d’un certain Reichelt, dont l’audace n’avait d’égale que son ignorance des lois élémentaires de la géométrie, et qui en est mort, un jour de 1912. S’il eut survécu, il aurait fait un petit boss postmoderne tout à fait convenable.

Reichtel s’était construit des ailes qui le faisaient ressembler à la fois à un corbeau, à une chauve-souris et à un polatouche, et il comptait, à l’aide de cette machine, atterrir dans le Champ de Mars, après avoir plongé depuis la Tour Eiffel. La légende veut que cet homme oiseau fût victime d’un arrêt cardiaque au cours de son vol, mais ce qui est certain, c’est qu’il s’écrasa au sol.

Et la raison en est évidente. Supposons que Reichtel soit dix fois plus grand qu’un polatouche. Cela signifie que ses ailes, qui se mesurent au carré comme toute surface, couvrent un espace cent fois plus grand que les ailes du polatouche. Mais cela implique également que Reichtel ait un volume mille fois plus grand que celui du polatouche, soit dix au cube, et qu’il pèse donc mille fois plus lourd que celui-ci. Une surface d’ailes cent fois plus grande pour supporter un corps mille fois plus lourd? Comment peut-on espérer défier les lois de la gravité avec une telle disproportion? Monsieur Reichtel est mort d’une erreur de calcul.

Mais les petits boss ne meurent jamais de leurs erreurs. Au pire, ils restent petits boss. Au mieux, ils sont promus au grade de moyen boss.

Jeudi. Il reste deux jours avant la rentrée. Les étudiants commencent le classement du cube de deux mètres d’arête et de huit mètres cubes de volume. Peu avant dix-sept heures, le petit boss s’amène, tout imbu de sa fatuité. Mais son sourire se crispe soudain quand il aperçoit la pile de boîtes à peine entamée. Le petit boss apostrophe les pauvres petits ouvriers. « On n’aura jamais fini à temps! Demain, vous ferez mieux de vous appliquer un peu! »

Mais le lendemain, le travail ne sera pas fini. Ni le lundi suivant, ni même une semaine plus tard. Selon le petit boss, on n’a plus les ouvriers qu’on avait. Le moyen boss et le grand boss (qui sont, d'après la loi de l'évolution des espèces, d’anciens petits boss) abondent dans le même sens. On n’embauchera plus ces étudiants, qui profitent honteusement du système.

2009-10-19

Le lac Renaud

Sur la route du lac Renaud (Sainte-Cécile de Masham)
18 octobre 2009
Photos : Renaud Bouret



2009-10-12

Le caractère chanson en chinois

Nouvelle question d'un autre visiteur de ramou.net.

Question :

Existe-t-il un caractère chinois signifiant chanson? Sur quel dessin original a-t-il été basé?

En voilà une question intéressante! Il se trouve que ce caractère existe bel et bien (voir ci-dessous) et représente justement un homme en train d'émettre deux sons « A » avec la bouche. La partie droite du caractère original (sur fond rouge) représente notre bonhomme, debout sur ses deux pattes, avec la gueule ouverte vue de profil. La partie gauche représente les deux A superposés (ajoutez en cinq et vous entendrez Gilda, dans Rigoletto). Mais avant d'arriver jusqu'à nous, le caractère chanson a connu bien des aventures.


Y a-t-il un rapport entre le dessin de la partie gauche et le son « A », dira-t-on? Oui et non. Le dessin (reproduit ci-dessous) représente la silhouette d'une hache. Or, ce caractère se prononçait autrefois « A ».

Dans sa première version, le caractère chanson s'écrivait simplement sous la forme du double « A » (dessin ci-dessous). Or ce caractère a la même prononciation que celui signifiant grand-frère (gē en chinois moderne). Il n'en fallait pas plus pour que le caractère original soit kidnappé, c'est pourquoi il s'est mis à désigner aussi grand-frère (c'est d'ailleurs le seul sens qui lui reste aujourd'hui).

On se retrouve ainsi avec un caractère désignant deux homophones. Comment les différencier? C'est là qu'intervient le processus le plus courant dans la formation des caractères chinois, qui consiste à ajouter une clé sémantique au tracé initial. Cette clé représente, comme on l'a déjà vu, le dessin d'un homme avec la bouche ouverte (voir ci-dessous). On aboutit ainsi au caractère figurant au début de ce billet : quelque chose qui se prononce gē et qui sort de la bouche d'un homme.

2009-10-04

Le mot suicide en chinois

Un visiteur de ramou.net me pose la question suivante.

Question :

Je me permets encore une fois de faire appel à vos lumières. Je travaille en ce moment sur le suicide des Asiatiques, mais dans les dictionnaires en ligne, notamment la Chine nouvelle, il n'y a pas d'idéogramme traduisant le suicide. À votre avis s'agit-il d'un oubli ou cet idéogramme n'existe pas en chinois?

En est il de même au Japon?

Réponse :

La plupart des mots chinois modernes sont composés de deux caractères, de la même façon que les mots scientifiques français sont souvent composés de deux racines grecques ou latines. Le mot suicide ne fait pas exception: 自杀 (zìshā), littéralement soi-tuer (ou sui-caedere).

Idem pour le Japon. Les mots japonais, dans ce cas, sont souvent issus du chinois, à moins qu’ils n’aient eux-mêmes été créés au Japon, au début de l’ère moderne, avant d’être empruntés par les Chinois.

Le mot japonais pour suicide est 自殺 (jisatsu), le même qu’en chinois. Il s'agit peut-être d’un calque du latin, créé par des Japonais à la fin du XIXe siècle.

Question :

Pourriez vous me décomposer les idéogrammes : à droite c'est le soi, à gauche est-ce une arme qui signifie tuer? En japonais on a la même chose sauf le 3ème à droite.

Réponse :

(zì) signifie soi. Ce caractère représente le nez, vu de face. Alors qu’un Français,un Québécois ou un Gaulois s’exclameront « c’est moi ! » en pointant leur index sur la poitrine, le Chinois ou le Japonais montreront leur nez (faites l’expérience!). Selon une petite enquête maison, le nez est en effet situé au centre du visage, qui est lui-même la façade de la conscience. Par ailleurs, lorsque vous parlez à quelqu’un les yeux dans les yeux, votre nez est en plein dans sa ligne de mire, alors qu’il devrait loucher pour regarder votre poitrine. (Interprétation sous toute réserve)

(shā) est le caractère chinois (traditionnel) signifiant tuer. Il a été fabriqué, il y a des millénaires, par l’adjonction de deux éléments :

représente un animal à queue longue, dont la prononciation était la même que celle du mot tuer : c'est l'élément phonétique.

représente une main (partie inférieure) tenant une massue à tête de pierre ou de bronze (partie supérieure) : c'est la clé sémantique.

La combinaison des deux éléments peut ainsi se lire comme suit : un mot qui se prononce comme l’animal en question et qui rappelle un coup de marteau sur le crâne.

Dans la graphie antique, on reconnaît plus facilement la main [à trois doigts] (partie inférieure droite) surmontée d'une espèce de hache (partie supérieure droite). L'animal (partie gauche), que nous n'avons pu identifier, semble posséder une crête (en haut) et une belle queue divisée en trois parties (en bas). Dans le caractère moderne simplifié, il ne reste plus que la crête et la queue.

Plusieurs caractères chinois modernes ont été simplifiés par l’abandon de la clé sémantique. C’est le cas de qui est devenu dans les années 1960. Le plus étrange, c'est que la partie restante fait nettement penser à deux épées qui s'embrochent.

Le caractère traditionnel est toujours utilisé en japonais (il se prononce satsu, adaptation de la prononciation chinoise ancienne).

2009-09-27

Papyrus

Champollion - Principes généraux de l'écriture sacrée égyptienne

Quelle est cette plante, cachée au fond d'une pépinière de l'Outaouais, dont tout le monde ignore le nom et qui n'a pas de prix?

Désespérant de pouvoir l'identifier, le patron me l'a cédée pour une bouchée de pain. Il ne me reste plus qu'à reconstituer les berges du Nil, sous ma gouttière.

Les papyrus ont passé un excellent été sous le ciel du Québec.

Champollion - Principes généraux de l'écriture sacrée égyptienne

2009-09-20

Les Nord-Américains ont-ils du sang de raton-laveur?

Un des bonheurs de la vie en Iowa est de pouvoir goûter aux spécialités du terroir. Après tout, l’ingrédient principal de la bonne cuisine, c’est… ses ingrédients.

La rue sur laquelle nous demeurions, baptisée Deuxième-rue-sud-ouest, était séparée de la Première-rue par un vaste terrain divisé en lots et servant de cour arrière aux maisons attenantes. Bien que le quartier fût habité depuis une bonne vingtaine d’années, ce terrain n’était garni d’aucune marque de propriété : pas de clôture, pas de barrière, pas de piquet, pas de borne, pas même un arbre planté par la main de l’homme. C’était un terrain vague. Il ne faisait pourtant aucun doute que chacune de ses parcelles aux délimitations invisibles possédait un maître légitime et dûment enregistré au cadastre.

La façade de la demeure familiale, sur la Deuxième-rue-sud-ouest d'Oelwein. Le fameux terrain vague se trouve à l'arrière de la maison. Le long du trottoir, on aperçoit l'automobile que Jon acheta pour 100 piastres le jour de ses 16 ans.

Lorsqu’il était pressé, mon frère adoptif, Jon, n’hésitait pas à traverser, sans vergogne, ce terrain vague qu’il considérait comme un no man’s land, se souciant fort peu des propriétaires respectifs. Et un jour que je l’accompagnais pour la première fois, étant encore peu familier avec la petite ville d'Oelwein, je fus bien contraint de le suivre, de peur de m’égarer. En tant que Méditerranéen, habitué aux jardins soigneusement délimités par des murs de pierre ornés de jolis tessons de bouteille et par des grillages surmontés d’une rangée de barbelés, j’eus quelque appréhension à fouler le sol de ces propriétés privées. Je m’attendais à tout moment à voir un voisin jaillir de sa porte à moustiquaire pour nous abreuver d’un flot d’injures et de menaces, et, pourquoi pas, lâcher ses chiens sur nous. Et quand j’apercevais, derrière une maison, la bannière étoilée flottant sur un mât, mes craintes redoublaient, et je croyais déjà entendre le déclic du calibre 22 d’un Américain patriote.

L'incomparable maïs de l'Iowa
Dessin : Renaud Bouret

À vrai dire, ce terrain vague n’était pas entièrement laissé en friche. La parcelle qui s’étendait derrière chez nous servait de potager à la famille. On y trouvait tous les légumes connus en Iowa, soit les tomates, les concombres et les oignons verts, puis un long champ de maïs qui rejoignait la cour arrière de notre vis-à-vis de la Première-rue. Et le maïs de l’Iowa, que les indigènes de cet État nomment Indian corn (probablement un calque linguistique du québécois blé d’Inde), est de loin le meilleur au monde. Sa riche saveur se diffuse lentement dans la bouche, d’abord boisée, puis ambrée, puis fruitée, avant de se répandre jusqu’au cerveau, plongeant le gourmet dans un état de béatitude. Sachant que le maïs doit être consommé aussitôt qu’il est cueilli, sous peine de voir son subtil amidon se dégrader en vulgaire glucose, il est facile de comprendre que celui qui n’a pas vécu en Iowa ne peut se targuer d’avoir vraiment vécu.

Le blé d’Inde en épi est, encore aujourd’hui, fort prisé des Québécois. Personnellement, je trouve la variété locale particulièrement fade, son goût me rappelant à la fois le pissenlit haché par la tondeuse et l’eau de vaisselle tiédasse. Est-ce la décadence inexorable qui frappe tout produit de masse vendu dans les grandes surfaces? Est-ce une conséquence de la dégradation de mes papilles gustatives? Est-ce l’effet de la mauvaise foi ou d’un Iowisme exacerbé? Il va sans dire que j’accorde au blé d’Inde québécois les circonstances atténuantes, et j’espère que cela me sera suffisant pour obtenir le pardon des nombreux Québécois authentiques que je compte parmi mes amis, et même parmi mes descendants.

Ce qui nous amène à une étrange coutume québécoise, qui est le véritable sujet de la rubrique d’aujourd’hui. Il s’agit du saccage des épis de maïs dans les supermarchés, rituel collectif de caractère hystérique se produisant vers la fin de l’été et correspondant à peu près aux cérémonies sacrées des moissons que l’on retrouve chez bon nombre de peuplades primitives.

Voici un attroupement, autour d’un étal du rayon des fruits et légumes. Le commis vient d’y déverser une cargaison de maïs, et aussitôt, les clients, par l’odeur alléchée, se sont précipités. Ces braves gens, ces rois de la consommation, s’attaquent frénétiquement à la marchandise fraîche à peine livrée entre leurs griffes. On ne voit que les dos et les culs qui s’agitent, et quelques barbes dorées qui voltigent gracieusement au-dessus de l’essaim. Même les plus timides se mettent de la partie, en se faufilant dans la moindre brèche. C’est une des rares occasions où toutes les inhibitions disparaissent soudainement, phénomène auquel les psychologues locaux se sont bien gardés de s’intéresser.

Un moment d’accalmie nous permet d’approcher le champ de bataille. Devant nous, une montagne de maïs déplumé. Pas un épi n'a réchappé au massacre. Tous ont été rageusement ouverts par ces ratons laveurs à deux pattes, qui en ont arraché les feuilles et qui sont allés jusqu’à graver leurs ongles sur les grains. Des centaines d'épis parfaitement sains sont maintenant couronnés de noir, preuve que l’amidon mis à nu ne fait pas bon ménage avec l’air ambiant des supermarchés. Pour sauver les quelques rescapés, il faudra se résigner à couper, vivement, la partie gangrénée.

Devant le spectacle d’un tel désastre, l’homme a naturellement tendance à lever les yeux vers le ciel. Et qu’aperçoit-il alors? Une pancarte bigarrée annonçant la douzaine d’épis de maïs pour la somme modique d’un dollar.

Y aurait-il des ratons laveurs dans le quartier? Trois des six épis de maïs, achetés au prix total de 50 sous et oubliés dans un sac de toile sur la galerie, ont été dérobés pendant la nuit. Voici ce qu'il en reste.

Une question cruciale se pose à nous. Le phénomène est-il de nature génétique ou culturelle? Les Canadiens anglais et les Américains manifestent-ils le même comportement que les Québécois à cet égard? La rage de l’épi serait-elle commune à l’ensemble des habitants de l’Amérique du Nord? Pour le savoir, nous avons amorcé une enquête de l’autre côté de la frontière, en pleine banlieue commerciale d’Ottawa. Mais plutôt que des épis en vrac, nous y avons découvert des sacs de maïs soigneusement cousus, aux mailles indéchirables et totalement à l’épreuve des ratons-laveurs, contenant chacun une douzaine d’épis. Ce qui nous laisse croire que le farouche rituel de la profanation du maïs touche aussi nos voisins anglophones, et que, avec leur sens pratique proverbial, les Anglais ont déjà trouvé la parade. Nous faisons appel à nos lecteurs pour compléter cette enquête.

D’après les toutes dernières recherches sur le génome humain, il ressort que la distance génétique séparant l’Homo quebecensis (et le reste de l’humanité) du Procyon lotor n’est que de 3 %, ce qui signifie que les deux espèces partagent 97 % de leur ADN. Ceci pourrait expliquer cela.

Alors, inné ou acquis? Dans l’état actuel de la science, il est bien difficile de trancher. Mais il est clair que, grâce à nos savants, la question sera un jour résolue.

2009-09-14

La théorie du consommateur (revue et corrigée)

« L’économiste ne s’intéresse pas aux raisons psychologiques ou autres qui motivent les choix individuels. Il suffit de poser que l’individu a des préférences, quelle que soit leur source, et fait face à des contraintes (son revenu et les prix des produits, par exemple) qui limitent la satisfaction de ses préférences, pour être en mesure d’analyser ses choix. » (Pierre Lemieux, Comprendre l’économie, Les Belles Lettres, Paris, 2008, p. 12)

En posant que son revenu et le prix des produits forment les contraintes de base de l’individu, les théories économiques populaires négligent peut-être la contrainte essentielle de l’homme moderne : le désagrément causé par la possession des biens. Tant que les biens possédés par l’individu étaient rares, la place qu’ils occupaient dans la maison ou le garage, et le temps qu’il fallait consacrer à leur achat et à leur entretien paraissaient négligeables. L’espace et le temps disponibles pouvaient alors être considérés comme illimités.

Un certain gérant de banque originaire du Lac-Saint-Jean, qui se vantait de ne rien connaître à l’économie (il était diplômé en sociologie) fut tout heureux de tuer le temps avec moi, dans son vaste bureau. « Voilà deux mois, dit-il au détour de la conversation, que notre nouveau système audio traîne dans le couloir de l’entrée. Je n’ai pas encore trouvé le temps, ni la motivation, d’ouvrir la boîte. »

Ma cousine veut me faire cadeau d’une luxueuse machine à café espresso, héritée d’un parent. Il n’est ici question ni de contrainte de revenu, ni de contrainte de prix. Je me demande simplement si je souhaite encombrer davantage mon comptoir de cuisine. À moins de ranger l’imposante machine dans un coin de placard? Mais plus on a d’objets, plus on doit accorder du soin à leur rangement et plus il est laborieux de les extraire de leur cachette. La meilleure cafetière n’est-elle pas la cafetière à filtre, qu’on repose sur le rond du poêle, après y avoir puisé sa deuxième ou sa troisième tasse, et qu’on rince en un tournemain? À moins de faire de la cérémonie du café un évènement majeur de la vie domestique, la légère différence entre un espresso et un café filtre vaut-elle tous les ennuis occasionnés par la coûteuse machine à espresso, même quand celle-ci ne coûte pas un sou?

La cave n'était-elle pas plus fonctionnelle quand elle ne contenait que des patates en vrac, des bouteilles de vin et du charbon?

L’accumulation de ces petites machines finit par envahir la maison et la vie du propriétaire. Un bel ordinateur, bien plus rapide que celui qu'on possède, vient de sortir en magasin et nous tend les bras. Mais, si on veut rendre la nouvelle machine aussi fonctionnelle que la précédente combien d’heures et de jours faudra-t-il consacrer à y installer tous les programmes indispensables? Et faut-il garder le vieil ordinateur ou encombrer la cave? Faut-il plutôt s’en débarrasser dans un dépôt spécialisé, situé au diable vauvert et fermé quand on est libre? Et si on conserve trois ou quatre ordinateurs actifs dans la maison, combien de fois par an risque-t-on d’être frustré par une panne, un caprice, un virus, un désastre total?

Le consommateur Bái Lìdé est bien embêté. Il répugne à se débarrasser de ces paires de chaussures démodées qui commencent à encombrer sérieusement son garde-robe. Voilà un nouveau dilemme du consommateur sur lequel les économistes restent plutôt discrets.

Même lorsque les produits convoités sont chers, et que la contrainte du prix et du revenu réapparaissent, la question fondamentale n’est pas « Est-ce que ça vaut la peine de dépenser tant d’argent? » mais  « Est-ce que j’en aurai pour mon argent ou suis-je en train de me faire flouer? ». L’acquisition des biens vient encore me causer du tracas. Il me faut vérifier les prix, comparer des produits que les fabricants s'acharnent à rendre incomparables, attendre le moment propice, ou me précipiter avant qu’il ne soit trop tard. Que de souffrances! Et la théorie du consommateur se garde bien de les comptabiliser.

Acheter une auto neuve? Je voudrais bien, et depuis le temps que je remets la chose à demain, j’ai fini par accumuler un pécule plus que suffisant. Mais je n’ai ni le courage, ni l’énergie d’étudier les modèles, afin de trouver celui qui me convient. Il faudra ensuite choisir le meilleur concessionnaire de la région et affronter les charlatans qui y disent la messe. Puis se débarrasser du vieux véhicule, enregistrer le nouveau, faire la queue, prendre un taxi, synchroniser toutes ces opérations. Que de jours de fatigue en perspective! Et le charme sera bien vite rompu par un petit pépin, un vice de fabrication, une éraflure inopinée, un reflet inattendu qui gêne la conduite, une visite dans un nid de poule, une hausse imprévue des assurances. Combien de déceptions nous attendent! Plus on est riche en biens, plus on est pauvre en heures d’insouciance.

À la longue, certains individus finissent par aimer la servitude, les heures perdues à se procurer de vulgaires grille-pains et autres paires de chaussettes. Ils adorent flâner dans les magasins. Ils sacrifient, avec joie, les meilleures années de leur vie, qu’ils mettent au service du commerce et des inconvénients de l’après-vente.

Ne serait-il pas plus simple de partir en voyage et de tout flamber en quelques semaines? On pourrait rentrer les mains vides, le cœur léger et sans soucis.