2009-06-10

Lascaux-en-Outaouais

Sur les trottoirs d'Aylmer, c'est la journée où les élèves de 10 ans tracent leurs dessins à la craie. Les prénoms sont souvent plus originaux que les illustrations, lesquelles sont signées Maeva, Maika, et même Pacifick.

Soudain, je tombe sur un petit chef-d'œuvre, et je ressens une émotion semblable à celle de Léon Laval découvrant les grottes de Lascaux. La jeune artiste, aux yeux pétillants d'intelligence, me précise qu'il s'agit du « cheval de sa tante qui est mort et qu'elle aimait beaucoup ». N'ayant sous la main qu'un stylo vert, je m'efforce de croquer la silhouette du cheval sur la page de garde du livre Tokyo express, de Marie-Josée L'Hérault. Mais rien à faire, mes croquis demeurent de pâles reflets sans vie et sans relief de l'original, et ils ressemblent plus au monstre du Loch Ness ou au centaure Nessos qu'à un cheval (y aurait-il un lien de parenté, insoupçonné jusqu'ici, entre ces deux figures mythologiques?). Je dois bientôt m'éloigner, car l'institutrice, plantée sur le coin du trottoir, me regarde d'un air soupçonneux. D'ailleurs, c'est l'heure de mon rendez-vous chez le dentiste, raison de ma visite à Aylmer.

Lorsque je suis de retour dans la soirée, muni d'un appareil photo, la fresque, déjà usée par le vent, a perdu de son éclat. Mais les variations de l'épaisseur du trait, le choix des surfaces coloriées, l'arcade sourcilière, l'expression de l'œil sont encore perceptibles. C'est bien simple, ce cheval est immortel.

Quelques jours plus tard, j'ose enfin ressortir mes pinceaux, et je finis par pondre ce banal léopard. Rien à voir avec le magnifique cheval Linda, qui doit probablement être une jument.

2009-06-01

Lune voilée, oiseau dans la brume

La lune voilée répand une faible lueur dans le ciel nocturne.
L'oiseau vole à travers la brume.
L'arbre et la montagne confondent leurs ombres,
D'où s'échappe le murmure de la cigale d'automne.

Les fleurs se noient dans la grisaille.
Les hommes, transformés en silhouettes, disparaissent l'un après l'autre.
La brise du soir fait frémir le rideau.
La lanterne qui s'évanouit nous presse d'entrer au pays des songes.


Texte de Renaud Bouret, adapté de la chanson Yue menglong, Niao menglong. Paroles originales de Qiong Yao.
Voir le texte chinois original annoté sur Ramou.net

2009-05-25

Des Moïs sur la route de Dalat
Photo : Marcel Auguste Fermé - 1925

En dehors des Viets proprement dits, le Vietnam compte une cinquantaine de peuples indigènes. Comme à Taiwan, en République populaire de Chine, au Canada et ailleurs, l'expansion de l'ethnie dominante a repoussé la plupart de ces peuples vers les régions montagneuses et forestières du pays. En Nouvelle France, on appelait ces peuples les Sauvages, ce qui signifiait tout bonnement les habitants de la forêt. Au Vietnam, on les appelait les Moïs, ce qui veut dire sauvage. Malgré la diversité des langues parlées par ces peuples, on continue de les percevoir — dans notre monde actuel et soi-disant vertueux — comme un tout indistinct.

Indochine
Photo : Marcel Auguste Fermé - vers 1925

Voir aussi : Marcel Auguste Fermé à Angkor en 1922

2009-05-19

La vallée à l'écart du monde

Une vallée hors du temps, entre la rivière de la Petite nation et la rivière du Lièvre
Photos : Renaud Bouret
17 mai 2009

Une journée de printemps dans la vallée hors du temps

Non loin de là, la rivière de la Petite nation

2009-05-09

Bix Beiderbecke

[Morceau musical…]
« (…) On entendait Oh! Miss Hannah, de Bix Beiderbecke. C'est du jazz West Coast, qui date des années 50 — le disque est paru en 1956. Oui, c'est un trompettiste blanc, qui est mort très tôt et qui jouait avec une nonchalance remarquable. Et si je l'ai choisi, c'est pour des raisons à la fois anecdotiques et personnelles, le disque est sorti chez Phillips en 1956, c'étaient les premiers 33 tours, et celui-là je l'ai acheté en Haute-Volta, à Bobo Dioulasso, et c'était mon premier 33 tours. »
(Françoise Héritier, anthropologue, Sciences et conscience, Philippe Petit, France Culture, 30 avril 2009, 20:05)

Les premières mesures du solo de Jazz Me Blues, tiré du célèbre livre de John Mehegan, Jazz Rythm and the Improvised Line

En effet, Bix Beiderbecke est mort très jeune, en 1931 (il avait 28 ans). Son grand classique, Jazz Me Blues, dont le solo a été étudié par quantités d'adeptes du jazz, a été créé en 1924, à Chicago. Bix Beiderbecke, né en Iowa n'a probablement jamais connu la côte Ouest et encore moins les années 1950. Son style, dit « cool », s'opposait à celui de Louis Armstrong, lui aussi émigré à Chicago au début des années 1920.

Plusieurs générations de jazzmen se sont ensuite succédées. Il y a eu les grands orchestres de Duke Ellington et Count Basie (fin des années 1930), la révolution du Be-bop avec Charlie Parker et Dizzie Gillepsie (milieu des années 1940), puis le jazz West Coast (années 1950), avec des musiciens blancs tels que Woody Herman et Lee Konitz. Il y avait alors longtemps que Bix était mort et enterré, et que le jazz était passé du moyen-âge aux temps modernes.

La couverture du volume 2 de Jazz Improvisation, de John Mehegan (Watson-Guptill Publications, New York, 1962)
John Mehegan divise l'histoire du jazz en cinq époques :
1. New Orleans
2. Chicago
3. Swing
4. Early Progressive
5. Late Progressive
Bix Beiderbecke appartient à la deuxième époque, et le jazz West Coast à la cinquième.

Confondre la musique de Bix Beiderbecke avec le jazz West Coast est loin d'être un crime ou une marque d'ignorance, mais cela dénote néanmoins un désintérêt plus que total pour la musique de jazz et ses racines sociales, historiques et anthropologiques.

2009-05-03

Le poil du chat

Rue du Monseigneur-Beaudoin (Gatineau)

Ma professeure de japonais éprouve quelques difficultés dans l’usage des articles en français et en anglais. Faut-il dire « un morceau de pain » ou « un morceau du pain »? Pas facile, d’autant plus que la différence phonétique entre de et du n’est pas grande, et que les articles n’existent pas en japonais.

On dira peut-être que la langue française est trop compliquée, mais cela n’empêche pas les bambins français de la parler sans trop de peine, et de faire la distinction entre « un poil de chat », « un poil du chat », « le poil de chat » et « le poil du chat ». Ces quatre expressions se traduisent uniformément en japonais par neko no ke (littéralement « chat de poil »). On y gagne en simplicité, mais on y perd en information.

Pour expliquer toutes ces nuances, on peut bien avoir recours aux rengaines grammaticales traditionnelles : article défini, indéfini, partitif. Mais il s’agit de distinctions imprécises, naïves et surtout destinées à des personnes qui n’en ont justement pas besoin, parce qu’elles parlent déjà couramment le français. Prenons quelques exemples pour illustrer notre propos :

  • [1] Le vrai sportif sait accepter sa défaite. Le ragoût est meilleur que la daube.
  • [2] Un vrai sportif ne fume pas et ne boit pas. Un ragoût authentique se prépare minutieusement.
  • [3] Le mot chien ne mort pas.
  • [4] Je veux du pain, un morceau de pain, un morceau du pain.
Pourquoi l’article est-il défini dans [1] et indéfini dans [2]? Le premier sportif est-il plus défini que le second? Pourquoi n’y a-t-il pas d’article défini ou indéfini devant le mot chien dans [3]? Où est l’article partitif dans [4]? Est-ce le mot du? Est-ce le mot de contenu dans du (et, dans ce cas, suivi d’un second article!)? Est ce le mot de tout court?

Pour y voir clair, la démarche la plus logique consiste à partir de notions linguistiques et à observer comment elles se traduisent en mots, plutôt que de partir des mots pour les caser à tout prix dans des catégories soi-disant grammaticales. Tout d’abord, quels sont les différents messages que l’on cherche à exprimer?

  • [1] La notion : Il est docteur; le vin et l’eau; la jalousie.
  • [2] L’appartenance à une classe : C’est un docteur; ce sont des secrétaires.
  • [3] Un objet réel : un homme arrive; la table est mise; il est miné par une jalousie maladive; un pain; donnez-lui du pain; le soleil.
Pour exprimer ces messages, le français (comme l’anglais) dispose de trois marqueurs du nom : le (la, les), un (une, des) ou ø (marqueur vide). Ces trois marqueurs transforment le nom, simple objet linguistique, en objet du monde réel.

Pour exprimer la notion, le français utilise ø ou le.

  • [ø] Il est docteur : choix ouvert (j’aurais pu dire « il est avocat, il est économiste »).
  • [le] La jalousie : choix fermé (je veux vous entretenir de la jalousie, et de rien d’autre).
L’anglais ne fait pas ici la distinction entre choix ouvert et fermé, et emploie ø dans tous les cas. L’apparente exception concernant le mot docteur (he is a doctor) est due au fait que pour l’anglais il est question d’appartenance à une classe alors que le français s’en tient à la notion. En ce sens, l’expression he is a doctor est bien la traduction correcte de il est docteur, mais le message véhiculé par les deux expressions n’est pas tout à fait identique.

La distinction entre choix ouvert et choix fermé peut également être faite pour les objets réels. On dira un vrai sportif ne boit pas (contrairement au livreur, au facteur ou au bon vivant : choix ouvert), mais le vrai sportif sait accepter sa défaite (il est question ici du sport et de rien d’autre : choix fermé). Le choix est toujours fermé lorsqu’on parle d’un fait présupposé ou normalement connu des interlocuteurs.

Revenons à notre professeure de japonais. La règle simple (simpliste?) que nous lui proposons est donc la suivante : « Si vous voulez passer de la notion à l’objet réel, il vous faut employer un article (ou un de ses substituts tel que mon, ce, etc.). Mais contentez vous d’un seul article par objet. »

  • Un poil de chat : Il n’y a qu’un objet réel, c’est le poil. Le chat reste à l’état de notion à choix ouvert (ça aurait pu être un poil de chien ou de cochon d’Inde).
  • Un poil du chat : Il y a deux objets réels (le poil et le chat). Tous deux sont connus de nous (le poil qui est ici, et qui appartient au chat que vous savez).
  • Le poil de chat : Il n’y a qu’un objet réel, mais nous savons déjà de quel poil il s’agit.
  • Le poil du chat : Il y a deux objets réels. Non seulement le poil est identifié, mais le chat l’est aussi.
  • Le poil d’un chat : Il y a deux objets réels. Le premier est connu mais le second est anonyme.
  • Un poil d’un chat : Il y a deux objets réels, mais ni le poil ni le chat ne sont connus (ou supposés connus) des interlocuteurs au moment où la phrase est prononcée.
Quand on pense que les Japonais doivent se contenter de la même expression pour décrire ces six situations différentes! Neko no ke.

À ces distinctions entre, d’une part, notion et objet réel, d’autre part, choix ouvert et prédétermination, vient se superposer le concept de quantité dénombrable ou non dénombrable.

  • [1] Donne-moi le pain.
  • [2] Donne-moi du pain.
  • [3] Donne-moi un morceau du pain.
  • [4] Donne-moi un morceau de pain.
  • [5] Passe-moi le ragoût. Passe-moi un morceau de ragoût.
Dans l’exemple [1], il est question d’un objet connu des interlocuteurs, que ce soit un pain entier (dénombrable) ou un simple morceau de pain (dénombrable aussi car le pain est déjà coupé en morceaux). Dans l’exemple [2], il y a deux objets : le morceau, encore à l’état d’objet non identifié, et le pain. Mais dans ce cas, le pain peut être parfaitement connu des interlocuteurs (d’où l’article dit « défini » fusionné avec de dans du), ou encore tout à fait indéterminé (du pain remplace alors un hypothétique d’un pain). L’exemple [3] décrit en partie la même situation que [2] mais de façon plus explicite, puisque le pain en question est clairement identifié (choix fermé). Dans l’exemple [4], on se limite de nouveau à un seul objet, le morceau-de-pain, tandis que le mot pain est renvoyé à l’état de simple notion.

Le concept de quantité dénombrable permet d’ailleurs d’éviter quelques erreurs courantes de traduction du français à l’anglais. Les mots français envisagés comme simple notion et employés avec l’article ø (autrement dit sans article), sont considérés comme des objets réels en anglais lorsqu’ils sont dénombrables, et ils s’accompagnent alors obligatoirement de l’article a.

  • Dent pour dent : A tooth for a tooth.
  • Un diable d’homme : A devil of a man.
  • Il s’est habillé en femme : He dressed as a woman, they dressed as women (NB : Le pluriel de a est ø).

Rue du Monseigneur-Beaudoin (Gatineau) - 3 mai 3009

Examinons maintenant quelques exemples relevés à Gatineau (les expressions fautives sont précédées d’un astérisque : à discuter). Certains cas relèvent d’une contamination de l’anglais, d’autres d’une confusion dans l’usage des articles.

  • * J’ai pris rendez-vous avec Docteur Michaud.
  • Bonjour Docteur Michaud.
  • * Rue du Monseigneur-Beaudoin
  • Bonjour Monseigneur Beaudoin.
  • Chemin du curé Labelle
  • * Chemin curé Labelle
  • Chemin Labelle

En japonais :
neko chat
no de
ke poil

En chinois :
māo chat
máo poil, plume

2009-04-27

Téléchargement illégal

Faut-il punir les pirates de l'Internet, qui téléchargent illégalement des disques, des films et d'autres créations dites « culturelles »? Nombreux sont ceux qui volent au secours des délinquants cybernétiques, en invoquant l'argumentation suivante : les fraudeurs sont souvent des jeunes, qui n'achèteraient de toute façon pas les produits qu'ils piratent, et la sanction prévue — une suspension de la connexion Internet — équivaut à la privation d'un service essentiel. Daniel Cohn-Bendit, eurodéputé et promoteur d'une contre-attaque à la loi française Hadopi (loi Création et Internet), reprend d'ailleurs ce refrain sur différentes tribunes (24-25 mars 2009).

Que faut-il penser de ces arguments? S'agit-il de sophismes? Et si on devait les retenir, quelles en seraient les implications?

Le premier argument fait appel à l'absence de préjudice pour excuser un acte qui serait clairement condamnable dans le monde non virtuel : même si on peut chiffrer le manque à gagner théorique des producteurs de disques et de films, on prétend que le piratage n'a aucun effet sur leurs recettes réelles, puisque, semble-t-il, les jeunes pirates n'auraient de toute façon jamais acheté les produits en question.

« Si tout le monde resquille, il devient impossible de resquiller. »
(Gonzague-Emmanuel Kant de Réquiroce)

Étendons le raisonnement à d'autres sphères de la production pour voir si la règle proposée peut s'appliquer de façon universelle? Supposons que Monsieur Chose, trouvant le vol Montréal-Paris trop cher pour lui, se résigne à rester à la maison. Soudain, Monsieur Chose se dit que, s'il voyageait en clandestin — sur un siège resté inutilisé, la compagnie aérienne ne perdrait pas d'argent.

Si on accepte le raisonnement de Monsieur Chose, tout service dont le coût marginal est nul ou presque, pourrait être consommé gratuitement… du moins par ceux qui auraient renoncé à ce service s'il avait fallu mettre la main au portefeuille. Les avions, les trains et les stades seraient remplis de resquilleurs. Dans ces conditions, on ne voit pas pourquoi les non-resquilleurs auraient encore envie de payer — et, du coup, ils bénéficieraient eux aussi de la gratuité automatique.

Un resquilleur qui ne fait de mal à personne

Par ailleurs, qu'est-ce qui permet d'affirmer que les jeunes pirates n'auraient de toute façon jamais acheté les produits en question? Les jeunes sont-ils trop pauvres? Les jeunes sont-ils vraiment plus pauvres que leurs parents? Et si c'était le cas, les pauvres sont-ils exemptés de payer les produits qu'ils consomment? Si on pousse l'argument jusqu'au bout, on peut en déduire que seuls ceux qui paient ordinairement les biens et les services qu'ils achètent commettraient un acte immoral en se mettant à les voler. Bref, seuls les honnêtes gens peuvent devenir de vrais voleurs (©), les autres ne sont que des victimes.

Il nous reste à vérifier si Internet est bien un service essentiel, et si son existence même apporte de nouvelles contraintes à la population tout en la privant de bénéfices qu'elle était accoutumée à recevoir d'autres sources. Ce sera pour une autre fois.

 

Post-scriptum

En chinois, télécharger se dit xiàzài, littéralement vers le bas + charger (comme download).
下载 xiàzài télécharger (vers soi)
xià sous, descendre
zài charger, prendre des passagers

Le japonais moderne se contente d'un calque phonétique moins élégant et plus prosaïque :
ダウンロード daonrōdo


2009-04-20

Cachez ce croupion que je ne saurais voir

Parc de la Gatineau - 19 avril 2009
Photos : Renaud Bouret

Pas grand chose à faire quand on est arrivé les premiers sur la piste de danse.

Ne vous retournez pas, mais avez-vous vu cette oie?

Pendant ce temps, dans le sous-bois : une moraine, une flaque d'eau, un royaume.

À table, un écureuil roux bien élevé garde sa queue collée au corps.

En chinois, l'écureuil est la souris [qui vit] sur un pin, ce dont témoigne cette photo.
1. sōng pin
2. shǔ souris
3. 松鼠 sōngshǔ écureuil