2012-01-23

Imparfait, passé simple et baignoire grand format

Elle commence par planter le décor : « C’était dans un château, il y avait une grande baignoire remplie d’eau chaude, tu étais avec une inconnue… »

Tous ses verbes sont à l’imparfait.

Soudain, elle hésite sur le temps à employer : « … tu étais avec une inconnue… j’aurais dû m’enfuir… ».

Elle voit bien que ça ne colle pas. Je lui suggère un « je devais m’enfuir », mais, réflexion faite, son hésitation est un signe qui ne trompe pas : son récit est arrivé à un tournant. Je me corrige : « Tu aurais aussi pu dire “je dus m’enfuir” ou, en langage parlé d’aujourd’hui, “j’ai dû m’enfuir” ». (Dans cet article, nous considèrerons le passé simple et le passé composé comme équivalents.)

Ce que les héros de l’histoire pouvaient apercevoir depuis la salle de bain du château…
(Photo : Renaud Bouret)

Les grammaires racontent beaucoup de choses sur l’imparfait et le passé simple. L’imparfait rapporterait un évènement habituel ou répétitif, sans début ni fin bien marqués. Le passé simple servirait à décrire un évènement ponctuel, bien délimité dans le temps. Mais la question n’est pas là.

Le choix de l’imparfait ou du passé simple ne dépend pas des évènements qui sont en train d’être décrits, mais plutôt du point de vue que le narrateur a choisi d’adopter. L’imparfait est la marque du présupposé, du choix fermé : tout est joué d’avance. Le passé simple est la marque du choix ouvert : tout est encore possible.

La narratrice a donc décidé de présenter ses trois premiers énoncés comme des faits entendus d’avance : « C’était dans un château, il y avait une grande baignoire remplie d’eau chaude, tu étais avec une inconnue… ». Mais à partir de là, plus rien n’est joué, tout peut encore se produire, d’où le passage de l’imparfait au passé simple/passé composé : « j’ai dû m’enfuir. ».

La narratrice aurait pu bifurquer de l’imparfait au passé simple à n’importe quel point de son récit : « C’était dans un château, il y avait une grande baignoire remplie d’eau chaude, tu étais avec une inconnue, je devais m’enfuir, je ne trouvais plus la porte, et c’est alors que tu m’as vue. ».

Cela montre bien que le passage de l’imparfait au passé simple véhicule un message subjectif (l’optique du narrateur) et non objectif (la description des faits).

Le modèle serait le suivant :

Imparfait [+ Imparfait + … + Imparfait] + Passé simple

Si on ne conserve qu’une seule proposition à l’imparfait, on retrouve la structure chère aux grammaires traditionnelles, qui se contentent de la décrire sans l’expliquer : « Je lisais tranquillement quand le téléphone sonna, etc., etc. ».

En fait, rien n’empêche d’enfiler les propositions au passé simple/passé composé les unes après les autres : « … tu étais avec une inconnue, j’ai dû m’enfuir, je n’ai pas trouvé plus la porte, et c’est alors que tu m’as vue. ».

Le modèle complet serait alors :

Imparfait [+ Imp. + … + Imp.] + [P. simple + … + P. simple] + Passé simple

En somme, tous les éléments présentés comme informatifs sont marqués par le passé simple. Ces éléments sont précédés des éléments considérés comme présupposés, qui portent la marque de l’imparfait. Les éléments informatifs sont, bien entendu, ceux que l’interlocuteur ignore encore. Les éléments présupposés sont, au contraire, ceux qui sont déjà connus ou censés être connus de l’interlocuteur, au moment où celui-ci va être être mis au courant des éléments informatifs.

Éléments présupposés + Éléments informatifs

Éléments présupposés = choix fermé : tout est déjà déterminé
Éléments informatifs = choix ouvert : tout peut encore arriver.

On aura compris que le récit proposé ici, qui ne brille ni par le fond ni par la forme, était le compte-rendu d’un rêve. On aura compris également que la narratrice n’a pas le français pour langue maternelle, ce qui a l’avantage de mettre en lumière des procédés linguistiques que les automatismes habituels tendent normalement à cacher.

2012-01-13

Le mondialisé™

La mondialisation c’est la substitution du temps par l’espace, c’est l’oubli de sa propre histoire et de son propre destin, c’est l’universalisation du présent.

  • Le mondialisé™ ne voit dans l’avenir qu’un présent techniquement amélioré.
  • Le mondialisé oublie le passé, qui l’ennuie, et nie l’avenir, qui le dérange.
  • Le mondialisé confond le contenu et le contenant, il confond la connaissance et le libre accès à l’information, il confond le savoir et les outils de communication, il confond la glace et la glacière, il confond la pipe et le dessin d’une pipe, il confond le bifteck et le mot bifteck.
  • Le mondialisé confond le bonheur, qui est une construction éminemment temporelle, et les loisirs, qui l’isolent irrémédiablement dans le présent. Il se réjouit des bienfaits ludiques de la technologie, stade suprême de cet isolement.
  • Le mondialisé, qu’il soit de gauche ou de droite, transcende les barrières idéologiques.
  • Pour le mondialisé, il n’existe pas de crise sociale, il n’existe que des crises économiques.

Un mondialisé de droite  

Quelques poncifs chéris des mondialisés :

  • Les jeunes d’aujourd’hui ont bien plus de connaissances que ceux de notre époque.
  • À quoi ça sert d’apprendre des dates par cœur (sous-entendu « à quoi ça sert de connaître l’histoire »), il vaut mieux apprendre l’anglais, c’est plus utile.
  • (Variante) Il vaut mieux étudier l’économie que La Princesse de Clèves.
  • C’est peut-être la crise, mais de toute façon, on s’en est toujours sorti.

Un mondialisé de gauche
(Dessins : Renaud Bouret.
Couleurs : Rié Mochizuki)

La mondialisation, c’est la généralisation du présent occidental au reste du monde. En échange, le mondialisé occidental sacrifie généreusement ses propres traditions pour s’accommoder des traditions de l’autre. Il n’a rien à craindre, car pour lui, les traditions des non-Occidentaux ne représentent qu’une marque — passéiste, folklorisée, et donc rassurante — du retard de ces peuples.

2011-12-06

La flèche du temps

« (…) Une équipe de l’université d’Aberdeen (Écosse) a mené une étude en laboratoire pour mesurer ce lien entre temps et mouvement. (…) Quand l’individu s’imagine dans le futur, le léger balancement [du corps] va plutôt vers l’avant. (…) Cela correspond parfaitement à la métaphore courante qui nous fait placer l’avenir à l’avant et le passé à l’arrière sur la flèche du temps. Cette recherche suggère que notre représentation du temps n’est pas indépendante de celle de l’espace. » (Sciences Humaines, Avril 2010, N° 214)

Y a-t-il vraiment de quoi s’extasier d’emblée devant de telles découvertes?

Les diverses langues parlées par les êtres humains n’influencent-elles pas leur conception du temps? Les métaphores qui lient espace et temps sont-elles les mêmes chez tous les peuples? La flèche du temps pointe-t-elle toujours dans la même direction, que l’on soit à l’université d’Aberdeen, à la Sorbonne, à Běidà ou à Tōdai? Peut-on étudier la façon de penser de l’être humain sans tenir compte des langues, support de cette même pensée? Les psychologues confondraient-ils l’Homo sapiens sapiens avec l’Homo anglo saxonis?

Deux éminents psychologues-chercheurs de la célèbre université de Trifouilly-the-Geese (photo prise lors d’un congé sabatique)

Commençons par tenter de définir ce qu’est une flèche (quant au concept de temps, nous le laissons entre les mains de gens plus intelligents que nous). Disons qu’une flèche, c’est une droite orientée, située dans l’espace, bref, c’est un vecteur de longueur indéterminée.

Mais où est donc située l’origine du système de coordonnées dans lequel est inscrite cette flèche du temps? Et quelle est son orientation? Quand je regarde la lune, puis-je affirmer qu’elle se trouve devant la terre? Et quand je ne suis pas là, est-elle encore devant la terre?

Bien sûr, l’être humain est assez intelligent pour placer virtuellement ses yeux en n’importe quel lieu, et on l’entendra dire, par exemple : « derrière chez ma tante » ou « devant ma fenêtre ».

Pour déblayer le terrain, commençons par examiner les mots de la langue française reliés à l’espace. Le devant peut-être défini comme « ce qui se trouve dans la ligne de mire des yeux », et le derrière comme « ce qui se trouve vis-à-vis de “l’organe” du même nom ». Voilà pour l’origine et l’orientation du vecteur. Ces deux marqueurs de l’espace servent tout naturellement, du moins en apparence, de métaphore pour marquer le temps : « on a la vie devant soi, et notre jeunesse est derrière nous ». En somme, le mot devant correspondrait à l’avenir et le mot derrière au passé.

EspaceDevantDerrière
TempsAprès (Avenir)Avant (Passé)

Cette asymétrie entre les mots devant et avant n’est-elle pas déjà un peu étrange? D’ailleurs, le mot français devant a d’abord signifié de-avant, c’est-à-dire auparavant. Le mot avant est lui-même issu de ante, dont le sens, évident pour tous, est d’abord temporel : la flèche de l’espace française serait-elle, paradoxalement, une métaphore de la flèche du temps?

Il faut donc le reconnaître, le mot devant, comme le mot avant, a d’abord correspondu au passé et non à l’avenir. Dans la phrase « Les premiers vinrent avant, les derniers viendront derrière », le mot avant n’est-il pas associé au passé et le mot derrière au futur, contrairement à la description faite de la flèche du temps, dans l’article de Sciences Humaines?

En japonais, il existe un mot double, qui possède deux prononciations différentes mais une seule et même graphie : sous la forme ushiro, il signifie « derrière » (dans l’espace); sous la forme ato, il signifie « après » (dans le temps). Là encore, la métaphore du temps ne sait plus où donner de la flèche. Le caractère chinois original correspondant possède également les deux sens, mais cette fois il s’agit d’un mot unique, qui se prononce hòu. Ce mot signifie tantôt « derrière » (dans hòumian), tantôt « après » (dans hòutiān : après-demain). Le derrière spatial et l’avenir temporel se confondent encore une fois, contrairement à ce qu’ont découvert nos brillants psychologues d’Aberdeen.

Certes, quand je marche droit devant, j’ai l’impression que le temps coïncide avec le sens de mes pas, mais n’est-ce pas une évidence? Mes pas se succèdent nécessairement dans le temps. La meilleure façon de marcher, comme le dit malicieusement la chanson, c’est de mettre un pied devant l’autre et de recommencer. La flèche de l’espace et la flèche du temps ne peuvent alors que se confondre. Ce n’est pas une découverte psychologique, c’est une tautologie, connue de tous les scouts et de tous les bidasses du XXe siècle.

Au fait, que se passe-t-il quand je retourne sur mes pas? Ai-je encore l’impression d’aller de l’avant?

Examinons maintenant l’antonyme du mot signifiant « derrière » en japonais et en chinois). Il s’agit encore d’un caractère commun aux deux langues, qui se prononce mae / sen en japonais et qián en chinois, et qui signifie « devant ». Là encore ces marqueurs de l’espace servent à indiquer le temps, ici le passé… du moins en général. En japonais, senshū signifie « la semaine dernière » (littéralement : « devant-semaine ») et en chinois, qiántiān signifie « avant-hier » (littéralement : « devant-jour »).

En réalité, il faut bien l’admettre, il existe chez les peuples plusieurs métaphores du temps fondées sur l’espace. Ainsi, si on considère que la vie est une longue route à parcourir, on a manifestement l’avenir devant soi. C’est vrai en français comme en chinois. L’expression chinoise qián chēng wàn lǐ, mot à mot « devant [moi] un chemin de 10 000 lieues » signifie, comme on s’en doute, « brillant avenir ». Le mot chinois qián peut donc indiquer aussi bien l’avenir que le passé.

Le temps s’en va, le temps s’en va Madame ; Las ! le temps, non, mais nous nous en allons. (Ronsard)

Coulez, coulez pour eux ; Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent… (Lamartine)

On peut aussi considérer que c’est le temps qui bouge, et non l’homme. Ce dernier, debout (sur un quelconque rocher) au milieu d’un long fleuve, regarde vers l’aval. Les évènements de sa vie flottent sur la surface de l’eau, en descendant le courant, dépassent le promeneur, et s’éloignent bientôt vers l’horizon. Selon cette conception du temps, le passé se trouve devant l’homme, tandis que son avenir est encore derrière lui, en amont. C’est ainsi qu’il faut comprendre le mot qiántiān (avant-hier) en chinois.

Le français garde un peu de cette ambiguïté sur la façon d’envisager le temps, puisque le mot avant, proche parent de devant, peut être utilisé à la fois pour indiquer le passé (« avant-hier ») et l’avenir (« il faut aller de l’avant »).

Décidément, certains chercheurs, dûment subventionnés, aiment bien enfoncer des portes ouvertes, à grands coups d’expériences scientifiques qui se terminent par des articles dans lesquels les mots anglais sont souvent confondus avec des concepts universels. Pour y voir plus clair, il faudrait d’abord comprendre ce qu’est le temps et ce qu’est la flèche. Vaste programme.

En attendant, il serait intéressant de poursuivre l’expérience sur des crabes. Que signifie pour eux l’expression « aller de l’avant »? Et quelle métaphore utilisent-ils pour se représenter le temps qui passe?

2011-10-27

Les Chinoises

Le roman Les Chinoises, de Renaud Bouret, est paru en librairie et sur Amazon.ca le 26 octobre 2011.

Un lancement est prévu pour le 17 novembre 2011 à 17h à la bibliothèque du Cégep de l’Outaouais (Local 2.605, 333 boulevard de la Cité des Jeunes à Gatineau).

Pour plus d'informations veuillez consulter le site Les Chinoises.

2011-10-17

Les chnèques

Le chnèque du Kram (photo:Renaud Bouret)

Peut-on revisiter ses rêves?

Il est de ces mots de l’enfance que l’on ne trouve dans aucun dictionnaire, des mots dont l’existence semble limitée à un seul village, voire à une seule époque. Il y a les frigolos glacés, les bogas bien fraîches et les bombalonis tous chauds. Bon, ces mots existent, sans aucun doute, tout le monde les connaît. Mais le mot « chnèque » a-t-il encore cours? Je ne l’ai guère entendu depuis que j’ai quitté ma chère Carthage.

Tous les dimanches, après la messe dans la cathédrale, précédée de trois heures de jeûne, nous descendions, affamés et en famille, jusqu’au village du Kram. Là, dans une rue oblique, se trouvait notre boulangerie attitrée, avec ses croissants, ses pains au chocolat, ses brioches au sucre… et ses chnèques, sortes de danoises rondes, bien rebondies et recouvertes d’un glaçage blanc. Il m’arrive parfois de rêver à cette boulangerie, et aux boutiques voisines : celles du plombier maltais, du marchand de granites, du photographe et du vendeur de scoubidous. Je déambule dans cette rue jusqu’à mon réveil inopiné.

Cinquante ans plus tard, à la faveur d’un pneu crevé providentiel, cadeau d’un amas de gravats obstruant une ruelle de Salammbô, nous voici coincés dans une station service, à deux pas du Kram. Pendant que le mécanicien répare la roue, ma femme me suggère d’aller faire un tour dans la fameuse boulangerie aux chnèques. Car ma femme est la seule Japonaise qui connaisse les mots « frigolo, boga, bombaloni, et chnèque », qu’elle chérit comme étant une partie de moi-même. Existe-t-il une plus belle preuve d’amour?

Il y avait autrefois, au Kram, un immense centre commercial, très animé, constitué d’une dizaine de petites boutiques alignées contre un marché couvert. La nuit, lorsque les stores de fer étaient baissés, l’endroit, désert, devenait méconnaissable. On croyait alors passer devant une série de garages individuels, préfigurant la solitude de la vie d’un homme.

Aujourd’hui, on a peine à retrouver le centre commercial d’antan, car les boutiques se succèdent sans interruption, sur un kilomètre. Mais nous y voici enfin, et le marché couvert est toujours là, avec son poissonnier, son boucher et ses marchands de légumes. Il n’y manque que les mouches du boucher, qui cache maintenant sa viande dans un réfrigérateur.

La rue en diagonale se trouve par là, près de la sortie du marché. J’hésite un peu sur la route à prendre. Pour plus de sûreté, je fouille au plus profond de la mémoire de mes rêves, et je me laisse guider, immanquablement, sur le droit chemin. C’est bien elle, ma rue oblique, elle n’a pas changé. Mais la boulangerie existe-t-elle encore, après cinquante ans?

Je m’arrête d’abord devant une pâtisserie orientale. Décidément, je ne reconnais rien. Essayons un peu plus loin. Et, comme de juste, nous tombons sur la vitrine d’une boulangerie remplie de brioches dont certaines ressemblent étrangement aux chnèques. Entrons et usons, carrément, de la méthode expérimentale.

Étrange comme le visage du boulanger, un homme d’une cinquantaine d’années, me paraît familier. Serait-ce le boulanger d’autrefois? Non, impossible, l’homme qui se tient devant moi venait à peine de naître à l’époque où mon père nous conduisait ici.

« Bonjour Monsieur. Deux chnèques, s’il-vous plaît. »

Je m’attendais à un « Quoi? Vous dites? Qu’est-ce que c’est? ». Mais non, Ô miracle, la formule magique a fonctionné. Le bonhomme, sans sourciller, attrape dans la vitrine les deux brioches au glaçage blanc. Le mot « chnèque » existe vraiment, et il est encore en circulation.

Je ne peux m’empêcher de faire quelques confidences au maître boulanger. « Vous savez, Monsieur, mon père nous amenait ici tous les dimanches, autrefois, et je choisissais toujours un chnèque. » Le bonhomme me montre alors le portrait encadré d’un digne personnage moustachu, qui trône au dessus de la porte de l’arrière-boutique : « Alors c’était mon oncle qui vous servait. Il a fondé ce commerce en 1959, et j’ai pris sa succession lorsqu’il est mort. »

Voyage dans le passé, voyage dans un rêve, voyage dans un monde immuable.

Et le boulanger de neveu m’explique son idéal, son respect de la tradition, ses méthodes artisanales, sa recette de l’orgeat à l’amande amère. C’est à son tour de me faire des confidences, de raconter comment, avant la révolution, il était convié au palais présidentiel où il devait œuvrer sous la surveillance des mitraillettes : « Imbécile, disait-il au soldat qui le guettait, baisse le canon. Si je voulais tuer ton président, il me suffirait d’ajouter un simple ingrédient à la pâte. »
— Plutôt que d’empoisonner le président, dis-je, vous auriez mieux fait d’empoisonner sa femme.
Mais suggestion le réjouit. Cet homme, bon comme le pain, me serre la main chaleureusement, les yeux pétillant de malice. Et surtout, il refuse désormais de me faire payer les chnèques.

Le bonhomme a beaucoup bourlingué. Il se rappelle que, de retour en Pologne, où il avait séjourné un ou deux ans, il avait usé de la même méthode que moi pour retrouver son chemin. Il avait simplement fouillé dans un de ses rêves familiers et suivi ses propres pas.

2011-10-09

Plumard

(Dessins de Renaud Bouret)

On dit souvent que l’anglais possède un vocabulaire plus riche que le français lorsqu’il s’agit de décrire la réalité concrète. Et on cite, immanquablement, les multiples façons de dire « ça brille » : glitter, glimmer, glisten, sparkle, etc. Disons tout simplement que l’anglais possède un vocabulaire varié sur le thème de la lumière.

Essayons maintenant de traduire en anglais les expressions : « bêta, niaiseux, triple buse, demeuré, lourdaud, gourde, crétin, tronche d’ail, tête de nœud, roi des cons, etc. ». Le français arrive au moins à égalité avec l’anglais. Quant au japonais et au chinois, il font alors piètre figure. En lisant un manga en version originale, on s’aperçoit que les insultes se résument presque toutes à baka (idiot) ou ahō (crétin). En chinois, on ne trouve guère plus d’une demi-douzaine de variantes du mot « idiot », là où le français en compte une bonne trentaine. Et quand il s’agit de parler des plaisirs du plumard ou de la table, le gaulois, pardon, le français bat non seulement l’anglais à plate couture, mais il laisse le japonais et le chinois sur le carreau.

Cherchons le verbe se gaver dans le Larousse français-chinois. On y trouvera chī hěn duō, qui signifie, tout simplement « manger beaucoup ». Le verbe « s’empiffrer » est traduit par dà chī qui veut dire « manger grandement ». Tout ça ne fait pas très « goinfre ». Cela dit, la « langue de Mao » possède indéniablement un très vaste vocabulaire technique et littéraire. Il n’y a qu’à peser un bon dictionnaire chinois pour s’en convaincre.

On trouvera probablement des explications historiques et sociales à ce phénomène, mais concentrons-nous ici sur les contraintes phonétiques. La marge de manœuvre phonétique des mots chinois et japonais est beaucoup plus restreinte que celle des mots français. Le chinois est limité à quelques 400 syllabes préfabriquées, et le japonais n’a droit qu’à une succession de consonnes et de voyelles (ou de diphtongues). Les mots plumard, pieu, pageot, pucier et paddock, qui commencent d’ailleurs tous par un « P », ont chacun leur résonnance bien distincte, du moins pour une oreille française. En chinois, le mot plumard serait par contre imprononçable : la première syllabe commence par deux consonnes (le maximum permis est d’une seule consonne) et la seconde syllabe se termine par un « R » (« N » et « NG » sont les seules consonnes admises en fin de syllabe). En japonais, plumard se prononcerait « purumaru », mot qui, s’il existait, ressemblerait à n’importe quel banal mot japonais.

Dans le dictionnaire français-chinois de l’argot, le mot « plumard » est traduit par chu­áng, mot qui signifie tout bêtement « lit » et qui possède une ribambelle d’homophones ou de quasi-homophones (chuáng : bannière; chuǎng : se précipiter; chuàng : établir; chuāng : blessure; chuāng : fenêtre…). « Grimper au plumard » se traduit par un prosaïque shàng chuáng, mot à mot « monter sur le lit »… probablement pour y dormir.

2011-08-07

Une langue sans pronoms?

Dupont se lève, il prend son parapluie, et il sort.
(Dessins de Rié Mochizuki)

Les pronoms existent-ils vraiment en japonais?

Il existe bien un pronom de la troisième personne (« kare » : lui, elle), mais il n’est guère employé en tant que pronom. Une phrase tel que « Dupont se lève, il prend son parapluie, et il sort. » se traduira par « Hashimoto se lever. Prendre parapluie. Sortir. ». Même l’adjectif possessif « son » a disparu de la phrase japonaise.

• Je, moi : Watashi, Atashi, Boku, Ore
• Tu, toi : Anata
• Il, lui, elle : Kare, Kanojo
わたし、あたし、ぼく、おれ、あなた、かれ、かのじょ、私、僕、俺,彼方、彼、彼女

Il n’existe pas non plus de véritable pronom de la deuxième personne en japonais. Théoriquement, on devrait utiliser « anata » (toi, tu), mais ce n’est guère poli. On se gardera bien de dire, crûment, « Tu es libre demain? ». Il vaut mieux s’adresser à son interlocuteur en utilisant directement son nom : « Hashimoto est libre demain? ».

Hashimotosan wa okite, kasa o motte, dekakemasu.
橋本さんは起きて、傘を持って、出かけます。

Les femmes utilisent souvent le terme « anata » pour appeler leur mari. « Anata… gomi o suteru? », littéralement  « Toi… sortir la poubelle? ». Ce qui tend à montrer que « anata », comme « kare », est plutôt un nom qu’un pronom. La Japonaise appelle son mari « anata », comme la Française l’appellerait « chéri » et la Québécoise « Pitou ».

Un langue sans pronom… Des phrases sans sujet, pour la plupart… Voilà qui pourrait sembler étrange pour des gens normaux, comme vous et moi, qui savent pertinemment qu’une phrase bien construite se compose d’un sujet, d’un verbe et d’un complément d’objet. Non seulement « kare » n’est pas un véritable pronom, mais il est aussi bien masculin que féminin. Les Japonais sont-ils bizarres, qui ne distinguent pas entre le « il » et le « elle »! Ils sont sexistes, c’est bien connu, comme certain-e-s militant-e-s de la tolérance se plaisent à le rabâcher, avec une certaine condescendance.

Mais, selon le proverbe Zen, « le saule qu’on empêche de pousser dans son jardin ressort de l’autre côté du mur » (©). Et il en va de même pour toutes les langues, qui trouvent toujours un coin pour fleurir. Saviez-vous que les Japonais possèdent plusieurs pronoms « je ». Il y a le « je » au masculin (« boku »), au féminin (« atashi »), au neutre (« watashi »), au masculin familier (« ore »), au neutre poli (« watakushi »). Dire que les francophones doivent se contenter d’un simple et unique pronom pour nommer toutes ces réalités. Nous ne distinguons même pas les femmes des hommes! Que font Martine Aubry, Eva Joly et Ségolène Royal! D’accord pour le Big Mac halal, le défilé du 14 juillet sans trouffions et la chasse aux professeurs pédophiles, mais il ne faudra quand-même pas oublier de réformer la langue française et de la purger enfin de ses relents patriarcaux. Prenons exemple sur les Japonais-e-s, que diable!

2011-04-04

Nuit blanche sur la banquise


Rivière des Outaouais, 3 avril 2011

Aimer, c'est regarder ensemble dans la même direction.

Notre monde s'agrandit de jour en jour.

Entre les deux mon cœur balance.