2006-12-20

Kumori

Nuage Paroles et musique: Renaud Bouret - 2004

  |Em  |Em#7                   |Em7 |C#ø
Nu-age,  toi qui flottes sur le soir
        A7        |DM7
Entends-tu la séré-nade
           GM7         |CM7
Qui traîne et qui se ba-lade
       F#ø         |B7  |
Et s'efface dans la nuit?

Bourrasque, toi qui voles dans le noir
Humes-tu l'odeur sauvage
Des jardins de mon village
Et des champs de mon pays?

|Em  O             |Am 
     Écoute les sai-sons
|Am                     |Em
     Qui repassent et re-viennent
                         |F#ø
     L'amour de ton jeune âge
       |B7           |Em   |
     Ne t'a pas oubli-é.

Orage, toi qui viens de la montagne
Vois-tu la vieille fontaine
Cachée au creux de la plaine
Rendez-vous des coeurs épris?

Rivière, toi qui coules vers la mer
Sens-tu les fleurs de grenade
Caressant ta peau de jade
En se penchant sur ton lit?

     Écoute les saisons
     Qui repassent et reviennent
     L'amour de ton jeune âge
     Ne t'oubliera jamais.

Écouter le fichier midi

2006-12-18

Les noms de famille japonais

Les noms de famille japonais

Quels sont les patronymes japonais les plus répandus? Les résultats varient selon les enquêtes, celles-ci étant basées sur des échantillons souvent trop grands mais pas assez aléatoires. Les deux patronymes les plus courants (Suzuki et et Satô) regroupent chacun 2 % de la population, et 11 % des Japonais portent un des dix premiers patronymes. Ces dix patronymes figurent dans le tableau ci-contre, auquel nous avons rajouté certains noms de famille relativement connus dans le monde politique, artistique ou commercial.

Les noms de famille japonais sont le plus souvent associés à un lieu-dit. On retrouve le même principe, à plus petite échelle, en français et dans d'autres langues : Dubois, Dupont, Dupuis, Montaigne, Lamontagne, Lapierre, Larivière, Deschamps, Campeau, Clairfont (source claire), Champrosay (champ de roseaux = Ashida); Montalto (haut mont = Takayama), Campobasso (champ bas = Shitada), Pozzo (puits), Fontana (source); Bach (=kawa), Baum (=ki), Berg (=yama), Holz (=hayashi, bayashi), Rohr (=ashi), Stein (=ishi).

Pour plus d'information, visitez ce site.

Pour les petits curieux, voici la liste des 50 noms de famille les plus fréquents au Québec, classés dans l'ordre (source: Institut statistique du Québec) :
Tremblay, Gagnon, Roy, Côté, Bouchard, Gauthier, Morin, Lavoie, Fortin, Gagné, Ouellet, Pelletier, Bélanger, Lévesque, Bergeron, Leblanc, Paquette, Girard, Simard, Boucher, Caron, Beaulieu, Cloutier, Dubé, Poirier, Fournier, Lapointe, Leclerc, Lefebvre, Poulin, Thibault, St-Pierre, Nadeau, Martin, Landry, Martel, Bédard, Grenier, Lessard, Bernier, Richard, Michaud, Hébert, Desjardins, Couture, Turcotte, Lachance, Parent, Blais, Gosselin
(17,8 % des Québécois portent un de ces 50 noms.)

2006-12-15

Cap-Chat

Le chat de pierre du capitaine Shaw Le chat de pierre du capitaine Shaw par Renaud Bouret - 2005

Ce midi, les experts en étymologie attablés dans la cafétéria discutent de l'origine de certains lieux-dits nationaux. Le village qui retient l'attention est aujourd'hui celui de Cap-Chat, en Gaspésie. Encore une fois, la piste de l'anglais est privilégiée, et les lois de l'évolution phonétique sont revisitées. Jadis, paraît-il, un certain capitaine Shaw croisait dans les parages (il serait même contrebandier, comme les enfirouapeurs, que ça ne m'étonnerait pas). On avait pris l'habitude de l'appeler familièrement Cap' Shaw (tout le monde sait que les capitaines ne détestent pas la familiarité). Or les mots Shaw et chat se prononcent de la même façon en québécois (le problème, c'est que les habitants du coin disent tout naturellement « Cap-Chatte »).

Il existe une autre fausse explication, qui a toutefois le mérite de passer pour ce qu'elle est, c'est-à-dire une légende. Sur le promontoire du Cap-Chat se dresse un rocher à l'étrange silhouette féline. Autrefois, un chat rôdant sur la grève aurait été puni de sa gloutonnerie (ou de tout autre péché capital) par un Saint quelconque qui le transforma en pierre.

Reste la bonne interprétation ou, du moins, la seule qui soit plausible. Il est clair que le nom de Cap-Chat ou Cap-Chatte figure sur les cartes dès le XVIe siècle, bien avant l'arrivée des Anglais. Le nom du village ferait référence à Aymar de Chaste, troisième lieutenant de la Nouvelle France en 1603, selon l'admirable dictionnaire de toponymie du Québec.

Mes interlocuteurs sont formels : à leur connaissance, cet individu n'a jamais existé. D'ailleurs, Québec n'a été fondé qu'en 1608. Ils retiennent donc l'explication du Cap' Shaw.

2006-12-12

L'escalier

L'escalier - Renaud Bouret 1992 Dessin de Renaud Bouret - 1992

Une chaussée plate rencontre une ruelle en pente.
Comme la pièce de monnaie qui passe entre mille mains en les oubliant toutes,
L'escalier a vu défiler au cours des siècles
Toutes les belles de la Cité.

2006-12-11

Hector Placide Giat reçoit l'Ordre Impérial du Dragon de l'Annam

L'empereur d'Annam décerne à Giat l'ordre du Grand Dragon L'Ordre Impérial du Dragon est décerné à Hector Placide Giat

Nous Grand Empereur du Sud obéissant aux volontés du Ciel

Voulant reconnaître les services rendus à Notre Personne et à l'Empire par M. Giat (Hector, Placide) Professeur principal de 2e classe l'avons nommé Chevalier de Notre Ordre.

Fait en Notre Palais Impérial à Hué le 22 du 5e mois de la 7e année de Thành Thái.

Enregistré au Protectorat de France en Annam, No 11173, Hué le 10 février 1896.

Le parchemin comporte une version française et une version vietnamienne transcrite en caractères chữ nôm (importés de Chine au Xe siècle). Sur l'original, les caractères chữ nôm sont disposés en lignes verticales rangées de droite à gauche. Si on se fie aux caractères chữ nôm, Annam signifie ici « Grand Sud » (de même que le Vietnam est l'« Extrême Sud »).

Dans la retranscription ci-dessous, nous avons redisposé les lignes selon l'ordre actuel du chinois (horizontal de gauche à droite, sauf pour le titre) et rajouté les caractères chinois modernes (entre crochets) lorsque ceux-ci diffèrent du chữ nôm. On trouvera un peu plus loin une liste des caractères (ou mots) utilisés, avec leur prononciation et leur traduction chinoise actuelle.

院星龍南大
承
天興[兴]運[云]
皇帝制曰国家隆賞[赏]褒善酬功
兹特賞[赏]二項[项]教授戛
五項[项]龍[龙]星用彰異…
在 大南國[国] 都城 勤政殿
成泰 七年 五月 二十二日

1. 院 yuàn cour, établissement, institut
2. 星 xīng étoile
3. 南 nán sud
4. 大 dà / dài grand, (clé 37)
5. 承 chéng se charger, assumer, recevoir
6. 天 tiān ciel, jour, temps, nature, Dieu
7. 兴 xìng / xīng intérêt, goût, plaisir / prospérer, être en vogue, établir
8. 云 yún nuage, raconter
9. 皇帝 huángdì empereur
10. 制 zhì fabriquer, élaborer, système
11. 曰 yuē dire, (clé 73)
12. 国家 guójiā pays
13. 隆 lóng profond, intense, saillir
14. 赏 shǎng récompenser, admirer
15. 褒 bāo louer, dire du bien de
16. 善 shàn bon, bienveillant
17. 酬 chóu rétribution
18. 功 gōng exploit, habileté
19. 兹 zī / cí ceci, maintenant
20. 特 tè particulier
21. 二 èr deux, (clé 7)
22. 项 xiàng [documents, travaux de construction, élément d'un tout, article, paragraphe]
23. 教授 jiàoshòu professeur
24. 戛 jiá
25. 五 wǔ cinq
26. 龙 lóng dragon, (patronyme), (clé 212)
27. 用 yòng utiliser, avec, (clé 101)
28. 彰 zhāng clair, évident
29. 在 zài à, en, se trouver à
30. 国 guó pays
31. 都 dōu / dū tout, entièrement, déjà, même / capitale
32. 城 chéng muraille, ville
33. 勤 qín diligent, laborieux, actif
34. 政 zhèng administration, politique
35. 殿 diàn salle, palais, temple
36. 成 chéng devenir, accomplir, capable, [un dixième]
37. 泰 tài paisible, extrême, Thaïlande
38. 七 qī sept
39. 年 nián année
40. 月 yuè lune, mois, (clé 74)
41. 十 shí dix, (clé 24)
42. 日 rì soleil, jour, (clé 72)

2006-12-09

Enfirouaper

Un enfirouapeur? Canadien en raquette [extrait des Voyages du baron de La Hontan : Tome 1, p. 191], Bibliothèque municipale de Montréal.

Quelle est l'origine du mot enfirouaper ou du nom de Cap-Chat? Autour d'une table de cafétéria, on trouvera toujours quelques savants autoproclamés pour proposer une explication scientifique et officielle. Scientifique car leur qualité d'indigènes pur-laine leur accorde automatiquement le statut d'expert en la matière. Officielle car ils tiennent leur information d'un ancêtre enfirouapeur ou d'un ex-collègue ayant campé dans les faubourgs cap-chattiens.

Pour notre savant du jour, le terme enfirouaper provient tout simplement de l'anglais in fur wrapped, c'est-à-dire enveloppé dans des fourrures. Cela va de soi : « Nos ancêtres (les Canayens) furent parfois réduits à certains expédients pour survivre, après la Conquête. Beaucoup d'entre eux se firent contrebandiers. En tant qu'héritiers des coureurs des bois, quoi de plus naturel alors que de cacher l'alcool clandestin dans de vulgaires peaux de castor et autres fourrures. Et comme la douane était tenue par les Anglais, l'expression consacrée devint [merchandise] in fur wrapped, d'où le verbe enfirouaper [les douaniers]. Le terme s'est alors étendu pour signifier aujourd'hui leurrer, embobiner (« fourrer »?). » Curieusement, ce mot d'origine anglaise ne se retrouve aujourd'hui qu'en français.

J'ose manifester un certain scepticisme. Comment faire coïncider historiquement la traite des fourrures et la prohibition des années 1920? Pourquoi les droits de douane s'appliquaient-ils à l'alcool tout en épargnant la pelleterie? À quoi bon utiliser une marchandise précieuse pour camoufler une marchandise semi-précieuse? Et puisque l'expression était devenue proverbiale, comment se fait-il que l'astuce échappait aux douaniers?

Il faut aussi scruter les preuves linguistiques. Quand le mot a-t-il été attesté pour la première fois? Se peut-il qu'il ait existé avant l'arrivée des Anglais, ou qu'il soit apparu d'abord loin des postes frontière? Est-il possible que le « w » muet de wrapped ait été transformé en un « ou » bien sonore en français par des contrebandiers probablement illettrés? D'ailleurs, l'expression in fur wrapped est-elle vraiment correcte en anglais? Ne dirait-on pas plutôt wrapped in furs? De toute façon, l'expression paraît pour le moins incongrue. Y a-t-il un seul Anglais sur la terre qui l'ait un jour prononcée?

Mon scepticisme est rejeté du revers de la main. Étant d'origine étrangère, je ne peux manifestement me prononcer sur une question éminemment autochtone. Ainsi va la science. Mais rien ne m'empêche de continuer à débattre en mon for intérieur. Si j'avais été un trafiquant ou un charlatan (pourquoi se limiter à la contrebande), j'aurais emballé ma marchandise ou mon baratin dans des fripes. Je les aurais enveloppés, je les aurais enfripés. En cherchant bien, on pourrait peut-être retrouver l'ancêtre du terme enfirouaper chez Renart ou Gargantua.

Dans un prochain article : Cap-Chat.

2006-12-06

Hector Placide Giat raconte son combat avec le tigre

Bravo Giat! Pas peur! Présentez armes! Carte postale sur mesure envoyée par un admirateur de Giat

Donc, depuis deux ans, je dirigeais l'école d'arrondissement de Baria. Le 28 octobre 1893, à huit heures du matin, les notables de Long-hu'o'ng, affolés, accourent à l'école en criant : « Monsieur! Monsieur! Au secours! Le tigre est dans nos maisons! ». Je quitte aussitôt ma classe, je saute sur mon fusil et je pars au galop.

C'était vrai. Un tigre, au cœur même du village, venait d'enlever un cochon. Il s'était caché dans un petit champ de cannes à sucre, entre trois sentiers très fréquentés, à quelques pas de la grand'route qui traverse Baria.

Je fais reculer les Annamites qui m'accompagnent et, seul, je fais le tour du champ.

Le tigre m'aperçoit, quitte son abri et fond sur moi à découvert… Je pouvais me sauver encore. Mais les Annamites me regardaient, je fis face, et laissant l'animal venir à deux pas de moi, je lui tirai dans la tête un premier coup de feu qui le fit trébucher et lui creva un œil. Un second coup de fusil, tiré à bout portant, lui fracassa la mâchoire. Couvert de sang, poussant des rugissements effroyables, le tigre fît un bond et enleva d'un coup de griffe le fusil que je lui présentais. A ce moment je me retourne et, réunissant toutes mes forces, je lance au tigre un vigoureux coup de pied. C'est ce qui me sauva. Le tigre en effet ne tue pas avec ses dents, qu'il a pourtant formidables : il donne la mort avec ses griffes. Quand il s'agit de proie humaine, il commence par ouvrir le ventre; plus rarement il déchire le cou. Le coup de pied que, dans un dernier effort j'avais lancé au tigre, l'atteignit au mufle. Avec la rapidité de l'éclair, l'animal saisit mon pied dans ses griffes, et l'enfonça dans sa gueule en broyant les os.

Alors je tombai sur le dos, mais sans pousser un cri, sans perdre connaissance. Le tigre s'accroupit et me déchira les chairs de la jambe, lentement, en rugissant et en attirant peu à peu sous lui la partie déjà dévorée. Un des os métatarsiens fut retrouvé entre le péroné et le tibia!

Les Annamites, épouvantés, s'étaient pourtant peu à peu rapprochés à une vingtaine de pas. Ils poussaient des cris, frappaient des mains, mais n'avançaient pas.

Comme je parle très couramment l'Annamite, je les exhortai au courage. Je leur rappelai que ma femme les avait souvent soignés et guéris, je leur parlai de mes petits enfants, qui leur reprocheraient leur lâcheté, je leur promis une forte somme d'argent, puis je tirai de ma cartouchière deux cartouches que je lançai auprès d'eux en leur disant de ramasser mon fusil! Mais le tigre leur fit trop peur.

Ma jambe était maintenant dévorée jusqu'au genou. Dans sa gueule toute ensanglantée, le tigre croquait ma rotule qu'il avait déboîtée; ses griffes labouraient déjà la cuisse : la mort allait venir avec le coup de « banderole » en travers du ventre. Alors, me voyant abandonné, je voulus du moins mourir en combattant.

Dégageant brusquement ma jambe gauche intacte jusqu'alors, je frappai, à coups de pied dans les flancs, à coups de poing dans la tête, le tigre qui était presque accroupi sur moi. C'est en me défendant ainsi que je fus blessé à la jambe gauche, mais je n'en continuai pas moins à frapper de toutes mes forces.

Soit pour cette cause, soit parce que l'animal souffrait trop des coups de feu qu'il avait reçu il se redressa tout à coup, rugit une dernière fois en fixant sa victime, et retourna dans le champ de cannes à sucre. Il était resté plus de dix minutes sur moi.

Il fut achevé le soir. On retrouva dans sa tête les chevrotines que j'y avais logées, mais le crâne était intact.

Les Annamites me laissèrent sur le dos, n'osant approcher. Cinq minutes après j'appelai l'un d'eux, je lui nouai mes bras autour du cou, et me fis transporter à l'école. Les Européens étaient accourus. On m'étendit sur un matelas et l'on me fit un pansement sommaire. Mon sang-froid ne m'avait pas abandonné. Je rédigeai moi-même les dépêches à envoyer à ma femme, qui était alors au Cap Saint Jacques près d'accoucher, et à mes chefs. Je donnai les ordres les plus minutieux pour la remise de mon service, je pris les quelques dispositions que la probabilité de ma mort commandait, et j'attendis patiemment, en causant et parfois même en plaisantant, que la chaloupe demandée à Saigon par l'Administrateur vienne me prendre; elle arriva vers minuit. On m'embarqua, et le lendemain vers dix heures du matin, j'arrivais à l'hôpital militaire. Les plaies, horribles à voir, étaient infectées par la gangrène et la bave du tigre; les artères sortaient, les os étaient dénudés.

L'amputation fut faite, au tiers inférieur de la cuisse, par M.Hénaff, remplaçant le médecin chef absent. Cette amputation ne fut pas heureuse. De la chair mâchurée avait été laissée dans la cicatrice; le fémur avait été coupé trop long, et une fissure du périoste s'allongeait, presque invisible, sur une longueur de plusieurs centimètres. Malgré cela, et contre les prévisions des médecins, je ne mourus pas, mais j'endurai pendant 45 jours les plus épouvantables souffrances. Plus d'une fois j'appelai la mort à grands cris.

Le 45ème jour le fémur déchira la cicatrice et fit brusquement saillie au dehors: nouvelle opération. On coupa cette fois 8 millimètres d'os, et on referma la plaie. Les points de suture échappèrent, mais la guérison semblait encore possible. La douleur ayant cessé, l'appétit revint. Le médecin m'autorisa à manger « tout ce que je voulais »… Et alors, en avant les légumes! La bonne tête de veau! L'exquise salade bien verte avec beaucoup de vinaigre! A ce régime-là, naturellement, la dysenterie arriva, réduisant à rien le corps délabré du malheureux qui jeûnait et souffrait depuis près de deux mois. La potion brésilienne, administrée deux fois, fit disparaître la dysenterie, mais laissa à la place la lente, la terrible diarrhée de Cochinchine, qui ronge les tempéraments les plus robustes, et qui a conduit au tombeau, lors de la conquête, cent fois plus de victimes que les balles­­…

Réunissant tout ce qui me restait d'énergie, je parvins à me faire embarquer à bord du courrier du 14 janvier. Le 8 février je débarquais à Marseille, le 9 j'étais admis d'urgence au Val de Grâce. Là, il a été reconnu par les chirurgiens — et ceux-ci savent leur métier — qu'une troisième opération est nécessaire : il reste à enlever encore 8 à 10 centimètres de fémur! Cette opération ne pourra être tentée que dans plusieurs mois, car mon état de faiblesse extrême ne permet pas d'y songer pour le moment

De tous les coins de la Cochinchine où je suis très connu, du Tonkin, de France, il m'est arrivé de nombreux témoignages de sympathie. Le Gouverneur lui-même a tenu à venir lui-même passer une heure auprès de mon lit d'hôpital. Le commandant de la Marine, le colonel de la Calle, les chefs de service sont venus, à plusieurs reprises, me serrer la main.

J'ai bien souffert! Je reste mutilé, privé du seul plaisir au monde que je m'accordais volontiers, la chasse. Mais je crois avoir fait mon Devoir!

Hector Placide Giat - 1894

Arbre généalogique

2006-12-03

La clé de Monsieur Bai

Monsieur Bai joue du violon à deux cordes. Monsieur Bai attend, dans le lobby, l'arrivée du serrurier.

Chaque fois que je passe devant le comptoir du pavillon, les jeunes employées de l'auberge rougissent. Quand je tourne le coin pour emprunter la cage d'escalier vitrée, je les vois masquer un fou rire derrière leurs mains. Je dois être le seul à les saluer tous les jours, mais elles sont bien trop timides pour engager la conversation.

Jeudi après mon cours. Je surprends l'une d'elles, Fleur-de-prunier, en train de se maquiller furtivement. Pas même le temps de cacher son matériel sous le comptoir. Cette fois, c'est moi qui ris.

Vendredi. « Bonjour Fleur-de-prunier, j'aimerais bien utiliser la machine à laver du pavillon. » Fleur-de-prunier est un peu fripée ce matin, après sa nuit de permanence sur la banquette du cagibi. « Pour la lessive, montez au dernier étage, il y a deux machines. Vous ne devez pas utiliser l'automatique. » Elle est réservée aux membres du Parti? Tout cela est compliqué, je continuerai à laver à la main.

J'ai de plus en plus de mal à déverrouiller la porte de ma chambre.

Samedi. « Mesdemoiselles, ma clé ne fonctionne vraiment plus, j'ai beau y mettre toute ma douceur coutumière, la serrure résiste obstinément. » « Pas grave Monsieur, on a un double nous aussi. » Une des filles monte à ma chambre, glisse sa clé, ouvre ma porte en un tournemain. Et voilà, c'est tout simple. Petit éclat de rire habituel. J'ai l'air d'un grand nigaud.

« Minute, Mademoiselle, essayez quand même ma propre clé. » Je prie pour que la demoiselle échoue, ma réputation est en jeu. Ouf, la serrure est toujours rétive. Au lieu d'en perdre, de la face, j'en gagne. Très bien, ça se saura dans l'immeuble.

Lundi. Même le double de la clé ne fonctionne plus. Cette fois, on décide de changer carrément la serrure. Le plombier-menuisier-serrurier de l'auberge viendra dans la matinée.

De retour de la cantine. Fleur-de-Prunier me hèle au passage. « Monsieur Bai! Monsieur Bai! le serrurier est chez vous. » Sa collègue pouffe. « Qu'est-ce qui vous faire rire, mademoiselle? » « Vous n'entendez pas les coups de marteau, c'est le serrurier qui se bat avec votre serrure depuis un quart d'heure. » En effet, le sympathique maître-artisan décide d'employer les grands moyens et frappe à coups de burin sur ma porte. Après la sieste, il revient me poser une serrure toute neuve. La nouvelle clé me semble bien légère. Du fer-blanc, sans aucun doute.

Mardi. J'arrête régulièrement au comptoir pour échanger quelques amabilités avec les filles. « Monsieur, vous êtes gentil. Vous nous saluez chaque fois que vous passez. Nous on salue tous les pensionnaires étrangers mais ils ne répondent jamais. » « C'est vrai, renchérit la collègue, ça les fait même grogner. » Et de donner une petite démonstration. Elles pouffent encore de rire, en se couvrant toujours la bouche de leur main.

Mercredi après-midi, de retour du cours d'histoire, je m'arrête sur le palier. « Monsieur, regardez dehors, dans la cour, c'est une Canadienne arrivée aujourd'hui, une compatriote à vous. Vous, au moins, elle va sûrement vous saluer. » « Si c'est vraiment une Canadienne, fais-je remarquer par un excès de pessimisme auquel sont parfois sujet les célibataires non endurcis, je vous parie qu'elle fera même semblant de ne pas me voir. » Et voici la Canadienne qui entre dans l'auberge. Justement, elle bifurque vers notre pavillon. Et elle grimpe déjà les marches. Je fais un clin d'œil aux copines du comptoir. Dès qu'elle aperçoit le mâle inconnu que je suis, la Canadienne a un réflexe instantané : sa tête se détourne et son visage prend un air hostile. La voilà qui passe devant les filles éberluées et qui tourne l'escalier. Les bruits de pas s'éloignent. « Monsieur, s'étonne Fleur-de-Prunier, elle vous a complètement ignoré, comme si vous étiez invisible. » Entre-temps, la collègue, méthodique, vérifie ses fiches : « C'est bien une Canadienne. Pourquoi marque-t-elle ses distances avec autant de force? Vous avez de drôles de coutumes dans votre pays. Si j'étais en voyage, je serais contente de croiser des compatriotes, ce sont bien les premiers sur qui on peut compter en cas de problème. »

Jeudi. Il me semble que ma clé se tord. Soyons délicat et tâchons de la faire durer jusqu'à la fin du mois. Aujourd'hui, Fleur-de-prunier a pris congé, après sa nuit de garde.

Vendredi. Catastrophe! Ma nouvelle clé s'est cassée dans la serrure. La tige est demeurée coincée et l'anneau m'est resté entre les doigts. Cette fois, plus question d'utiliser le double qui se trouve au comptoir de l'étage. Pourvu que le problème soit réglé avant la nuit, car nous partons demain en excursion. Et pour le moment, impossible de pénétrer dans ma chambre. J'avise la réception et, pour tuer le temps, je file à l'amphithéâtre du professeur Liu. Car, chaque vendredi, cet éminent économiste donne un cours sur la mondialisation, et il permet à n'importe qui d'y assister. La salle est comble, comme d'habitude. Surtout des binocleux et des-cheveux-en brosse, mais aussi quelques jolies étudiantes de la faculté de physique. J'aperçois même Fleur-de-prunier dans l'assistance, et je vais lui dire bonjour à la sortie de la conférence. La cachotière profite de son jour de congé pour aller s'instruire! Malgré sa timidité et ses joues rouges de confusion, elle ne peut s'empêcher de se moquer de moi.
— Alors, Monsieur, il paraît qu'on a encore des problèmes avec sa clé?

Sur le chemin du retour, je n'ai cessé de ruminer sur les causes fatales des incidents et sur leurs conséquences inévitables. On est peu de chose devant le destin. N'était-il pas prédéterminé, depuis le début, que ma nouvelle clé ne tarderait pas à se casser en deux? Où coucherai-je cette nuit, et comment pourrai-je préparer mon sac de voyage pour demain?

Fleur-de-prunier est de retour au travail, et elle m'a précédé à l'auberge. Elle a dû rentrer en vélo. D'ordinaire, les employés sont peu enthousiastes lorsqu'ils voient se pointer des clients à problème, comme moi. Mais Fleur-de-prunier arbore un large sourire.
— Monsieur, tout est réglé, ma collègue Xiao Wang va vous accompagner pour ouvrir la porte.
— Le serrurier est passé?
— Non, non, il est parti pour le week-end. Mais on a trouvé une solution.

La dénommée Xiao Wang me précède dans l'escalier, sans dire un mot. Nous voici devant la porte de ma chambre. Xiao Wang extrait le moignon de clé de sa poche, le colle sur l'entrée de la serrure, et s'efforce de l'ajuster à la tige restée coincée dans le barillet. Une fois les deux fragments de clé réunis, la serrure se rend sans résistance. Ma surprise passée, j'essaie à mon tour. Pas de doute, il suffit d'un peu de doigté pour déverrouiller ma porte. Je dirais même que je suis devenu le pensionnaire le mieux protégé de l'auberge, et peut-être de la Chine entière. Aucun étranger ne peut pénétrer chez moi, fut-il muni d'un double de ma clé ou d'un passe-partout. Seul mon moignon de clé, absolument unique au monde, peut désormais commander ma serrure.

(Toute coïncidence ou ressemblance avec des personnages réels n'est ni fortuite ni involontaire, car cette histoire est entièrement authentique. Seuls certains noms de personnes ont pu être modifiés.)