2007-11-17

L'écureuil roux et l'aigle à tête blanche

Parc de la Gatineau - 2007-11-17
Photo: Renaud Bouret

La feuille de chêne restera sous vitre jusqu'au printemps. Mais qui se souciera de l'admirer?

Si les étangs sont déjà pris par la glace, les lacs continuent de s'agiter.

Si l'on en juge d'après la longueur des moustaches de l'écureuil roux, l'hiver sera clément.

Si l'écureuil était sage, il surveillerait plutôt le ciel d'automne.

2007-11-14

Fruits familiers, de Carthage à Saïgon

Dessin de Renaud Bouret
2006

Sur la carte de Saïgon, un cercle tracé en bleu entoure la place du Théâtre, au coin de la rue Catinat.
À qui appartenait la main qui tint ce crayon? Que reste-t-il de toutes ces vies?
Peuplade effacée par l'oubli, évanouie avant même de voir mourir ses derniers survivants.

Dans le jardin de Salammbô, des grenades éclatées, faute d'avoir été cueillies par de petites mains avides.
Un été qui ne veut pas se retirer. Un été si long que, au pays des Punica granatum, les années durent plusieurs années.
Où sont passées ces petites mains?

Plan du vieux Saïgon

2007-11-10

Premiers gels

Parc de la Gatineau - 2007-11-10 - Photo: Renaud Bouret

2007-11-07

Langage de bébé

La cérémonie du thé à Gatineau

Pourquoi les gens normaux se mettent-ils soudain à parler comme des débiles lorsqu'ils se retrouvent devant un bébé? « Areuh, areuh… Cha ch'est le beau bébé à tonton, il a fait un beau dodo? Gouzi gouzi…, etc. » (ajouter les onomatopées et les grimaces de rigueur). Les bien-pensants désapprouvent carrément ce genre de langage. Selon eux, depuis que le bébé est l'égal de l'homme — en gros depuis Mai 1968 — on doit parler communiquer avec lui dans la langue des adultes. Agir autrement serait faire preuve d'irrespect, sans compter les séquelles psychologiques possibles. Quelles séquelles? Les bien-pensants n'ont aucune idée précise sur le sujet, mais ils sont sûrs d'avoir raison. Bref, ils ont, comme toujours, beaucoup des certitudes sur des choses très imprécises. (Voir notre billet sur l'imparfait.)

Tout cela ne nous dit pas pourquoi tant de gens sont portés à utiliser spontanément ce langage de bébé? Je me suis moi-même posé la question pendant des années. Et c'est en parlant à un petit chat de mes amis, il y a moins d'une heure, que j'ai soudain découvert la clé du mystère. Une véritable révélation.

Dans les premiers temps, je ne parlais jamais à ce chat en présence d'une tierce personne, aussi n'avais-je pas vraiment conscience de la débilité de mes propos: « Minou, viens voir tonton… allez, saute le minou, pogne le doigt à tonton, ch'est une belle chouris cha… morzylœil… allez neko, regarde la belle sardine à son pépère. » Inutile de préciser que le fond de mes propos n'était guère plus recherché que sa forme.

Mais aujourd'hui, pour la première fois, j'ai parlé au chat devant témoin, dans mon patois habituel. Je n'ai pas eu le temps d'avoir honte car la vérité m'est alors apparue en pleine lumière. Si je gesticule, si je singe, si je mime, si je m'exprime de façon emphatique, bref si je suis contraint d'être si expressif, ce n'est pas par mépris envers la gent animale, c'est tout simplement parce que CE CHAT NE COMPREND PAS LE FRANÇAIS. Je suis comme l'acteur de théâtre, qui doit exagérer ses mimiques et forcer ses répliques afin d'être vu et entendu jusqu'au dernier rang des spectateurs. Les soi-disant gagas qui baragouinent des sottises à leur bébé ou à leur chat sont en réalité des Sarah Bernhardt en puissance, des émules de Talma, des Jean-Baptiste Poquelin en herbe, des futurs Raimu. Ils peuvent donc continuer à lancer des areuhs et des miaous sans complexe, car les voici réhabilités.

[Japonais]  
猫 ねこ neko : chat

[Chinois]  
猫 māo : chat

2007-11-04

Ici Radio Roku

Fini le bon vieux temps de la radio ondes courtes, des vieux Grundig avec leurs cadrans lumineux qui passaient du rose au jaune à la tombée de la nuit, des fils d'antenne suspendus au dessus de la corde à linge, des stations exotiques qu'on ne captait qu'une fois dans sa vie, en vertu des caprices de la stratosphère. Place à la radio internet! Mais qu'est-ce que la radio internet? Est-ce que ça fonctionne vraiment? Est-ce gratuit?

Un petit tour d'abord sur le site de Radio Roku (en anglais pour le moment). Très facile de découvrir différentes stations de radio selon le pays, la langue ou le genre, et de se créer des listes de favoris. Jusque là, rien de bien original, si ce n'est l'interface intelligente (à la japonaise?). Mais il y a mieux, on peut recevoir les mêmes stations sur un poste de radio portatif (ou presque, puisqu'il se branche sur le secteur et que les déménagements lui font parfois perdre la mémoire).

Une fois installé et configuré pour le réseau sans fil local, le poste de radio donne un accès presque immédiat à des centaines de stations à travers le monde : La Voix de la Chine (中国之声), Radio Mosaïque (Tunis), Radio Morava (musique traditionnelle yougoslave), France Culture, son alter ego Radio Cultura (Rio de Janeiro) et tout le bataclan. On peut même y faire jouer sa discothèque de fichiers mp3 provenant d'un ordinateur du réseau (avec un serveur comme iTunes, par exemple). On peut ainsi entendre tous ses disques préférés bien assis dans son fauteuil, la télécommande à la main.

Le hic, c'est de parvenir à faire fonctionner la bête. Tout d'abord, trouver la radio dans le magasin qui la distribue. Les vendeurs vous assureront que ça n'existe pas, mais la base de données locale de leur ordinateur affirme le contraire. Ils sont bien obligés de chercher.

Le son est pas mal, d'ailleurs.
(Nota : Si on examine le bois de chauffage, derrière la fenêtre, on peut en déduire que l'hiver est proche.)

Une fois branchée chez vous, la radio cherche votre réseau sans fil pour mettre à jour ses logiciels, qui datent probablement d'un ou deux ans, sinon trois. C'est là que la casse-tête commence. Car votre réseau est vraisemblablement protégé par un protocole de mot de passe inconnu du logiciel de la radio. La radio ne peut se mettre à jour parce qu'elle n'est pas connectée au réseau et le réseau refuse de reconnaître la radio parce qu'elle n'est pas à jour. On tourne en rond… Après tout, il suffit de débrancher temporairement le mot de passe du réseau et d'aller lire les paramètres du routeur de réseau sur votre ordinateur, si tant est qu'on sache ce que c'est, où ça se trouve, et sous quel nom d'usager. Finalement, c'est-à-dire après un temps plus ou moins long, le contact est établi. Pour passer de la version 2 à la version 3, le logiciel de la radio doit préalablement installer la version 2.5, mais bon, c'est automatique. Gare aux impatients.

C'est à ce moment que les choses se gâtent. Les autres appareils branchés au réseau sans fil n'apprécieront pas toujours l'arrivée de ce nouveau camarade. Il faudra leur allouer des adresses statiques à travers le serveur DHCP (mot d'origine inconnue). Chaque adresse statique du routeur, du genre 192.168.0.120, sera jumelée avec un code d'identification unique de l'appareil, du style 00-0D-4B-05-07-22. Ce code d'identification porte le nom ésotérique d'adresse MAC (à ne pas confondre avec Big ou Intosh). Après tout, l'opération ne manque pas de logique. Mais attention, certains appareils, dont cette radio, ne supportent pas les adresses statiques. Un détail qu'on découvre assez vite, surtout si on est ingénieur.

Plus compliqué que le vieux transistor avec ses deux boutons, n'est-ce pas? On se demande si ces machines sont faites pour des être humains. Mais une fois que ça marche, quel plaisir : toutes les grandes villes du monde viennent à nous, en direct de la vie.

2007-10-31

Si vous n'avez rien à dire, dites-le en grec ou en latin

Dans un billet précédent, nous contions l'anecdote du pauvre bougre qui, digérant mal, apprend de la bouche de son médecin qu'il fait de la dyspepsie (mot qui signifie en grec « mauvaise digestion »). Depuis, chaque fois que nous feuilletons un article de psychologie ou de sociologie, nous ne manquons pas de tomber sur des exemples similaires. Voici donc le dernier en date :

Leur découverte commence par un beau matin d'octobre 1887, lorsqu'un certain Monsieur C. s'installe avec un bon livre, et constate avec surprise qu'il ne sait plus lire. « Cécité verbale pure », tel est le diagnostic établi alors par le neurologue Joseph-Jules Déjerine. Aujourd'hui, on parle d'alexie.
(Sciences humaines, octobre 2007, p. 60)

Mais que veut dire cécité verbale au juste? Ça signifie que Monsieur C. est aveugle aux mots, bref qu'il ne peut plus lire. « Merci docteur de m'avoir prévenu… non, non inutile de mettre votre diagnostic par écrit, ça ira comme ça. Au fait, existe-t-il des cas de cécité verbale impure? »

Un siècle plus tard, on a quand même évolué. L'homme de sciences moderne ignorant désormais le latin, il ne se gêne pas pour rendre son verdict en grec. Alexie signifie tout simplement que Monsieur C. est incapable de lire.

Si on croisait dyspepsie (« digère mal ») avec alexie (« ne peut pas lire »), on obtiendrait dyslexie (« lit mal »). Finalement, ce n'est pas si dur que ça, de parler dans un langage savant.

Ce qui nous amène aux propos de l'article cité plus haut. Il y est question des Neurones de la lecture, un ouvrage de l'expert du cerveau Stanislas Dehaene, publié chez Odile Jacob. On y apprend que notre cerveau, bien qu'il n'ait guère eu le temps d'évoluer depuis des dizaines de milliers d'années, possédait déjà la capacité de déchiffrer un texte bien avant l'invention de l'écriture. Selon Dehaene, cité dans l'article, « l'étape charnière de la lecture, c'est le décodage des graphèmes en phonèmes », autrement dit la conversion des lettres en sons. La vieille méthode du B-A-BA est donc la façon idéale d'apprendre à lire.

La méthode dite globale, tant vantée par les pédago, reposerait donc, d'après Dehaene, sur une perception naïve de l'écriture : la reconnaissance globale des mots par les adultes provient d'un automatisme. Bref, pour apprendre à lire avec la méthode globale, il faut déjà posséder une solide expérience de la lecture! Inutile de s'étendre sur le désastre.

Récréation : Et maintenant, jouons à la méthode globale.

Expérience classique du cours de perfectionnement des maîtres :

  • Le pédago inscrit au tableau le mot automobile.
  • Les professeurs qui suivent son cours, réputé de niveau universitaire, doivent avouer qu'ils ont déchiffré le mot globalement, sans analyser les lettres une par une. Les plus cancres s'extasient devant tant de science, les plus intelligents restent légèrement sceptiques.
  • Le pédago inscrit maintenant au tableau le mot Locomotive.
  • Cette fois, la classe est unanime. Tout le monde a reconnu d'emblée la locomotive. Certains distinguent même les roues et la cheminée (d'où l'intérêt du L majuscule).
  • Tous les profs reçoivent une note de A (ou 20 sur 20), et on se quitte emballés d'avoir tant appris, aux frais de l'État.
  • 2007-10-27

    Le mythe du travail en équipe

    « Une équipe non démocratique. »
    Photo : Renaud Bouret - 2007

    Le travail en équipe fait l'objet d'un dogme assez répandu chez les pédagos : « Les jeunes doivent s'habituer au travail en équipe, c'est pour eux une bonne leçon de sociabilité; d'ailleurs ils seront bien obligés de fonctionner en équipe dans leur milieu de travail. »

    Ceux qui s'opposent à cette conception soi-disant démocratique, ouverte, moderne, managériale, américaine (D.O.M.M.A. ®) ne peuvent être que de vieux croûtons frustrés.

    Et si le travail en équipe était une méthode généralement inefficace d'étudier et de produire?
    Et si la vie en équipe était une sorte d'enfer sartrien, un goulag au visage humain?

    L'équipe est rarement choisie librement, elle est imposée à l'étudiant. Il est obligé de vivre, de travailler, de produire en compagnie de collègues qui peuvent être, à des degrés divers, des imbéciles, des ignorants, des paresseux, des tricheurs, des profiteurs. Mais le pédago, ce soi-disant ennemi de la méthode autoritaire, ne demande pas son avis à l'étudiant. Celui-ci n'a rien à redire, le travail en équipe lui fera les pieds, qu'il le veuille ou non, et vive la Légion!

    L'équipe d'étudiants n'a pas de chef. Elle fonctionne sous le régime de l'anarchie. Si les membres coopèrent, l'individu parachuté dans l'équipe a encore une chance d'être productif. Dans le cas contraire, c'est le principe post-Gorbatchévien qui prévaut : le vide du pouvoir met le petit peuple sous la coupe des caïds.

    Beaucoup de sports fonctionnent par équipe. Mais oblige-t-on une équipe sportive à recruter ses membres au hasard? A-t-on déjà vu une équipe de football tenue d'accepter dans ses rangs un lève-tard, un cardiaque, un unijambiste? Non, car le sport, c'est du sérieux. D'ailleurs, on n'y décerne pas de faux diplômes, sans quoi tout le monde s'en apercevrait.

    Ils ont travaillé en équipe pendant toutes leurs études. Pas moyen de trouver quelqu'un qui sache se débrouiller tout seul.

    Dans le milieu de travail, a-t-on jamais vu des équipes formées au petit bonheur la chance? De toute façon, l'équipe est le plus souvent menée par un responsable. L'équipe entièrement démocratique est l'exception. Comme l'équipe de football, l'équipe en milieu de travail est dirigée. Car l'entreprise, c'est du sérieux aussi. Comme pour le football, on y est tenu d'obtenir des résultats. Alors laissons le travail en équipe faire ses ravages dans les milieux de l'éducation et de la bureaucratie gouvernementale. Contrairement à l'entreprise et à la compétition sportive, ce sont des cercles où l'incompétence peut facilement passer inaperçue.

    2007-10-24

    Château de Moulinsart et Marlinspike Hall

    Dans la traduction anglaise, et la traduction chinoise qui en découle, le château de Moulinsart se nomme Marlinspike Hall. C’est là, dans le château de son ancêtre muté au service du roi d’Angleterre Charles II, que réside notre cher capitaine Haddock. L’adresse du château figure d’ailleurs à la page 45 du Secret de la Licorne :

    英格兰马林施尔 玛林斯派克宫
    (Yīnggélán Mǎlínshī'ěr Mǎlínsīpàikè gōng)
    Marlinspike Hall, Moulinsart, Angleterre
    (On trouvera plus de détails dans le billet intitulé Tintin déchiffre une étrange enveloppe).

    Le mot marlinspike signifie épissoir, un instrument bien connu des marins. C'est aussi le nom anglais du makaire, un proche parent de l'espadon. Cette adaptation semble tout à fait appropriée pour le capitaine.

    Seulement voilà… Toujours dans le Secret de la Licorne, l’ancêtre du capitaine, « Françouais » de Hadoque, vogue sur un navire où flotte le pavillon fleurdelisé du roi Louis XIV. Et son château ressemble étrangement aux châteaux français du XVIIe siècle, particulièrement les châteaux de la Loire.

    L’illustration ci-dessus représente le château de Cheverny (timbre français de 1954). Coupons les deux extrémités et nous retrouvons Moulinsart, avec son jardin à la française. C’est clair.

    Les timbres suivants représentent d’autres châteaux français ayant un air de famille avec celui de Moulinsart. Tous ces timbres sont gravés en taille-douce, selon la tradition classique.

    Château de Chambord (1952)

    Château de Valençay (1957)

    Château de Sully (1981)

    Château d’Azay-le-Rideau (1987)