2008-07-07

La double tarification

Un marchand ambulant
Photos: Renaud Bouret

Un des aspects désagréables de Guilin est le harcèlement inhabituel dont les voyageurs sont l'objet dans les lieux à vocation touristique, que ce soit dans les rues piétones du centre-ville, aux abords des parcs et des quais, dans les villages pittoresques de la région, et jusque dans la montagne qui surplombe les rizières en terrasse de Longji. On est parfois assailli par une nuée de vendeurs, qu'on n'arrive à semer que pour retomber sur un autre nid. Quant aux petits commerçants des mêmes lieux, ils pratiquent couramment la double tarification c'est-à-dire qu'ils majorent le prix de 50 à 80 % pour les voyageurs étrangers. Pour moi, ce fait est inusité, car je n'ai à peu près rencontré, depuis douze ans, que des commerçants honnêtes, ou presque, que ce soit à Kunming, Yangzhou, Changsha, Chengdu ou ailleurs, peut-être parce que je fréquente peu les lieux touristiques.

Se faire escroquer par un commerçant, dans une ville où la course de 5 km en taxi coûte moins cher qu'un billet d'autobus dans les agglomérations québécoises n'a rien de bien tragique. Aussi est-il parfois plus simple de fermer les yeux, du moins pour de petits achats. Au départ, j'avais simplement l'impression que Guilin était une ville plus chère que les autres. Jusqu'au jour où...

L'épicerie de la mère Wang
Sur les deux enseignes horizontales (fond rouge), on peut lire:

隆发超市,桂林土特,总批发 lóngfā chāoshì, Guìlín tǔtè, zǒng pīfā
(Supermarché Longfa, Produits du terroir de Guilin, Vente en gros),

Je discutais dans le petit salon d'une auberge avec un sympathique Montréalais, de passage. Il venait d'acheter, chez la mère Wang, une des épicières du voisinage, une bouteille de bière de 600 ml et une bouteille d'eau de 300 ml, pour la somme totale de 8 yuans, soit à peine plus d'un dollar. D'après mon expérience, c'était le tarif habituel pratiqué dans le quartier. Comme nous étions bientôt à sec, je fis à mon tour un saut chez la mère Wang, qui s'était momentanément absentée en confiant le magasin à son beau-frère. J'obtins alors les deux mêmes bouteilles pour un total de 5 yuans, soit 3,5 yuans pour la bière et 1,5 yuan pour l'eau. Je pus constater par la suite que c'était le tarif payé par les résidents locaux, et d'ailleurs pratiqué universellement dans les quartiers non touristiques de la ville.

Une semaine plus tard, mon assistante de chinois m'expliquait la symbolique graphique du slogan de Mao Zedong: «Les femmes soutiennent la moitié du ciel» (妇女半边天 fùnǚ bànbiāntiān). Dans le caractère , qui signifie la femme, le premier élément est la clé sémantique de la femme () et le second représente une montagne vue sur le côté (): les femmes sont une montagne qui soutient le ciel. Selon, mon assistante, les femmes du Sud soutiennent parfois la totalité du ciel, puisque certaines d'entre elles ont la réputation de mener leur mari par le bout du nez, et surtout, de dominer le petit commerce où elles se montrent intraitables et cherchent notamment à rouler les clients de passage.
— Tiens, je vais t'en donner la preuve, qui t'a vendu ce journal (le Soir de Guilin - 桂林晚报 Guìlín wǎnbào), sûrement une femme, n'est-ce pas?
— Oui, en effet.
— Et combien as-tu payé?
— Un yuan (0,15 $).
— Eh bien, tu t'es fait rouler. Ce journal coûte 6 maos (0,6 yuan), regarde, c'est écrit en bas dans le coin.

Je restai sceptique: la vendeuse était une femme, certes, comme la grande majorité des boutiquières, et je m'étais fait avoir à cause de ma gueule de métèque. Il n'y avait qu'une simple coïncidence entre les deux éléments.

Le soir même, cependant, je partis m'acheter une grappe de litchis chez un vendeur ambulant, au bord d'un trottoir. Or, le prix était passé de 3 yuans (parfois 2,5 en marchandant) à 5 yuans la livre, et mon paysan habituel avait laissé la place à une paysanne. Même chose chez les vendeuses de pêches et de mangues: tous les prix avaient augmenté de 60 à 80 %.

Le jour suivant, mon assistante de chinois triomphait:
— Tu vois, je t'avais prévenu. C'est pourtant un calcul simple: quand un client se présente pour la première fois, il n'est probablement que de passage, et il vaut mieux le rouler tout de suite que d'espérer le fidéliser. Alors on augmente les prix au maximum, en évitant toutefois de les doubler, c'est pourquoi les hausses dépassent toujours 50 % sans jamais atteindre 100 %.
— Dans ce cas, pourquoi les vendeurs précédents ne cherchaient pas à me voler.
— Parce que c'était des hommes, et qu'ils ne sont pas doués pour les affaires. Ils sont trop bêtes ou trop paresseux.

Suite à cette discussion, j'ai fait le décompte des commerçants qui pratiquent ou non la discrimination des prix parmi ceux rencontrés à Guilin, dans le centre-ville et aux abords des lieux touristiques. Mon but était de démentir les affirmations un peu trop radicales de mon assistante. Mais, les résultats obtenus étant contraires à mes prévisions, je m'empresse de préciser qu'il s'agit d'une enquête purement empirique et que l'échantillon et loin d'être aléatoire.

Commerçants     Femmes     Hommes
Tarification homogène 3 5
Double tarification 15 3


En dehors du fait que l'échantillon n'est pas aléatoire, un certain nombre d'éléments complètement indépendants du sexe pourraient facilement expliquer les écarts sensibles relevés dans ce tableau. Il se peut, par exemple, que les touristes fassent leurs emplettes surtout à des heures où les femmes qui pratiquent la double tarification sont particulièrement présentes, contrairement aux hommes. Dans ce cas, la véritable variable expliquant la discrimination sur le prix serait la nature du client (touriste/non touriste) plutôt que le sexe du commerçant. Il se peut encore que parmi les vendeurs de fruits ambulants, les hommes soient surtout des paysans, tandis que les femmes soient surtout des commerçantes. Ce serait cette fois la profession principale du vendeur — et non le sexe — qui expliquerait la discrimination sur le prix.

Un soir, la mère Wang, l'épicière du quartier, me demanda si je devais bientôt rentrer au pays.
— Oui, justement, je pars dans une semaine.
— Alors il faut acheter des souvenirs pour votre femme. Nous avons tout ici.
Se faire rouler sur sa bouteille d'eau quotidienne, passe encore, mais pour de gros achats, pas question! J'irai voir ailleurs.
— C'est trop cher, mère Wang, j'achèterai mes souvenirs au carrefour Sanlidian.
La bonne femme ne voulut jamais reconnaître qu'elle pratiquait une double tarification, même lorsque je lui en apportai la preuve. Cependant, nous sommes restés bons amis et je continue à m'approvisionner chez elle en bouteilles d'eau surtaxées à 66,6 %.

Post-scriptum
Comme cela arrive souvent, un évènement imprévu vient contredire les résultats préliminaires affichés plus haut. À cause de la forte pluie qui vient de s'abattre sur la ville, j'ai préféré aller acheter mes bouteilles d'eau dans le magasin d'à côté plutôt que chez la mère Wang. La boutiquière et sa fille m'accueillent. Je salue et je me sers en déclarant à haute voix 两瓶水 (liǎng píng shuǐ: deux bouteilles d'eau – d'un litre et demi). Oh surprise, le prix est redescendu à 3 yuan (contre 5 chez la mère Wang, à moins de 20 mètres) et les vendeuses sont des femmes. Comme quoi les observations faites sur de petits échantillons peuvent vite être démenties par la suite.

Dans l'enquête sur le tourisme, nous avions d'abord constaté, avec un échantillon de 120 personnes, un écart statistiquement significatif sur la façon dont les hommes et les femmes percevaient l'influence des jeux olympiques sur l'image de la Chine à l'étranger (les hommes y accordaient plus de poids que les femmes). Or, lorsque l'échantillon eut atteint 240 individus, cette différence entre les sexes s'était totalement estompée. Cette fois-ci, il aura suffit d'une averse intempestive pour remettre rapidement en question les premières observations: Le hasard est la mère des découvertes. Mais, pour complément d'information, j'enverrai ce soir aux provisions un laowai ne parlant pas chinois.

1 commentaire:

金白牙 a dit...

Faut quand même pas se rabattre au sexe d'une personne pour juger leur honnêteté... en fait, ne te sers d'aucun critère mis à part l'expérience directe :P

Surtaxé jusqu'à preuve du contraire.