2007-07-03

À Deng Xiaoping, avec toute ma gratitude

Le grenadier de l'hospice du bourg de X. au Yunnan

Que fait-on en Chine, lorsqu'on veut prendre sa retraite? L'idéal est d'aller habiter chez ses enfants, mais ceux qui n'en ont pas eu, qui les ont perdus, ou qui ont été abandonnés, où iront-ils? Les autorités du district de X., au Yunnan, ont construit à cet effet un hospice aux allées ombragées. Dès 17h, les pensionnaires vont casser la croûte, en passant devant l'énorme frangipanier en fleurs. Derrière le réfectoire, le coin des potagers, délimité par deux grands bassins. Malheur à qui tomberait dedans, car, comme le puits du vieux village au creux de la vallée, il est plus facile d'y rentrer que d'en sortir.

Le 30 juin, le grenadier du jardin porte encore quelques fleurs et commence à se charger de fruits. L'arbre sert aussi de soutien à la corde à linge sur laquelle Madame Z., de l'ethnie Dai, a accroché les vêtements de rechange de son mari. Et voici Monsieur Z., en personne. Salutations, politesses. Il me prie de remercier les Américains d'avoir libéré le Yunnan à la fin de la guerre antijaponaise. Étonnant. À l'époque, il s'était fait embaucher pour contruire une route de l'autre côté de la frontière birmane toute proche. C'était le bon temps, il était jeune. Et les Japonais? Monsieur Z. avoue n'en avoir jamais vus, ni pendant la guerre, ni de toute sa longue vie. Finalement, je lui demande quel est le dirigeant chinois qu'il admire le plus. Ses yeux brillent d'émotion : « Il n'y a pas à hésiter, c'est Deng Xiaoping! ». Étonnant. Ce vieillard dit des choses étonnantes.

Monsieur Z., retraité de l'hospice du bourg de X. au Yunnan, dans son appartement

Du temps de la Révolution culturelle, une grande partie de la soi-disant gauche française, guidée par ses intellectuels, vouait un culte à Mao et à sa façon de créer l'homme nouveau. Évidemment, ce culte a ensuite été répudié, lorsqu'il fut déjà trop tard. Mais il sera inévitablement remplacé par d'autres causes, choisies par zèle judéo-christiano-marxiste plutôt qu'à partir d'une étude sérieuse de la situation.

Que voulait dire « Révolution culturelle », au fond? C'est pourtant clair, ces deux mots combinés signifient « renverser la culture en place ». Bref, il s'agissait simplement d'une chasse aux intellectuels, menée par des démagogues, à l'aide de petits kapos ignares. Monsieur Z. s'est toujours passionné pour la géographie, et il possède aujourd'hui, suspendue au même clou qui retient le fil électrique de son plafonnier, une carte en relief de l'Asie du sud-est. Monsieur Z. connaît le nom de tous les pays qui bordent l'océan Indien et la mer de Chine, et toutes leurs capitales. Il n'est donc pas étonnant qu'il ait passé 10 ans dans un camp de réforme par le travail, où il a essuyé les injures et les crachats, couchant sur une paillasse à même le sol, sur son mètre carré personnel, et crevant de faim plus souvent qu'autrement.

Quand Deng Xiaoping est revenu au pouvoir, un an après la mort de Mao et l'élimination de la bande des Quatre, son premier geste a été de libérer les millions de jeunes étudiants et de travailleurs exilés. Monsieur Z., qui croyait devoir mourir dans son misérable laogai, a pu revenu miraculeusement chez lui. Depuis, le portrait de Deng Xiaoping, lui-même exilé à plusieurs reprises, n'a cessé d'orner ses quartiers. Lorsque Monsieur Z. s'est retiré à l'hospice du bourg de X., il emporta avec lui ses biens les plus précieux : le fameux portrait, aujourd'hui défraîchi, et la carte en relief empoussiérée par les années.

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