2008-07-04

Le village de Heping

À quelques kilomètres au nord de Guilin, les pics calcaires font place à un paysage de montagne, avec ses torrents, ses gorges et ses maisons de planches.
Photos: Renaud Bouret

La route qui conduit à Longsheng («Victoire du dragon»), gros bourg situé à quelques 80 km au nord de Guilin, serpente entre des montagnes couvertes de forêts: des massifs de bambou pour la plupart, mais aussi des sapins de Chine, quelques feuillus, et des grappes de roseaux sur les pentes les plus escarpées. Aux approches de Longsheng, le chemin est étrangement paisible et presque désert. Seuls les éboulis qui débordent sur la route, et les tronçons en réparation brisent la monotonie du voyage.

Puisque j'ai faussé compagnie au groupe qui m'a conduit de Guilin au village de Ping'an, au milieu des rizières en terrasses, il me faudra regagner la ville par mes propres moyens. Théoriquement, on redescend la route en lacets, qui mène au pied de la montagne, à bord d'une navette spéciale; on attrape ensuite un minibus qui suit la vallée jusqu'à la grand route et qui remonte ensuite jusqu'à Longsheng; puis on n'a plus qu'à prendre l'express de Guilin. Compte tenu des correspondances, il faudrait compter cinq ou six heures pour parcourir une centaine de kilomètres. Mais ce serait oublier l'efficacité proverbiale des transports privés chinois.

Le professeur de géographie qui menait l'enquête sur le tourisme chinois, m'avait raconté comment un parcours de 40 km, lorsqu'il résidait en Casamance pour sa thèse, lui avait pris 24 heures. Il fallait d'abord rallier la rivière à pied, mais comme le bateau devait partir peu après l'aube, il était plus prudent de se rendre sur place la veille au soir. Au matin, cependant, changement d'horaire inattendu pour le géographe. Le capitaine avait décidé de ne lever l'ancre que vers dix ou onze heures. En fin de compte, les passagers tardant à remplir l'embarcation, le départ eut lieu en début d'après-midi et notre ami ne rejoignit Ziguinchor que dans la soirée. Ce genre de situation est impensable ici, même dans les provinces les plus pauvres. Car le transport, c'est le nerf des affaires, et sans les affaires, comment un Chinois pourrait-il raisonnablement espérer échapper au sous-développement.

À midi, mon barda est paqueté et je prends congé de mes drôles d'aubergistes, puisqu'ils enferment leurs clients dans leur auberge avant d'aller coucher ailleurs. Je descend la ruelle aux marches d'ardoises, passant devant la terrasse aux cochons entravés (le second cochon a maintenant disparu), et me voici bientôt sur la plate-forme qui marque le début de la route carrossable. Coïncidence extraordinaire, je tombe sur une navette peinte au armoiries de l'hôtel Sheraton de Guilin. Or, j'habite juste en face de ce palace, dans un tôle de catégorie carrément inférieure mais néanmoins sympathique. Les excursionnistes du Sheraton – tous des laowai (métèques) – viennent de débarquer, le plus gros d'entre eux ayant choisi une chaise à porteur pour monter jusqu'au village.
— Dites, Monsieur le daoyou (guide), fais-je, vous ne voulez pas me déposer à Guilin au retour, si vous avez de la place? Nous sommes voisins là-bas.

Le daoyou n'est pas très enthousiaste, mais plutôt que d'opposer un refus catégorique à ma demande, il me suggère d'autres solutions soi-disant plus pratiques. Notre discussion stérile a cependant le mérite d'attirer l'attention des badauds, et une sympathique brute, les cheveux en brosse, propose de me déposer à l'embranchement de Heping, pour la coquette somme de 60 yuans. Froissé par cette offre déraisonnable, je continue mon chemin pour m'adresser aux chauffeurs des navettes officielles.
— Ah non Monsieur, m'objecte-t-on, nous on prend des groupes, pas des gens tous seuls. Demandez au type là-haut de vous mener à l'embranchement de Heping (« La Paix »)... Hé, frère Zhuang! Tu veux pas embarquer ce Monsieur, c'est sûrement un professeur d'université!
La brute sympathique s'avance alors avec son véhicule, et nous nous mettons d'accord sur 20 yuans pour vingt kilomètres, deux fois le tarif normal. Mais, puisque je suis le seul passager, ça lui paiera à peine l'essence.

Mon chauffeur est pourtant joyeux de s'être enfin remis au travail et de recevoir un profit peut-être maigre mais inattendu.
Nous commençons à descendre les lacets, silencieusement, en longeant un ravin sans fond.
— Dites, maître chauffeur, comment je ferai pour arriver à Longsheng, quand vous m'aurez déposé à Heping?
— Ne vous inquiétez pas, professeur, je m'occupe de tout. D'abord, il est inutile de monter jusqu'au bourg de Longsheng, puisque vous devrez ensuite repasser par Heping .
— Mais on m'a dit que les autocars ne s'arrêtent pas à Heping.
— Qui vous a dit ça, sûrement pas un chauffeur? À Heping, il en passe beaucoup, des banche (autocars réguliers).
Sur ce, son téléphone portable se met à sonner et une conversation à très haute voix s'engage en dialecte local.
— Et voilà, professeur, tout est arrangé.

Nous avons maintenant atteint le premier hameau de la vallée, et un pépère fait des signes d'amitié au chauffeur. Le vieux bonhomme est bientôt à bord, suivi, au hameau voisin, d'une dame d'âge mûr. Celle-ci fait ses dernières recommandations à sa fille restée devant la chaumière familiale, tout en claquant vigoureusement la portière de notre véhicule.

Le restaurant de l'Amitié prédestinée, à Heping
好友缘饭店
hǎoyǒu yuán fàndiàn
hǎo bien, bon
yǒu ami
yuán prédestination
fàn riz cuit, repas
diàn magasin

Voici Heping. À vrai dire, ça ressemble plus à un embranchement de route qu'à un village. Heping se compose, en tout et pour tout d'un long hangar divisé en compartiments — le marché de Heping — d'un terrain vague, de quelques immeubles de deux ou trois étages et d'une poignée de bicoques (en réalité, le vrai Heping se trouve un peu plus haut au détour de la vallée). Le chauffeur me dépose devant le premier compartiment du long hangar, une petite épicerie, et me dit d'attendre là, sans m'inquiéter.

Pour plus de sûreté, je me renseigne auprès de la patronne de l'épicerie, une jeune femme à l'air avenant, qui est en train de donner la bouillie à un bébé installé sur des roulettes. Elle confirme qu'un autocar pour Guilin arrivera bientôt, et qu'il s'arrêtera certainement, de l'autre côté de la route.
– En attendant, Monsieur, veuillez vous asseoir.
Elle me désigne un petit banc de bois, à côté d'un robinet sorti de terre et dressé à un mètre de hauteur. Je lui achète une bouteille de thé. Je m'assois, très confortablement – mieux vaut un tout petit banc qu'un grand tabouret, en fin de compte –, et je me désaltère en silence. L'épicière se remet à nourrir le bébé, tout en essayant de lui apprendre les syllabes « ta-ta ».

C'est l'heure où le soleil tape à la verticale, je le sens depuis mon étroit coin d'ombre. Rares sont les véhicules qui circulent sur la route. Mais voici qu'un autocar plein à craquer s'arrête devant la boutique. Ce n'est pas le mien. Il s'apprête à monter au village de Ping'an, où j'ai passé la nuit. Une passagère de l'autocar, originaire d'une province du nord, me hèle par la fenêtre et se moque de moi:
— Mon vieux, qu'est-ce que vous attendez dans ce trou? Vous n'êtes pas prêt d'être rendu à Guilin.
La jeune épicière me fait un sourire:
— Restez assis, Monsieur, ce n'est pas le bon autobus.
Puis elle apprend au bébé à me dire «ta-ta», ce qui exige plusieurs tentatives.

Un motard vient de s'immobiliser de l'autre côté de la route, au pied d'une falaise de gré roux qui se termine par un éboulis. Bip, bip, bip! L'antivol électronique de la moto sonne trois fois. L'heureux propriétaire, tenue léopard et large chapeau de paille posé sur la tête en guise de casque, traverse la chaussée et se dirige vers le compartiment voisin du nôtre, dont l'enseigne porte l'inscription « Au restaurant de l'amitié prédestinée ». Quelques minutes plus tard, le motard au chapeau de paille repart, comme il était venu. Il est clair que, dans l'immédiat, il a beaucoup plus de chances d'attraper un coup de soleil qu'une fracture du crâne.

Le centre commercial de Heping, vu dans l'autre sens

Entre-temps, mon chauffeur est de retour, après avoir déposé ses deux passagers, et gare son véhicule. Il me confirme que tout va bien, salue l'épicière, se fait gratifier d'un « ta-ta » par le bébé, et s'empresse de rejoindre ses copains au restaurant de l'Amitié prédestinée.

Et le voici déjà ce diable de banche, qui s'arrête exprès pour moi. Je traverse la route à la hâte, tout en prenant congé, et je me retrouve dans un beau petit autocar climatisé, assis à côté d'une fille charmante (c'était la seule place de libre). Le chauffeur démarre sans plus tarder, et la receveuse vient bientôt me réclamer, avec la plus grande courtoisie, la modique somme de 20 yuans. Il ne m'aura fallu que trois heures pour passer de mon clair village de montagne à l'étuve de Guilin, grâce à la compétence proverbiale des chauffeurs chinois.

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