2008-06-14

La décrue

Le niveau de la rivière Lijiang a baissé de plusieurs mètres. La couleur de l'eau commence à s'éclaircir.

Pour traverser ce pont, il suffit de marcher sur la rampe.

Sur la petite île, Xiao Pang a repris son entraînement au Wushu.

Pour ce pont-là, il faudra encore patienter.

2008-06-13

La mousson

Cette nuit, atterrissage à l'aéroport des Deux-Rivières sous les dernières trombes d'eau de la mousson, qui sévit depuis quelques jours. La route de Guilin est coupée. Nous faisons un long détour.

Pour obtenir un visa pour la Chine, en cette année des Jeux olympiques, il faut non seulement exhiber un billet d'avion aller-retour, mais avoir réservé et payé une chambre d'hôtel, ou bien montrer une lettre d'invitation. Aussi, plusieurs places étaient-elles dégarnies sur le vol Toronto-Shanghai.

Dès mon réveil, je me prépare à lever le camp et déménager vers une auberge abordable. Dernier coup d'œil au balcon de ma chambre: grande flaque d'eau sur le sol et fil électrique suspendu au dessus d'un fauteuil en rotin mouillé — chambre standard.

Il me reste deux jours avant de rencontrer les professeurs de français des universités locales, en vue de prospecter sur les possibilités d'échanges d'étudiants et de personnel. Pour le moment, allons faire un tour au bord de la rivière Lijiang, toute proche, après avoir acheté un parapluie. Pour lutter contre le décalage de 12 heures, rien de tel que de passer la journée en pleine lumière.

Une branche dépasse des flots tumultueux et boueux du Lijiang. Tiens, me dis-je, voilà une branche solidement accrochée pour résister ainsi au courant. Je découvrirai demain (photo ci-contre) que cette branche appartient en fait à un arbre de cinq mètres de haut, actuellement submergé.

2008-06-12

Faire une différence

Affiche publicitaire de Zoom Média exposée dans les Cégeps du Québec (printemps 2008)

Zoom Média soutient ces organisations à travers le Canada.
Merci, grâce à votre aide, nous avons été capables de faire une différence.

Cette affiche est remarquable par la densité de ses anglicismes au centimètre carré. À tel point qu'il est plus facile de la traduire en anglais qu'en français :

Zoom Media supports these organizations throughout Canada.
Thank you. Thanks to your help, we have been able to make a difference.

Luc Labelle, dans son excellent dictionnaire Les mots pour le traduire (ISBN 2-9808773-1-X) donne, par exemple, une dizaine de traductions pour le verbe anglais support, qui embarrasse tant les faux traducteurs : être favorable, défendre l'idée de, cautionner, faire sien, faire cause commune avec, être solidaire de, apporter son soutien, patronner, entretenir, etc. Quant à faire une différence, c'est non seulement un barbarisme, mais une absurdité (différence entre quoi et quoi?). Luc Labelle propose : changer le cours des choses, y changer quelque chose, peser sur, faire pencher la balance.

Throughout Canada peut se traduire par dans tous le Canada, de la même façon que top floor correspond à dernier étage. L'anglais est plus concret, le français plus conceptuel. La première phrase deviendrait Zoom Média subventionne des organismes dans tout le Canada ou Zoom Média subventionne tous ces organismes canadiens (dont le nom apparaît à l'arrière-plan).

Grâce à votre aide est presque un pléonasme. Grâce à vous suffirait amplement. Nous avons été capables est alors presque inutile, ou du moins trop lourd. La deuxième phrase se traduirait par : Grâce à vous, nous avons pu faire pencher la balance ou Grâce à vous, nous avons fait pencher la balance. Ça ne veut pas dire grand chose — après tout, il s'agit de langage publicitaire — mais au moins, c'est français.

2008-06-09

L'ange de miséricorde

Futur Bái Lìdé dessiné par ses premiers élèves
École Philémon Wright - Gatineau (Hull) - Décembre 1976

Il y a longtemps que je voulais être professeur.
Puisque j'étais diplômé en Sciences économiques, ils m'ont fait enseigner les mathématiques.

Puisque j'étais prof de mathématiques, ils m'ont fait enseigner les sciences naturelles.

Puisque j'étais prof de sciences naturelles, ils voulaient me faire enseigner la physique et la chimie.
J'ai fini par quitter cette école et je suis devenu professeur d'économie.

2008-06-04

Car et parce que

Le Car et le Parce que
Dessins de Rié Mochizuki

Jusqu'à l'âge de l'école, je ne connaissais que le parce que. Les Italiens du coin disaient d'ailleurs « pourquoi » : « Ma mère, elle nous a pas laissés sortir pourquoi il pleuvait trop fort ». Et puis, soudain, en plein milieu de la classe de français, la bonne sœur nous apprend l'existence d'un nouveau mot : car. Une sorte de remplaçant au parce que, quand on veut éviter les répétitions, du moins dans la langue écrite. Mais attention les enfants, il y a, entre les deux termes, une nuance réelle, quoique difficile à saisir. Les grammaires sérieuses appellent le premier « conjonction causale explicative », et le second « conjonction causale démonstrative ».

Tout ça ne portait pas vraiment à conséquence. Il suffisait de semer quelques car dans ses textes et la bonne sœur était satisfaite.

Puis, en montant en grade, les choses se sont compliquées. Les professeurs se sont insidieusement mis à raturer certains des parce que et des car qui émaillaient les rédactions. Tantôt le parce que était interdit, tantôt c'était le car, et parfois les deux étaient admis. Heureusement, bien des années plus tard, alors que je m'escrimais péniblement sur les particules du chinois, j'eus la révélation d'un principe simple qui explique bien des mystères de la grammaire française.

    Prenons l'exemple classique de Legrand (Méthode de stylistique française, J. de Gigord, Paris, 1966)
  • 1. L'éther soulage la douleur d'une brûlure parce qu'il se vaporise très promptement. (Explication)
  • 2. L'éther soulage la douleur d'une brûlure car il se vaporise très promptement. (Démonstration)

Ici encore (voir nos précédents billets de la rubrique linguistique), tout est question de distinction entre ce qui est présupposé par les interlocuteurs et ce qui n'a pas encore été déterminé. Dans l'exemple 1, la phrase suit l'ordre de la pensée : on énonce un fait (l'éther soulage la douleur d'une brûlure) et on en propose la raison (il se vaporise très promptement). Dans l'exemple 2, la seconde partie de la phrase est cette fois la première idée qui est venue à l'esprit du locuteur : le remplacement de parce que par car sert à signaler cette inversion. L'exemple 2 aurait pu s'écrire : C'est parce que l'éther se vaporise très promptement qu'il soulage la douleur d'une brûlure (et non pas : C'est parce qu'il se vaporise très promptement que l'éther soulage la douleur d'une brûlure).

    Les deux structures de base peuvent se représenter ainsi, A étant la première idée venue à l'esprit et B, la seconde :
  • A parce que B
  • B car A

Le choix de parce que et de car ne relève donc pas d'une simple nuance, mais modifie carrément l'ordre logique des éléments du message.

    On peut ajouter aux deux modèles de base les structures suivantes :
  • A donc B (ordre normal)
  • Puisque B, [alors] A (ordre inversé)
  • Comme B, A (ordre inversé)
    Regardons les deux exemples suivants :
  • 1. Tu n'iras pas jouer car tu n'as pas fini tes devoirs.
  • 2. Il n'ira pas jouer parce qu'il n'a pas fini ses devoirs.

Dans le premier exemple, l'ordre de la pensée est le suivant :
A = Paul n'a pas fini ses devoirs. (Paul, à qui on s'adresse, en est parfaitement conscient.)
B = Paul n'ira pas jouer. (C'est la conséquence de A.)
On utilise car pour marquer le renversement entre l'ordre de la pensée et l'ordre du message.

Dans le second exemple, l'ordre du message correspond à l'ordre de la pensée :
A = Paul n'ira pas jouer. (On en informe une tierce personne, qui n'est pas au courant.)
B = Paul n'a pas fini ses devoirs. (On lui en précise la cause.)

    On peut constater que l'inversion de l'ordre des propositions n'est possible qu'avec parce que :
  • × Car tu n'as pas fini tes devoirs, tu n'iras pas jouer. (Phrase non grammaticale)
  • Parce qu'il n'a pas fini ses devoirs, il n'ira pas jouer.

Dans cette dernière phrase avec parce que, l'ordre du message correspond encore à l'ordre de la pensée :
A = Paul n'a pas fini ses devoirs.
B = Paul n'ira pas jouer. (C'est la conséquence de A.)
Par contre, étant donné que car marque l'inversion entre l'ordre de la pensée et celui du message, il ne peut être placé que devant la seconde proposition.

En général, les formes en parce que et en car sont possibles simultanément : tout dépend de l'intention du locuteur. Mais parfois, le sens du message interdit la forme en parce que :

  • Il doit être sourd car il n'a pas sursauté au bruit de l'explosion.

Ici, la première partie de la phrase ne peut se concevoir si la seconde n'a pas été préalablement considérée par le locuteur.

2008-06-01

Le rival


« La science a contribué à brouiller la frontière entre l'homme et l'animal. (…) Un chimpanzé est bien plus proche d'un humain, dont il partage 98,5 % de l'ADN, que d'une éponge ou d'un escargot. »
(Catherine Halpern, Sciences Humaines, Juin 2008, N° 194)

«  Certains animaux ont des pieds; d'autres n'en ont pas (…)
La chauve-souris a des pieds, de même que le phoque a également des pieds, quoique mal conformés. »
(Aristote, Histoire des Animaux, Traduction de J. Barthélémy-Saint Hilaire)

« C'est fou ce que la carcasse du canard ressemble à la nôtre. On ne peut pas en dire autant de celle de l'escargot. »
(Cro-Magnon, après un bon repas autour du feu)

Grâce à la révolution technologique, l'homme peut s'émerveiller des plus banales évidences. Or, tout récemment et malgré notre ignorance totale sur l'ADN, nous avons pu nous livrer, entre deux averses, à une expérience significative sur ce qu'il est convenu d'appeler la distance génétique.

Observons d'abord cet escargot doré traversant un chemin vicinal entre 9h et 11h. (Ses congénères, situés dans un rayon de trois mètres, n'apparaissent pas dans le champ de la caméra.) Pendant toute la durée de l'éclaircie, nous n'avons observé aucun comportement agressif chez ces gastéropodes. Ce qui nous fait dire, in petto : « Ces bestioles n'ont rien d'humain. »

Nous nous sommes ensuite dirigés vers les berges de la rivière, où nous avons rencontré une bande d'anatidés de l'espèce platyrhynchus. Dès le premier instant, il a été clair que ces bipèdes à plumes agissent comme leurs proches cousins, les Homo sapiens, lorsque ceux-ci fréquentent les discothèques. À vue de bec, nous devrions avoir facilement 80 % d'ADN en commun.

Cette cane, qui vient de repérer un séduisant canard portant col et cravate, lui lance les signaux habituels. L'heureux élu (hors champ) répond discrètement aux avances de la belle.

Voilà-t'y pas qu'un rival, qu'on n'avait pas sonné, s'amène sur la piste de danse. Le premier canard tombe sur lui à ailes raccourcies et se met à le poursuivre, en éclaboussant au passage les autres danseurs (hors champ).

Tout est bien qui finit bien. Le premier canard a réussi son examen et Mademoiselle, toutes plumes dehors, s'apprête à lui accorder la première valse.

« Vous ne trouvez pas qu'il fait un peu chaud ici? Si nous allions faire un tour sur l'autre rive? »
(Il est à noter que nos cousins palmipèdes se déplacent de la même façon que le font les humains bien élevés, lorsque ceux-ci montent un escalier : Madame devant et Monsieur derrière.)

Aussitôt dit, aussitôt fait. Et ils eurent beaucoup de canetons.
(NB. Monsieur assistait à une partie de hockey au moment où ce dernier cliché a été pris.)

2008-05-28

De Tiuccia à Oelwein

Arrivée à Waterloo (Iowa), le 21 août 1969

À dix-sept ans, c'est drôle à dire, j'étais passionné par la politique internationale. Certes, je possédais quelques centres d'intérêt plus normaux, comme les filles, la plage et le piano, mais aucun ne valait la lecture du journal Le Monde, l'écoute des nouvelles sur les stations de radio étrangères, et les discussions animées avec les personnes rencontrées au hasard des circonstances. Ma vie fut d'ailleurs une succession de passions qu'il m'est aujourd'hui difficile d'expliquer, mais qui m'ont heureusement conduit à découvrir le vaste monde et à côtoyer Ulysse, Germanicus et Bernal Diaz.

Quand je me suis retrouvé en Iowa, on comprendra que je ne correspondais ni au rôle que doit y jouer tout adolescent, ni à l'image qu'on se fait d'un Frenchie. Je détestais les sports d'équipe, que ce soit le football des vedettes ou le basket des potaches ordinaires. J'adorais la bibliothécaire — une femme élégante, sympathique et divorcée, et mère de la plus jolie fille de ma classe. Je préférais composer des chansons — toutes d'une banalité navrante — plutôt que d'en écouter. Je faisais preuve d'une timidité et d'un manque d'expérience déplorable avec les filles. Pourtant, toutes les beautés du village se disputaient un rendez-vous avec moi, en se fiant uniquement à mon accent français. Le succès ne tient parfois qu'à des mots : french fries pour les gourmands, french kiss pour les gourmandes. Ah, si je pouvais revivre aujourd'hui tous ces rendez-vous du vendredi soir, dans un coin sombre du parc Fontana ou sur l'immense banquette arrière d'une Buick! Toujours le même refrain : Si jeunesse savait!

Je croyais alors que la valeur d'un jeune homme se mesure à la qualité de son argumentation et à l'épaisseur de ses connaissances. Fatale erreur, funeste malentendu que je n'eus pas l'intelligence d'éclaircir. En Iowa, à cette époque, un garçon se devait d'être « populaire », sa façon de vivre n'étant que le moyen de parvenir à ce but suprême. Sachant que l'Iowa était alors un des États les plus rétrogrades du pays, et que le mode de vie américain finit toujours par contaminer le reste du monde, on peut donc mathématiquement considérer que l'idéal Iowain d'autrefois correspond à l'idéal européen d'aujourd'hui.

L'Iowa figurait au quarante-neuvième rang dans la liste de mes États américains favoris. Quand nous guettions les étoiles filantes, allongés à minuit sur la plage de Tiuccia, à l'ouest de la Corse, je faisais le vœu d'atterrir en Californie, en Louisiane ou en Floride, voire en Alaska. Si possible au bord de la mer, et une mer chaude de préférence. Sinon, quelque part sur une verte montagne. J'avais donc classé l'Iowa à l'avant-dernier rang de mon palmarès, après avoir constaté que le Montana était l'hôte de la ville la plus froide des États-Unis, dont le nom français de Butte évoquait quelque colline dénudée et balayée par la bise. Toujours le pouvoir trompeur des mots. Lorsque j'entrepris le long périple qui me conduisit de Tiuccia à mon nouveau séjour d'Amérique, j'ignorais encore tout de ma destination finale. Ce fut seulement au terme d'une troisième nuit du voyage que l'arrêt fatidique fut rendu : vous vous envolerez pour une ville d'Iowa nommée Waterloo, d'où vous rejoindrez le bourg d'Oelwein. J'attendais Grouchy, on m'envoyait Blücher.

Tout un périple, en effet. Une nuit en mer, sur le Fred-Scamaroni qui reliait Ajaccio à Marseille, une deuxième nuit à bord du train kaki qui me conduisit à Paris, une troisième nuit dans l'avion qui nous mena d'abord à Detroit puis sur les banquettes de l'aéroport de Chicago. À partir de là, il fallut emprunter une ligne aérienne inconnue du reste du monde, la Ozark Airlines, aujourd'hui disparue. Et ce n'est pas tout, il m'avait d'abord fallu rejoindre Ajaccio en auto-stop, à bord d'une camionnette remplie de charcuterie corse. Quand je trouve ma vie trop morne, je me console parfois en pensant que je fus probablement le seul voyageur de l'histoire à quitter le village Corse de Tiuccia pour aboutir à Oelwein, en Iowa. J'avais alors dix-sept ans.

La voici donc, cette ville de Waterloo, perdue au milieu des mornes plaines du Midwest, qui défilent à travers mon hublot triangulaire de la Ozark Airlines. Mais dans le malheur, on trouve toujours une consolation. Parmi les immenses champs de maïs déjà mûris, j'aperçois quelques tâches sombres, quelques forêts aux sous-bois mystérieux. Pour un Méditerranéen comme moi, tout îlot de verdure, tout ruisseau qui chante au cœur de l'été, représente l'antichambre du paradis. L'Iowa n'est donc pas l'enfer absolu tant redouté.

2008-05-25

Les orchidées regardent

Parc de la Gatineau - 25 mai 2008
Photos : Renaud Bouret

Les orchidées regardent passer les cyclistes.
Les cyclistes regardent leur compteur électronique.

Les arbres regardent le ciel.
Les lacs regardent les arbres.

Hephaïstos aime Aphrodite.
Aphrodite aime Arès.

Le peuple aime Mao.
Mao aime les infirmières.