2007-10-21

Été indien

Parc de la Gatineau - 21 octobre 2007
(Cliquez sur les images pour les agrandir).

Le zanshin est comme l'eau tranquille qui reflète le visage de la lune.

Quand le beau temps revient, la flaque d'eau est aussi profonde que le ciel.

L'eau préfère s'attarder sur la peau fraîche.

2007-10-17

Tintin et l'Étoile mystérieuse: un cocktail de savants étonnant

L’expédition de l’Étoile mystérieuse, œuvre publiée en 1942 dans la Belgique occupée, compte une demi-douzaine de savants provenant des meilleures universités du continent européen. La traduction chinoise, adaptée elle-même de la traduction anglaise, aboutit à quelques incongruités, dont certaines auraient horrifié Hergé. Si la traduction est une trahison, comment devrait-on appeler la traduction d’une traduction?

1.保险对将由发现陨石中存在未知金属的福斯特尔教授带领,其他成员有:
2.极地物质分辨论的作者,瑞典学者埃瑞克•伯根斯柯德;
3.萨拉曼卡大学的伯费罗•伯勒尔•卡拉莫斯;
4.慕尼黑大学的赫尔•多克特尔•奥托库尔兹;
5.巴黎大学的保罗•坎多努尔教授;
6.堪培拉大学的著名物理学家塞诺•费德罗;
7.此次探险独家报道记者丁丁;
8.阿道可船长(苏伯尔海员协会主席),他将指挥探险队使用的曙光好。

1. L’expédition sera menée par le professeur Fúsītè [Phostle], qui a découvert l’existence d’un métal inconnu dans l’aérolithe; les autres membres seront :
2. L’auteur de « Propos sur la décomposition de la matière des régions polaires », le savant suédois Āiruìkè Bógēnsīkēdé [Erik Björgenskyöld];
3. Bófèiluó Bólè’èr Kǎlāmòsī [Porfirio Bolero Calamares] de l’Université de Salamanque;
4. Hè’èr Duōkètè’èr Àotuō Kùěrzī [Herr Doktor Otto Kurtz] de l’Université de Munich;
5. Le professeur Bǎoluó Kǎnduōnǔ’ěr [Paul Cantonneau] de l’Université de Paris;
6. Le célèbre physicien Sāinuò Fèidéluó de l’Université de Canberra;
7. Le journaliste Tintin chargé de la couverture exclusive de l’expédition;
8. Le capitaine Haddock (Président de l’association des marins de Sūbó’ěr), qui commandera le navire l’Aurore utilisé par l’expédition.

Dans le texte original d'Hergé, le membre numéro 3 est plutôt l’auteur de travaux sur les protubérances solaires; le membre numéro 4 se nomme Schulze, de l’Université d’Iéna; Le membre numéro 5 fait partie de l’Université de Fribourg et non de Paris; le membre numéro 6 provient de l’université de Coïmbre, au Portugal et s’appelle Pedro João Dos Santos.

À l’époque où le texte a été traduit en anglais, l’université d’Iéna était passée dans le camp « ennemi » (Allemagne de l’est), sans compter que Iéna rappelait fâcheusement une victoire de Napoléon. D’où le choix de Munich pour le membre allemand de l’expédition. La séculaire Université de Coïmbre est rayée de la carte pour être remplacée par une obscure université australienne, ce qui est pour le moins curieux dans une expédition organisée par le Fonds Européen de Recherches Scientifiques (p. 13-4-1) et composée des plus éminents savants européens (p. 13-4-3). Au moins le professeur de l’Université de Canberra garde-t-il un petit air lusitanien. Quant au cher capitaine Haddock, il perd la présidence de la Ligue des marins antialcooliques pour obtenir celle des Marins de Sūbó’ěr : nous sommes probablement en face d’une mauvaise traduction de l’anglais sober.

Le chef de l’expédition, le professeur Hyppolite Calys, découvreur du calystène, devient britannique sous le nom Decimus Phostle. Mais cela ne l’empêche pas d’exécuter ses calculs en français (p. 6-2-1, où il est question d’années-lumière).

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2007-10-14

Un petit lac secret sous une pluie d'automne

Parc de la Gatineau
13 octobre 2007
Photo: Renaud Bouret

Une tempête effaça un jour le sentier menant au lac secret
Ses derniers visiteurs sont aujourd'hui morts ou disparus
Ou ils ont oublié le chemin qui mène au pied du rocher de granite.

Le lac s'abreuve toujours à une source claire
Et perd encore ses eaux par un tourbillon noir
Mais personne ne le sait plus.

(Celui-ci, c'est un lac connu.)

2007-10-10

Imparfait ou passé simple?

Dans le blog des correcteurs du Monde, on soulève le problème suivant :
Véronique est “tourmentée”, “tourmentée depuis longtemps par une question de grammaire” : “Dans l’expression hypocoristique ‘ah qu’il était joli le bébé’ ou encore ‘c’était le petit bébé à sa maman, ça’, qu’une mère emploie en bêtifiant tendrement devant son bébé, quelle est la valeur exacte de l’imparfait ? Pourquoi ne dit-elle pas ‘ah qu’il est joli le bébé, il a faim le bébé’ ?”
Que pourriez-vous lui répondre ?

Que disent les grammaires traditionnelles à propos de l’imparfait, et de son alter ego, le passé simple? Officiellement, le passé simple marque une action courte et bien délimitée, tandis que l'imparfait est apte à traduire une l'action non achevée et convient parfaitement à l'expression de la durée de l'action (Grammaire Larousse, 1964).

Et si cette distinction n’était qu’un effet de sens? Et si le rôle de l’imparfait et du passé simple relevaient de la production du message plutôt que de la description du monde réel? Et si ces deux temps obéissaient à une loi plus générale, dont les règles « officielles » ne seraient que des applications contextuelles?

Pour mieux nous faire comprendre, commençons par illustrer l’inanité de ces règles sacrées.

  • Exemple 1. Le président Kennedy lutta longtemps contre le trafic de la drogue. Le 22 novembre 1963, il mourait sous les balles d'un assassin.
  • Exemple 2. Donne la patte! Comme il était beau le gentil chienchien. C'était le beau toutou à tonton, ça, hein Médor? Allez, donne la patte

On voit que l’action décrite par le passé simple (lutta) n’a rien de court ni de délimité dans le premier exemple, qui contredit la règle avec impertinence. Quant à l’imparfait (mourait), il est loin de traduire une action durable et non achevée.

— Docteur, je digère mal.
— Ah… je vois, vous faites de la dyspepsie.

Dans le deuxième exemple, on cherche vainement les traces de l'action et même du… passé. Certains grammairiens qualifieraient ces exemples d’exceptions, alors que d’autres utiliseraient un mot savant pour décrire la chose. Bref, ils ne diraient rien de précis, mais ils le diraient peut-être en grec.

Si on se fie aux théories d’Adamczewski, l’imparfait de notre premier exemple sert à relier les deux éléments de la phrase [il] + [mourir sous les balles d’un assassin]. Il confirme un fait connu, ou supposé tel, de l’interlocuteur (voir notre article sur Elle part bien demain). Dans cette phrase, le second élément du bloc a déjà été choisi globalement, avant que la phrase ne soit prononcée. Par contre, la phrase au passé simple est construite sans aucune présupposition, et elle est constituée de trois blocs plutôt que deux : [le président Kennedy] + [lutter longtemps] + [contre le trafic de drogue]. Dans cette phrase, le troisième élément du bloc aurait pu être remplacé par un autre.

La curieuse déclaration de tendresse à Médor, exprimée à l’imparfait dans l’exemple 2, pourrait donc s’interpréter comme une confirmation du lien entre [le gentil chienchien] + [être bon], c’est-à-dire du lien entre sujet et prédicat, pour parler en langage savant. Le maître n’apprend rien de nouveau à son chien. Il ne fait que réitérer un fait connu. Il lui dit en gros « je sais que tu sais que je pense que tu es beau. » Avouons que la tournure à l’imparfait est plus élégante et plus efficace.

La fleuriste : Bonjour Madame, qu'est-ce qu'il vous fallait? Une plante verte ou des fleurs?

Les visiteurs du blog des correcteurs du Monde n’ont pas manqué de proposer leur propre interprétation de cette étrange utilisation de l’imparfait. Certains utilisent le subterfuge du mot grec : expression hypocoristique (ou imparfait d’atténuation), ce qui nomme le phénomène sans rien expliquer. D’autres y voient un processus psychologique politiquement incorrect : la mère citée infantilise (sic) le bébé, et d’ailleurs on ne parle pas à un bébé comme on parlerait à son chien. Pour les tenants de l’approche sociologique, nous sommes en face d’un langage de mémère (féminin de beauf) et toute analyse linguistique est donc superflue. Enfin, il y a ceux qui nient tout simplement le phénomène : jamais entendu, ça n’existe pas ou ça doit être un lapsus, de toute façon ça ne figure pas dans la grammaire, et tout le monde sait que la langue est issue de la grammaire et non l’inverse.

2007-10-07

Retour sur les lieux d'un rendez-vous avec la mort

En cette fin d'été 2007, c'est une rivière paisible, mais cet hiver-là, la crue avait recouvert tout le marais, qui disparut bientôt sous une croûte de glace et de neige.

L'idée ne m'était jamais venue de retourner sur les lieux du drame. Je devrais plutôt dire : les lieux du miracle… Ça fera 18 ans l'hiver prochain. Et aujourd'hui, mes pas m'ont conduit vers cet endroit désolé, abandonné des hommes, cette petite vallée impraticable entre ville et forêt.

C'était une des journées les plus froides de janvier. J'avais décidé de couper au plus court pour rentrer chez moi, vers la fin de l'après-midi. La petite vallée était déjà plongée dans l'ombre. Il gelait à pierre fendre, aussi je ne doutais guère que la rivière fût recouverte d'une épaisse couche de glace. Mais bientôt, il me sembla que je skiais sur une sorte de lac, car je me retrouvais sur une surface parfaitement plate sur une centaine de mètres.

Les craquements de la glace qui cède. On regarde à droite, à gauche, dessus, dessous. L'écho sinistre nous entoure de toute part, irréel. Puis la croûte se déchire, devant, derrière, en zigzag. La neige se mouille sous les skis, le pied s'enfonce, l'eau jaillit et remplit un premier creux. On veut avancer au plus vite, gagner de vitesse cet effondrement sournois. Les plaques de glace se disloquent, une par une, deux par deux, quatre par quatre, la patinoire fait eau de toute part.

Une étrange sensation de chaleur. L'eau de la rivière doit être à quatre ou cinq degrés. Ça en fait toujours une trentaine de plus que pour l'air. Le pied dans l'eau, puis le genou, puis la taille. Comme si je glissais dans une soupe tiède. Je m'appuie sur mes bâtons pour remonter sur la glace, et ça craque encore. Et je m'enfonce de plus en plus.

Quand sa vie est en jeu, l'homme ne s'avoue pas vaincu. Patiemment, je replie ma jambe et je parviens à décrocher un ski, puis l'autre, et à les sortir de l'eau pour les poser en croix sur la glace. Et je tente de me coucher sur cette croix, qui me porte quelques secondes, et la glace cède à nouveau et je replonge. Cette fois, une de mes épaules est immergée, je sens le bouillon me remonter sur la nuque, jusqu'à l'oreille, et la gadoue aspire mon pied.

Arrive le moment où l'espoir nous abandonne. Rien de bien douloureux. On comprend qu'on va probablement mourir, on ne pense à rien de précis, à personne, on trouve ça triste, pour soi, pour les autres, c'est tout. La mort est un simple moment de nostalgie.

Mais devant la menace suprême, le corps mobilise toutes ses énergies, sans se soucier des états d'âme. Un soubresaut et me voilà à nouveau à cheval sur la banquise, qui finira par craquer un peu moins fort que la fois précédente. Et je peux bientôt ramper sur mes skis et mes bâtons, laissant une trouée dans mon sillage. Le creux de la rivière est passé. Il suffit de tenir le coup pendant une dizaine de mètres.

J'aperçois deux troncs d'arbre, dont je retrouverai aujourd'hui la silhouette familière, presque 18 ans plus tard. Ils m'appellent de la rive. Je suis sauvé. Je suis glacé. Hors de l'eau, mes vêtements gèlent sur ma peau. Je cours en sautillant jusqu'à la lisière de la forêt. Je ne pense plus à la mort. Je redoute maintenant les engelures. Dès qu'une grosse angoisse s'apaise, une petite inquiétude occupe toute la place. Mes cuisses me brûlent. Elles me brûleront pendant quelques années, chaque fois que je prendrai un bain. Je suis sain et sauf, et penaud.

2007-10-03

Tintin et la Licorne: un problème de date

Alors qu'Hergé faisait de l'ancêtre d'Haddock un capitaine du roi Louis XIV, appareillant en 1698 à bord de la Licorne, la version chinoise place le vaillant corsaire sous les ordres de sa majesté Charles II d'Angleterre. Mais comme celui-ci est mort en 1685, le traducteur décide de devancer le dernier voyage de la Licorne de 22 ans. En même temps, la Licorne déménage de Saint-Domingue à la Barbade.

Ce changement d'allégeance n'empêche pas la Licorne d'arborer le drapeau du roi de France à 4 fleurs de lys sur fond bleu.

Dans la traduction, la date du vol du portefeuille de Maxime Loiseau, inscrite par le collectionneur-kleptomane, est le 1 mai 1958. Pourtant, l'histoire se passe bien pendant la deuxième guerre mondiale, la preuve étant que la lettre trouvée chez les frères Loiseau à Moulinsart était affranchie avec un timbre à l'effigie de Léopold III de Belgique. Si Le secret de la Licorne a été publié en 1943, il a probablement été traduit en anglais en 1958. Le traducteur n'a peut-être pas voulu laisser croire aux lecteurs qu'ils achetaient une marchandise défraîchie, c'est peut-être la raison de cet anachronisme.

La lecture des dates chinoises ne devrait présenter aucune difficulté pour les profanes :
年 nián année
月 yuè lune, mois
日 rì soleil, jour

Voici le contenu de la première bulle et le vocabulaire correspondant :
那是1676年,查理斯二世王室舰队的独角兽号离开西印度群岛的巴巴多斯回国。船上载有大量的兰姆酒(朗姆酒)。

1. 那 nà celui-là
2. 是 shì être
3. 年 nián année
4. 查 chá
5. 理 lǐ
6. 斯 sī
7. 二 èr deux
8. 世 shì durée de la vie, règne
9. 王 wáng roi
10. 室 shì chambre, salle
11. 舰队 jiànduì flotte
12. 的 de [particule adjectivale]
13. 独角兽 dújiǎoshòu licorne
14. 号 hào / háo numéro
15. 离开 líkāi quitter
16. 西 xī ouest, occidental
17. 印度 Yìndù Inde
18. 群岛 qúndǎo archipel
19. 巴巴多斯 Bābāduōsī Barbades
20. 回 huí revenir
21. 国 guó pays
22. 船 chuán bateau
23. 上 shàng sur, monter, partir pour
24. 载 zài charger, prendre des passagers
25. 有 yǒu avoir
26. 大量 dàliàng quantité de
27. 朗姆酒 lǎngmǔjiǔ rhum

2007-09-30

Le rouge et le vert

Gatineau le 30 septembre 2007
Photos: Renaud Bouret

Au Québec, on met les points sur les i et les accents sur les majuscules.

Ce pommetier abandonné fut un jour planté par un inconnu qui ne lui a pas survécu.

Cette borne d'incendie, aux formes incompréhensibles, craint les avalanches.

2007-09-26

Les secrétaires généraux du Parti

Dessin de Renaud Bouret - 2007-09-24

Les secrétaires du Parti sont heureux d'être secrétaires.

Qui étaient-ils avant de porter l'uniforme?

Tirés par eux-mêmes ou poussés par leurs parents,

Batailleurs ou tacticiens, guerriers ou eunuques,

Fils d'ouvriers ou d'intellectuels

Tout est écrit sur leur peau.