2010-07-24

Deux poids, deux mesures

Quel est le volume de cette tasse de 20 centilitres en mesures québécoises?

Lorsque nos lointains ancêtres ont décidé de devenir civilisés, sur les rives du Nil ou de l’Euphrate, ils se sont dotés de systèmes de mesure. Bien plus tard, à la faveur d’un siècle de lumières couronné par une révolution non tranquille, le monde moderne a même accouché d’un système pratique, simple et universel, le système métrique. Aujourd’hui, rares sont les tribus humaines à ne pas avoir adopté ce système, même si certaines d’entre elles conservent quelques vestiges de leurs anciennes unités de mesure. Ainsi, les Chinois utilisent encore le li et le jin, qui font respectivement 500 mètres et 500 grammes… tout rond.

Aux États-Unis, l’industrie a plus ou moins adopté le système métrique, tandis que le peuple en est resté au système traditionnel, d’inspiration romaine, voire babylonienne. D’un côté ceux qui pensent et produisent, de l’autre ceux qui se divertissent et consomment. L’aversion croissante pour les fractions a cependant donné le jour à des pouces décimaux. On dira, par exemple, que 2,3 pouces + 1,2 pouces = 3,5 pouces, ce qui est plus commode que d’additionner 2 pouces et 3/8 à 1 pouce et 5/16.

Les Québécois n’ont cependant pas adopté les pouces décimaux de leurs grands-frères américains. Mais comme ils ont eux aussi perdu l’usage des opérations sur les fractions, ils ont résolu le problème d’une façon particulière, qui sied bien à une société distincte. Quand il s’agit d’additionner, ils ne fonctionnent plus qu’avec des pouces entiers ou, en cas d’urgence, avec des fractions approximatives (un gros-quart, un demi-et-une-ligne). De toute façon, il s’agit d’un problème de spécialiste, car pour le commun des mortels les longueurs sont faites pour être dites et non pour être additionnées (« Je déclare mesurer cinq-pieds-huit-pouces-et-demi. »).

Ce qu’il y a de particulier au Québec, c’est l’utilisation simultanée de deux systèmes de mesure totalement indépendants. Le poids d’un être humain se mesure en livres (et en onces pour les bébés, quoiqu’il ne soit pas indispensable de connaître le nombre d’onces dans une livre). Par contre, la charge d’un ascenseur se mesure en kilogrammes. Combien de personnes peut contenir tel ou tel ascenseur, voilà une question que personne ne se posera, puisque insoluble. Seul le médecin, ce grand sorcier, connaît le secret qui permet de relier les deux systèmes. Lorsqu’il vous aura pesé sur sa balance métrique, il s’empressera de vous annoncer le résultat en livres, grâce à une astucieuse et mystérieuse opération appelée « calcul mental ».

Au Québec, les petites longueurs se comptent volontiers en pieds et en pouces. Combien de mètres font les cinq-pieds-huit-pouces-et-demi annoncés par le docteur? On l’ignore car on n’y voit pas le moindre intérêt. Combien de personnes mesurant cinq-pieds-huit-pouces-et-demi tiendront, en file indienne, dans une piscine de 25 mètres? Pour le savoir, il suffit de rassembler un nombre suffisant d’individus mesurant cette taille — et sachant nager — et de les placer bout à bout dans la piscine.

Au Québec, les grandes longueurs se mesurent en kilomètres. Cette fois, le système métrique est roi. D’ailleurs, personne ne sait combien de pieds sont contenus dans un kilomètre, ni même dans un mille. Les radars policiers sont calibrés en kilomètres à l’heure, et tout le monde s’y retrouve : lorsque la vitesse est limitée à 100 km/h dans une zone fréquentée par la police, tout automobiliste doué de raison sait qu’il ne doit pas dépasser les 109 km/h. Ça ne peut être plus simple. Toutefois, beaucoup d’automobilistes mesurent encore la consommation d’essence en milles par gallon plutôt qu’en litres aux 100 km. Ça fait plus québécois, plus professionnel, plus américain, et moins pédant. Il s’agit bien sûr d’une mesure ordinale et non cardinale, puisque tout le monde ignore s’il s’agit de gallons de 3,79 litres (à l’Américaine) ou des gallons de 4,55 litres (à la Canadian). On se fout impérialement de ce que signifie concrètement l’expression 25 milles au gallon, mais on sait que c’est préférable à 20 ou 22.

Le volume des bouteilles d’alcool se mesure en onces, celui des bouteilles de vins en millilitres. Quant à savoir si vingt-six onces de gin tiendront dans une bouteille d’un litre, il suffit de se munir d’un entonnoir et de se livrer à l’expérience scientifique suivante : si le réceptacle déborde lors du transvasement, c’est que vingt-six onces font plus qu’un litre. À propos de volume, certains de nos concitoyens sont loin de se douter qu’en doublant l’arête d’un cube, on multiplie son volume par huit. Il s’agit d’un secret bien gardé et réservé aux initiés.

La température de l’air se mesure en degrés centigrades, il n’y a aucun doute là-dessus. Le Québécois serait bien embêté pour choisir son manteau si on lui disait qu’il fait, dehors, 15 degrés Fahrenheit (mot dont l’orthographe exacte n’est connue que de rares spécialistes). Il en va tout autrement pour la température de l’eau, que ce soit celle de la piscine ou de l’aquarium, que l’indigène du Québec mesure en degrés Fahrenheit, pour une raison encore inexpliquée par les anthropologues.

Pourquoi cette schizophrénie dans le système des poids et mesures utilisé au Québec, trente-cinq ans après l’adoption officielle du système métrique?

Plusieurs hypothèses peuvent être avancées. On peut d’abord considérer que les unités de mesure traditionnelles les plus proches de l’expérience humaine ont résisté à la réforme? On conserve ainsi l’usage des pieds et des pouces pour la couture et le bricolage, alors qu’aux deux extrêmes, on parle de millimètres et de kilomètres. On pèse les gens et les tomates en livres, tandis que le poids d’un conteneur se mesure en tonnes et la dose des antibiotiques en milligrammes. Tout liquide qui peut être avalé par un gosier humain se compte en onces, le reste se comptera en millilitres ou en mètres cubes.

La deuxième hypothèse se rapporte à l’envergure des mesures effectuées. Ce qui tient dans un intervalle restreint, comme la température de la piscine ou celle du malade, souffre moins de la complexité du système traditionnel, ce qui permet à celui-ci de perdurer.

Il reste une troisième hypothèse, celle de la faillite du système d’éducation. Alors qu’on permet à tous les bambins scolarisés de la planète de maîtriser le système des mesures et les bases de l’arithmétique, ce savoir, jugé paternaliste, est désormais quasiment évacué de l’enseignement primaire québécois. « L’élève n’a plus besoin d’apprendre, il n’a qu’à chercher au fond de lui le savoir que tout être possède en naissant. L’enseignant ne doit plus enseigner, il doit accompagner l’élève dans cette découverte. La connaissance n’est plus le résultat d’un apprentissage et d’un effort, elle est un droit fondamental. Apprendre aux enfants des choses qu’ils ne connaissent pas est d’ailleurs une menace à l’estime de soi et donc à la connaissance! En dehors du sport et de l’argent, rien ne doit être mesuré de façon claire, et surtout pas les performances scolaires. » Heureusement, il existe encore quelques écoles privées, quelques enseignants rebelles, et quelques parents instruits qui restent imperméables à cette idéologie frauduleuse. Le système d’éducation québécois, dans sa quête effrénée de nivellement par le bas, n’a jamais été aussi élitiste.

 

Post Scriptum : Le problème de Peppone

Avant d’être élu député, Peppone, le grand adversaire de Don Camillo, doit passer son certificat d'études primaires. « Un bassin semi-sphérique a un diamètre de 2,6 mètres. Le robinet qui l'alimente débite 6,27 litres par minute. Combien de temps faudra-t-il pour le remplir? » Évidemment, Peppone, intimidé par les perspectives de sa future grandeur, sèche lamentablement. Heureusement, Don Camillo viendra à la rescousse par une manœuvre frauduleuse mais pieuse. « C’était tout simple » avoue Peppone en lisant subrepticement la réponse. Et ça l'est. En divisant le volume du bassin par le débit du robinet on obtient le nombre de minutes. Pour cela, il suffit de connaître la formule du volume de la sphère, que l'écolier puise dans la demi-douzaine de formules acquises pendant ses six années d'études, et de convertir les mètres cubes en litres, ce qui est loin de nécessiter l'aide d'une calculatrice.

Mais attention, il reste un petit écueil à contourner. Étourdi par ses savants calculs et par sa trop grande confiance en lui, l’écolier risque d'oublier un détail crucial. C’est pourquoi Don Camillo, homme avisé et plein d'expérience de la vie, donne un dernier conseil à Peppone, avant de retourner à son presbytère : « N’oublie pas de diviser par deux… Pour la demi-sphère. » Même dépourvu de diplômes, Don Camillo vaut bien une faculté de Pédagogie à lui tout seul.

2010-05-09

Cossé tu veux j'fasse?

Cossé tu veux j'fasse?

Un bureaucrate ne dédaigne pas qu’on le sollicite, même s’il défend son oisiveté jusqu’à être avare de ses conseils. C’est qu’il a réponse à tout pour congédier les plaideurs. La devise favorite de notre bureaucrate du jour est : « Cossé tu veux j’fasse? »

L’expression se prononce /kosetyvøʃfas/, d’un seul trait, avec deux accents toniques, sur le rythme “.-..-”.

Comment découper les mots dans cette chaîne de sons continue?

[1] /kɔse-ty-vø-ʃ-fas/ (Cossé tu veux j’fasse?)
À première vue, on y distingue cinq unités indépendantes, que l’on peut identifier en procédant à des substitutions :
[2] /kɔse-ki-vø-ka-fas/ (Cossé qui veut qu’a fasse?)
Si on y regarde de plus près, on remarque maintenant l’unité /k/, qui revient deux fois. Le message se compose donc de sept unités.
[3] /kɔse-k-i-vø-k-a-fas/

L’unité /k/ représente ce qu’on appelle habituellement le pronom relatif. On note que cette unité se prononce uniquement devant une voyelle (expression 3), et tombe devant une consonne (expression 1).

L’expression initiale comporte donc, elle aussi, sept unités, dont deux sont devenues muettes dans le dialecte de notre bureaucrate. Ces muettes, représentées par Ø dans la transcription ci-dessous, peuvent réapparaître sous la forme /k/ dans d’autres dialectes :
[4] /kɔse-Ø-ty-vø-Ø-ʃ-fas/

    Traduction des unités en français écrit :
  • /kɔse/ = quoi (pronom interrogatif (= que /kə/ en position non accentuée))
  • /k/ = que (pronom relatif)
  • /ʃ/ = je (prononcé ch)
  • /ty/ = tu
  • /i/ = il
  • /a/ = elle
  • /vø/ = veux, veut
  • /fas/ = fasse

2010-04-23

Quatre mots vides

« Les électeurs commencent à espérer que nous pouvons faire quelque chose de différent, ne laissez personne vous dire que rien ne peut changer, cette fois c’est possible. » (Nick Clegg, 22 avril 2010)

(Analyse de la performance de Nick Clegg, candidat libéral aux élections britanniques, lors du débat du 22 avril 2010 : Les matins de France Culture, Revue de presse, 2010-04-23)

Le journaliste de France Culture, citant un confrère de la presse espagnole : « Il y a dans ce troisième homme providentiel, qui fascine une partie de la presse, des airs de changement, d’un changement à l’américaine. Pour preuve, sa phrase de conclusion : “Les électeurs commencent à espérer que nous pouvons faire quelque chose de différent, ne laissez personne vous dire que rien ne peut changer, cette fois c’est possible.” »

La phrase de Clegg résume bien son discours, puisqu’elle comporte pas moins de quatre mots vides de sens, et bien dans l’air du temps : espérer, différent, changer, possible. Comme il se doit, Clegg fait comme si les mots qui sortent de sa propre bouche venaient de celle des électeurs : les électeurs commencent…, ne laissez personne vous dire…. On retrouve les deux principes de base de la manipulation, vieux comme le monde : 1. Faire croire à notre interlocuteur que l’idée que nous défendons vient de lui; 2. Ne rien lui dire tout en l’inondant de vagues mots à consonance positive et consensuelle.

Traduction de la phrase de Clegg :
« Chers électeurs,
La logique voudrait que je vous présente mon programme de gouvernement, et que vous vérifiez si ce programme correspond à ce que vous souhaitez obtenir. Mais que souhaitez-vous exactement? Non seulement, je ne veux pas le savoir, mais vous ne le savez probablement pas vous-mêmes. Le mieux est donc, pour le bénéfice des deux parties, que je vous livre un discours vide de contenu mais riche d'impressions. Vous vous épargnerez ainsi la peine de réfléchir et moi celle de m'engager. »

2010-01-13

Je sais. Tu savais

« Il sait. »
Dessin de Rié Mochizuki

Au moment où nous traversons le pont, tout en discutant des sushis au menu du lendemain, je lui fais remarquer qu’on peut trouver des crevettes chez le marchand Untel, situé non loin de là.
— Je sais, me fait-elle remarquer.
— Tu savais, lui dis-je.
Il faut préciser qu’elle a prononcé je-sais en baissant la tonalité, comme si elle avait chanté Mi-Do, et que je lui ai répliqué tu-savais sur l’air ascendant de Do-Do-Mi.

On remarquera aussi l’utilisation très naturelle de l’imparfait dans la réponse (tu-savais), alors que l’affirmation était faite au présent (je-sais). Il est clair que le choix de ces temps verbaux n’a rien à voir avec le temps réel : son savoir, à elle, n’est pas soudainement devenu passé en l’espace d’une seconde. Une explication s’impose. Mais revenons d’abord à l’utilisation des tons.

Tout le monde connaît l’existence des tons en chinois, en vietnamien ou dans certaines langues du golfe de Guinée telles que l’éwé ou le yoruba. Mais, qui l’eut cru, on retrouve des tons — de nature légèrement différente — jusque dans le japonais et le français. Ainsi, les deux syllabes du mot japonais hashi peuvent être prononcées de façon ascendante (Do-Mi) ou de façon descendante (Mi-Do). Dans le premier cas, le mot hashi signifie pont, dans le second, il signifie baguettes. Du moins, selon la norme de Tokyo, car les gens du Kansai (partie occidentale de l’île de Honshu) inversent les tons dans ce cas.

Si les erreurs dans la prononciation des tons se révèlent fatales en chinois, elles gênent rarement la compréhension en japonais. On aura vite fait de reconnaître chez son interlocuteur un indigène du Kansai ou un étranger, et de décoder le message en conséquence, de la même façon qu’un Parisien comprend sans effort l’accent du Midi ou l’accent allemand (nous connaissons cependant quelques exceptions notables).

Ce qui est moins évident, c’est que les syntagmes français contiennent aussi une séquence tonale. Cependant, contrairement au japonais, cette séquence tonale n’a pas pour but de distinguer des mots ou des groupes de mots, mais d’ajouter une information supplémentaire au message.

Ainsi, la phrase mélodique Mi-Do (je-sais) indique que l’information livrée était jusque-là théoriquement inconnue de l’interlocuteur. C’est d’ailleurs le rôle que joue aussi le présent dans la phrase (je-sais), alors que l’imparfait sert plutôt à confirmer un fait normalement connu (je-savais).

Le dialogue aurait pu se dérouler de la façon suivante :
— Je savais. (= Je te fais bien remarquer que je sais.)
— Tu savais. (= Ah, en effet, je confirme que tu sais.)
Par contre, la séquence suivante est impossible :
— Je savais.
— Tu sais.

Elle aura aussi pu me dire :
— Mais je savais. (Le mot mais joue ici le même rôle que l’imparfait et que la séquence Mi-Do).

La séquence Do-Mi doit être distinguée de l’ascension tonale dans la phrase interrogative. Le syntagme Tu-sais? se prononce sur un autre air, plus près de Do-La.

Voilà une explication que les grammaires se garderont bien de fournir. (En passant, le mot voilà, par opposition à voici, joue le même rôle que l’imparfait vis-à-vis du présent.)

2009-12-06

Leçon de conduite

Un des sports favoris de l'homo sapiens a toujours été la chasse aux sorcières. Mais qu'est-ce qu'une sorcière, me direz-vous. La définition varie selon les époques. Car les chevaliers de la vertu se fient plus à la mode qu'à des critères moraux bien réfléchis. De nos jours, les trois sortes de sorcières — ou de sorciers — les plus en vogue sont probablement les batteurs de femmes, les pédophiles et les intégristes, qui remplacent avantageusement le relaps, l'inverti et le Juif errant d'autrefois. Le monde est toujours rempli de ces dangereux personnages, qui se cachent perfidement sous les traits de Monsieur Tout-le-monde. Le sorcier, en effet, ça peut être un inconnu, un voisin, un parent… et même vous ou moi. Heureusement, il existe de braves justiciers constamment à l'affût.

La scène, rigoureusement authentique, qui va suivre, se déroule cet automne, à une date que la prudence nous incite à garder secrète. J’ai amené ma femme dans un vaste stationnement, à peu près vide les jours de congé, pour une leçon de conduite à transmission manuelle. La semaine dernière, nous avons essayé la marche arrière. Cette expérience fut une véritable révélation pour ma patiente élève, qui comprit enfin comment relâcher progressivement la kurochi (mot signifiant embrayage en japonais et en joual), sans faire caler le moteur.

« Avance! Freine! À gauche… non à droite. Dis, tu as vu le poteau là-bas? »
NB : Avez-vous remarqué la couleur de cette automobile?
Dessin : Rié Mochizuki

Ce soir, peu avant le coucher du soleil, les lieux étaient complètement déserts. Sauf que, pendant nos savantes manœuvres à reculons, et parfois en zigzag, un véhicule noir, aux vitres teintées et à l’allure quasi militaire, est soudain venu faire le tour de notre petit stationnement. À l’intérieur de cette boîte de conserve bruyante sur quatre roues motrices, deux paires d’yeux qui ne cessent de nous fixer. Peut-être des curieux en mal d’exotisme. Ou alors un beauf qui fait de la vitesse dans un stationnement pour impressionner sa compagne, ou pour se pavaner devant le seul public disponible, c’est à dire nous.

La Jeep noire a déjà disparu. Ma gracieuse élève continue tranquillement ses exercices de conduite, pendant une quinzaine de minutes. Puis nous reprenons la route qui nous ramène en ville.

Dernier arrêt avant d’aborder la bretelle nous reliant au boulevard. Nous échangeons nos places et je me remets au volant. Mon élève est réjouie de ses rapides progrès. Je suis réjoui de la voir réjouie, et de rentrer au bercail sans incident. Au moment où je m’apprête à démarrer, une automobile de police arrive vers nous, après avoir brûlé son stop. Je me prépare à repartir lorsqu’elle s’arrête à ma hauteur. La vitre s’abaisse et le visage d’une jeune, fraîche et solide policière apparaît.
— Vous n’avez pas aperçu une voiture verte avec un homme et une femme qui se chicanent?
— Non… D’ailleurs, il n’y a personne par là-bas, fais-je en pointant vers la montagne.
Le visage de ma passagère s’éclaire d’un large sourire, car elle vient de comprendre, bien avant moi, que la voiture verte en question, c’est la nôtre. La policière, rassurée, nous remercie et va, court, vole à la rescousse de la victime présumée.

Nous n’avons pas fait cinquante mètres qu’une autre automobile de police s’engage à toute allure dans la bretelle. Et comme nous roulons bien tranquillement, elle nous croise sans nous accorder la moindre attention.
— Cette fois ce n’est plus un couple qui se chicane, mais plutôt un couple qui se tapoche, fais-je remarquer à mon élève, qui rit doucement.
Et pourtant, le stationnement que nous venons à peine de quitter était effectivement désert. Deux promeneurs à l’air gaillard, avec leur chien. Trois voitures vides à l’arrêt devant l’entrée du sentier forestier, probablement des excursionnistes. Aucune des voitures n’était verte… à part la nôtre. Au fait, il semble qu’il ne s’en fasse plus de nos jours, des voitures vertes.

Au moment où nous atteignons le boulevard, une troisième automobile de police arrive sur les chapeaux des roues et s’engage dans la bretelle, après un dérapage contrôlé.
— C’est plus grave que je ne croyais, m’exclamé-je. Les suspects sont peut-être en train de se chicaner à coups de carabines.
Mais cette cascade de chasses à l’homme, cette précipitation à retardement, cette escalade tragi-comique, ces scapinades suréalistes, c’en est trop pour mon élève, qui éclate de rire, comme au théâtre.

Il faut se rendre à l’évidence, cette escouade de policiers armés et alarmés est en réalité à notre poursuite. Et seule leur lenteur à réagir nous vaut d’avoir échappé à une difficile explication, à la pointe d’un fusil. Apparemment, ils ne connaissent pas notre numéro d’immatriculation. Mieux vaut ne pas moisir ici.

À nous de faire enquête. Essayons de reconstituer les faits. Une jeune femme, vêtue d’un élégant manteau de cachemire, recule son auto verte tout en zigzaguant, puis elle freine brusquement, en montant légèrement sur le trottoir, pendant que son passager, un homme à l’allure quelconque, gesticule en montrant tantôt le volant, tantôt le levier de vitesse, tantôt le lampadaire qui s’approche un peu trop rapidement. À ce moment même, un beauf pas rasé, en Jeep et accompagné de sa blonde maquillée, passe à proximité des lieux, un stationnement bien connu des apprentis conducteurs du quartier. Le beauf alerté par un comportement qu’il juge suspect ne fait ni une ni deux. Il fonce à toute blinde et parcourt un vaste demi-cercle autour de l’auto verte, tout en gardant une distance prudente. Le beauf enjoint alors sa blonde d’alerter les autorités au plus vite, ce qu’elle fait en mitraillant immédiatement le clavier de son téléphone portable. Allô 9-1-1, ya un homme et une femme dans une voiture verte qui se chicanent. Le beauf lui arrache le téléphone des mains pour renchérir : Vite, c’est grave, elle est peut-être en danger. Ce couple de justiciers est victime du biais de confirmation, qui veut que l’on voie volontiers ce qu’on s’attendait à voir. « Les batteurs de femmes sont tous des hommes. Donc tous les hommes peuvent être des batteurs de femmes. Donc un homme surpris dans une attitude suspecte avec une femme ne peut qu’être un batteur de femmes. Je vois ce que je crois et non ce que me disent mes yeux. Mon chat se sauve, c’est sûrement lui qui a volé mes sardines. Ma hache a disparu, je trouve que mon voisin a une tête de voleur de hache. » Et, par mesure de sûreté, mieux vaut ne pas louer son appartement à un chat, à un voleur de hache, voire à un immigré. Mais s’il est devenu honteux d’avoir l’air d’un raciste, il est encore glorieux de jouer au justicier. Et vive le lynchage!

Dans sa panique mêlée d’exaltation, le beauf omet de relever le numéro de notre plaque minéralogique. Lorsque la maréchaussée arrive sur place, un bon quart d’heure plus tard malgré la proximité du poste de police, nous avons déjà quitté les lieux du prétendu crime. La policière voit bien que notre voiture est verte, mais notre mine joviale lui laisse plutôt penser que nous sommes de paisibles promeneurs du weekend. Nous ressemblons plus à de braves témoins qu’à d’odieux criminels. D’autant plus que ma passagère ne porte aucune marque de violence, pas de cheveux ébouriffés, pas la moindre ecchymose, pas de sang encore humide. La policière ne peut prendre le risque psychologique de s’intéresser à nous pendant qu’une vraie victime est peut-être en train de se faire étriper en lisière du bois. Quant aux autres policiers arrivés en renfort, ils auraient pu bloquer toutes les issues. Mais leur esprit se trouvait déjà, par anticipation, sur la scène du prétendu crime, et ils restaient aveugles à tout ce qui ne se conformait pas à leur imagination.

Par ailleurs, était-il vraiment nécessaire de mobiliser une flotte de trois véhicules policiers pour maîtriser un suspect en train d’engueuler sa femme (ou vice-versa)? Une nouvelle enquête s’impose.

L'esquisse originale

2009-11-24

Pas de treizième étage

(Blague classique)
Après avoir bâti son écurie, un bonhomme se lamente.
— J’ai fait la porte trop petite, et mon cheval est tellement grand qu’il ne pourra pas passer. Je vais être obligé de démolir le mur au-dessus de la porte.
— Pourquoi ne creuses-tu pas plutôt un trou au bas de la porte?
— C’est parce que ce ne sont pas les pattes du cheval qui sont trop grandes mais ses oreilles.

Gégé nous assure que la 7e année a été abolie (et voilà pour lui la source de tous les maux de l’école québécoise actuelle). Je lui fais remarquer que la 7e année existe toujours, et qu’elle se trouve justement entre la 6e et la 8e. Il prétend que non, que l’on passe, désormais, directement de la 6e à la 8e.

Il n’y a pas de 13e étage dans les hôtels de Las Vegas. On m’affirme que cette astuce innocente ne coûte pas grand chose… et si ça peut faire plaisir aux superstitieux, pourquoi pas, après tout? Je fais remarquer aux clients potentiels que l’étage qu’on appelle le 14e est alors en réalité le 13e, ce qui le rend aussi dangereux que s’il avait conservé son véritable numéro. Ah… Je vois que j’ai semé l’inquiétude parmi mes interlocuteurs. Les superstitieux ont besoin d’un semblant de vérité pour croire à leurs sornettes, et cette vérité peut parfois déranger. Le réalisme n’est-il pas le fondement de tout récit de fiction réussi?

Vu de l'extérieur, cet hôtel appartenant à un casino, possède bel et bien un treizième étage (situé juste au-dessus du douzième).

Mon frère adoptif de l’Iowa, Jon, prétend manquer de sommeil depuis qu’il se couche une heure plus tard tous les soirs, à cause de son nouvel emploi chez Rubino Mobile Home. Je lui fais la suggestion suivante :
— Pourquoi ne pas te lever une heure plus tard tous les matins, comme ça tu seras quitte.
— Ah non, rétorque-t-il, ça ne marcherait pas. Tout le monde sait que la première heure de sommeil est plus réparatrice que la dernière. J’y perds au change.

Après avoir bâti son écurie,un bonhomme se lamente…

2009-11-15

Les ombres sur le mur

Où sont passés ces vieux murs décrépis
Qui se peuplaient de figures étranges
D'Èves, de Déjanires, de Pompadours
Et de fauves au regard inquiétant
Lorsque le soir punique remplissait l'air de nostalgie
Et que l'aube salvatrice tardait à venir?
(Kikite de Brédenarde)

Aujourd'hui, les peintures inusables et bon marché remplissent les centres de bricolage, qui poussent comme des champignons, et des légions de ravaleurs de façade non patentés recouvrent les fresques antiques de multiples couches sans âme, avec le zèle des convertis.

Heureusement, il existe encore les carrelages de marbre et de faux-marbre, qui se remplissent de visages, pourvu qu'on les caresse des yeux. Les prunelles brillantes ou les sourcils touffus apparaissent les premiers, puis le contour d'un nez ou d'un groin, les commissures des lèvres, une rivière de diamants ou une cloche de vache. Et le lendemain, on cherche en vain ces personnages familiers. Mais quand on croit les avoir perdus à jamais, ils apparaissent soudain, nous fixant avec malice et murmurant dans leur langue silencieuse : « Je suis là, je suis toujours là, je serai toujours là ».

Cliquez sur les images ci-dessous pour percer leur secret :

2009-11-03

Politiques budgétaire et monétaire en économie ouverte

Les tableaux noirs voient défiler bien des choses, dont il ne reste rien.

En régime de change fixe, c'est la politique budgétaire qui est généralement la plus appropriée pour stimuler ou freiner l'économie. En régime de change flottant, c'est la politique monétaire… Comme toujours, la vie est faite de diagonales.